Pierre-Yves Le Borgn'

député des Français de l'étranger

circonscription Allemagne, Europe centrale et orientale

Pour une autre politique de la France dans les Balkans

La France a-t-elle encore dans les Balkans une politique fidèle à son message universel de progrès et de paix ? C’est la question que l’on est en droit de se poser au regard des pratiques d’expulsions des Roms roumains et bulgares conduites tout au long de l’été dernier pour de tristes raisons de politique intérieure et qui aura valu à notre pays l’opprobre internationale. L’action du gouvernement, son discours et sa fameuse circulaire du mois d’août se sont inscrits en contradiction avec l’objectif de dialogue et de réconciliation qui devait être celui de la France et de l’Europe dans les Balkans. Situation tragique lorsque l’on mesure le chemin qu’il y reste toujours à accomplir pour reconstruire le lien entre les nationalités. Le capital de sympathie et d’influence sur lequel la France pouvait espérer asseoir une politique originale au service de la stabilité et de la prospérité de la région est aujourd’hui entamé.

Sans doute cette partie du continent européen, si proche et lointaine à la fois, est-elle de celles qui, dans le monde, auraient le plus besoin d’une stratégie d’influence construite autour d’une politique de coopération culturelle et linguistique cohérente. L’adhésion des Etats des Balkans à l’Union européenne offre une opportunité exceptionnelle pour l’avenir de la langue française au regard de leurs liens historiques et culturels avec notre pays. Or, que constate-on ces dernières années ? Une lourde baisse des crédits de coopération et d’action culturelle à Sofia (-21%) et à Bucarest (-20%) sur la période 2008-2010. Et cette situation est plus dramatique encore en ex-Yougoslavie et en Albanie. Le manque d’aide aux projets immobiliers dans les écoles françaises fait exploser les frais de scolarité et empêche la scolarisation des élèves de ces pays. Dans les Balkans à la tradition francophone ancienne et fidèle, la France a choisi tristement de baisser la garde. Le travail formidable fait sur le terrain par l’ensemble des acteurs de notre réseau pâtit désormais cruellement du manque de moyens et de l’absence de toute vision politique.

La francophonie est un espace d’émancipation et de solidarité. Que penser dès lors de la suppression des émissions et des rédactions en serbo-croate et en albanais sur Radio France Internationale (RFI) l’an passé ? Question d’économie et d’audience, paraît-il. Tout a été passé par pertes et profits, depuis les émissions jusqu’à la coopération avec les radios locales partenaires. L’Albanie est pourtant membre de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Comme la Macédoine, la Bulgarie et la Roumanie. La Serbie, la Croatie et la Slovénie y sont observateurs. Cela n’a guère ému le PDG Alain de Pouzilhac et son Ministre de tutelle Bernard Kouchner. Dans les années de guerre et de dictature, les émissions de RFI étaient la voix de la liberté. Place désormais à Voice of America, à la BBC et à Deutsche Welle, puisque la France a décidé de faire silence. Le peu de moyens donnés par ailleurs à TV 5 – Monde limite sévèrement la présence de la chaîne francophone dans la région, en témoignent les difficultés de diffusion par voie hertzienne en Albanie.

Les volontés ne manquent pourtant pas. Des milliers de compatriotes se sont installés ces dernières années dans les pays du sud-est européen. Enseignants, représentants d’ONG, fonctionnaires et experts des missions européennes et internationales, personnels des forces armées, entrepreneurs, il faut leur rendre un vibrant hommage car tous, dans des conditions souvent difficiles, œuvrent avec courage et conviction pour la paix. Il y a tant à construire sur ces terres traversées entre le début et la fin du XXème siècle par des conflits sanglants et des haines ancestrales, qu’il s’agit aujourd’hui de dépasser. Je pense ici notamment aux programmes de coopération décentralisée lancés par les Conseils Régionaux d’Auvergne et de Basse-Normandie et l’association des agences de démocratie locale (ALDA), dont les initiatives s’inscrivent autour de la gouvernance locale, du développement économique et, surtout, de la dimension transfrontalière des actions. Apprendre à parler et travailler ensemble pour construire l’interdépendance de demain.

Tous les pays des Balkans ont une soif de France, qui devrait se traduire par la mise à disposition de fonctionnaires, juges, policiers afin de les aider à aller de l’avant et à forger les alliances qui seront nécessaires au service de la paix et de la prospérité. Hélas, les aides et moyens arrivent au compte-goutte, les experts français se font rares et la réputation de notre pays en souffre inexorablement. Le peu de bourses universitaires distribuées limite le nombre d’étudiants qui partent étudier en France. Les nouvelles élites balkaniques préfèrent prendre le chemin des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Dans une vingtaine d’années, lorsqu’elles seront aux commandes, la France sera-t-elle encore dans leurs esprits ? Notre pays réduit peu à peu ses outils de coopération militaire dans les Balkans, laissant le champ libre aux Etats-Unis. A Sarajevo et à Tirana déjà, et probablement bientôt à Zagreb, les attachés militaires s’en vont. Il faut, là aussi, faire des économies … pour financer l’envoi de personnel à l’état-major de l’OTAN.

Les pays des Balkans ont vocation à rejoindre l’Union européenne. C’est ce que le sommet de Zagreb, organisé sous présidence française il y a 10 ans exactement, avait établi. Les valeurs et l’identité européennes sont plus que jamais le ciment d’Etats de droit encore fragiles. Songeons à ce titre au travail important conduit par EULEX au Kosovo. La Croatie adhérera à l’Union dans les 5 ans. Viendront ensuite le Monténégro et la Serbie. L’intégration de la Serbie au sein de l’Union écartera peu à peu les dangers nationalistes qui la traversent encore et permettra ainsi de consolider l’unité de la Bosnie-Herzégovine. L’Albanie, la Macédoine, le Kosovo et la Bosnie pourront alors à leur tour rejoindre l’Union. Puisse la France retrouver les accents et l’ambition de sa présidence d’il y a 10 ans. Les peuples des Balkans attendent de notre pays un tout autre message que celui de l’été dernier.

Il est temps pour la France de réinvestir passion et moyens là où s’écrit l’avenir de l’Europe.