Pierre-Yves Le Borgn'

député des Français de l'étranger

circonscription Allemagne, Europe centrale et orientale

Aider la Grèce pour aider l’Europe

Drapeau grecEn tombant d’accord sur un mécanisme d’aide reposant sur des prêts bilatéraux au prorata de leur part au capital de la Banque Centrale Européenne et sur l’intervention du Fonds Monétaire International (FMI), les 16 Etats membres de la zone Euro ont-ils pour autant secouru la Grèce ?

C’est la question qu’il est permis de se poser au-delà de la satisfaction quelque peu forcée exprimée par chacune des parties jeudi soir à Bruxelles. La difficulté majeure qui se pose au gouvernement grec est en effet de devoir emprunter à des taux se situant actuellement à 350 points de base au-dessus des taux allemands, ce qui occasionne pour lui un coût considérable, difficilement tenable économiquement et socialement.

Or le mécanisme d’aide approuvé par les Etats membres de la zone Euro prévoit expressément que les prêts accordés à la Grèce ne le seront en aucun cas à des taux subventionnés. Quel est alors l’intérêt que le gouvernement Papandreou trouve à l’accord de Bruxelles ? Sans doute l’assurance qu’en cas d’échec d’une émission de dette ou d’écart plus large encore entre la dette grecque et la dette allemande, une aide sera déclenchée. C’est donc avant tout un signal qui est adressé aux marchés financiers. Sera-ce suffisant ? Le prochain refinancement de quelque 16 milliards d’Euros de dettes entre le 20 avril et le 23 mai permettra de se faire rapidement une idée.

La cacophonie européenne des semaines durant quant à la réponse à apporter à la crise grecque aura en tout état de cause fait des heureux : les institutions financières et autres hedge funds qui spéculent ouvertement contre l’Union monétaire et, au-delà, contre le projet européen lui-même. Les divergences des Etats membres ont alimenté le climat d’incertitude sur lequel les spéculateurs prospèrent.

Beaucoup a été dit sur l’intransigeance d’Angela Merkel, confrontée à l’hostilité de l’opinion publique allemande et aux divisions de sa coalition gouvernementale sur l’aide à apporter à la Grèce. Elle n’entendait y consentir qu’à condition d’associer la participation du FMI à celle des Etats membres, de ne déclencher le mécanisme d’aide – à l’unanimité – qu’en cas de carence de la Grèce et de prévoir une réforme du pacte de stabilité incluant l’application de sanctions pouvant aller jusqu’à l’exclusion de la zone pour les Etats membres en défaut.

La démocratie-chrétienne allemande n’est sans doute plus aussi européenne que par le passé. Elle fait face à des réalités nouvelles : le coût de la réunification, mais aussi la crise économique et les limites précises posées par la Cour constitutionnelle allemande à une unification européenne plus poussée, sont désormais autant de contraintes dont Angela Merkel doit tenir compte. S’y ajoute la perception par tous les Allemands d’avoir durement contribué au redressement du pays ces dernières années quand d’autres Etats n’accomplissaient pas le même effort.

Aussi injuste que ce soit pour le gouvernement de George Papandreou, qui a hérité d’une situation désastreuse imputable à la précédente équipe de droite, la Grèce a bel et bien triché sur ses chiffres et il n’est pas choquant dès lors de lui demander de prendre ses responsabilités en conduisant une politique rigoureuse afin de redresser ses comptes. Cela ne peut cependant se faire à l’exclusion de toute solidarité européenne.

L’Union européenne n’est pas qu’un grand marché et une Union monétaire, elle est d’abord une communauté de destins. Le coût social à payer par le peuple grec pour ramener le déficit du pays de 12,7% en 2008 à moins de 3% en 2012 est immense. Il entraîne un plan d’économies comprenant, entre autres, des coupes salariales pour les fonctionnaires, le gel des retraites et la hausse de deux points de TVA à 21%. Si la Grèce est un pays exsangue financièrement, elle le sera rapidement socialement aussi si la solidarité européenne ne s’exerce pas.

La sortie de la zone Euro ne saurait en effet être une option. Le poids de l’endettement grec en Euros serait encore plus fort avec une monnaie nationale faible, ce qui rendrait toute opération d’aide plus aléatoire, difficile et coûteuse encore pour les Européens.

Il faut donc aider la Grèce pour aider l’Europe.

La décision de l’agence de notation Fitch de baisser la note de la dette à long terme du Portugal montre que la crise actuelle, loin de n’être que grecque, est globale et contagieuse. Rares sont les pays de la zone Euro qui sont à l’abri. Treize pays de la zone Euro sur seize sont sous surveillance de la Commission européenne pour déficits excessifs.

La France, payant les conséquences du bouclier fiscal et de l’échec économique de Nicolas Sarkozy, est l’un d’entre eux, une situation volontiers occultée par une droite française immodeste au plan européen et qui rendait pour le moins malvenues les déclarations récentes de Christine Lagarde sur le modèle allemand et le thème de « l’Allemagne paiera ».

Une chose est sûre : sans gouvernement économique en Europe, sans Etat fédéral, sans transferts financiers d’ampleur, l’Euro est aujourd’hui lourdement menacé. La crise met en lumière toutes les limites du pacte de stabilité, relativisé depuis le refus en 2003 de la France et de l’Allemagne de le respecter. Aucun Etat n’est de fait en situation de donner des leçons, tous ayant à un moment ou à un autre, pour diverses raisons, choisi de prendre des libertés par rapport à ce pacte.

De nouvelles règles, plus contraignantes, mais aussi plus coopératives, sont nécessaires. Il importe en particulier que la zone Euro puisse se défendre contre les attaques spéculatives et combattre l’instabilité financière.

Pendant que les Grecs aujourd’hui, les Portugais demain et peut-être les Français bientôt paient le prix de l’austérité dans leur vie quotidienne, les institutions financières jouant contre l’Union européenne et contre les peuples s’enrichissent grassement sur le marché des CDS (credit default swaps, assurances contre les risques de défaut) en spéculant sur l’insolvabilité des Etats.

C’est choquant et intolérable. Il faut interdire les ventes à découvert de produits financiers, en particulier les CDS d’Etat, et créer comme pour les actions et obligations des chambres de compensation pour les produits dérivés afin de garantir la sécurité des paiements. Sans cela, c’est potentiellement sur une bombe à retardement que vit le monde laissé à la merci de la finance folle.

Il faut aussi interdire aux banques de spéculer pour leur propre compte et de financer ou posséder des fonds spéculatifs. Les banques doivent être au service de l’économie réelle. Barack Obama affronte en ce moment aux Etats-Unis l’hostilité débridée de Wall Street pour avoir eu le courage de rappeler cela et d’engager le bras de fer avec la finance internationale. Cette confrontation est nécessaire en Europe également.

C’est la primauté du politique et de l’intérêt général qui est en jeu. Il n’est plus possible de s’accommoder ici du manque de rigueur, là d’égoïsmes nationaux alors que la spéculation s’attaque aux peuples en toute tranquilité. Si le projet européen est menacé dans ses fondements mêmes, il peut aussi être la riposte à ces attaques. L’Europe est l’échelon pertinent.

La mobilisation de tous ceux pour qui l’Europe est un idéal et un espoir est plus que jamais nécessaire. La solidarité européenne ne doit pas être une vaine expression, mais une réalité. Les déficits excessifs doivent certes pouvoir être sanctionnés dans le cadre de l’Eurogroupe, peut-être par une suspension temporaire des droits de vote d’un Etat membre, mais en aucun cas par son exclusion.

Un Fonds Monétaire Européen, doté d’une double mission de prévention et d’intervention et géré par la Banque Européenne d’Investissement doit être créé pour garantir la stabilité de la zone Euro. De même, une agence de notation européenne, transparente et publique, doit voir le jour afin de libérer les Etats membres de la dictature des Fitch et autres agences privées de notation.

L’émergence d’un gouvernement économique européen commande de conduire un travail au niveau des Traités, quelques mois seulement après la ratification difficile du Traité de Lisbonne. Il ne faut pas le redouter. L’urgence est de mise. L’avenir de l’Europe et des Européens est à ce prix.