Pierre-Yves Le Borgn'

député des Français de l'étranger

circonscription Allemagne, Europe centrale et orientale

L’intégration, une volonté partagée

Ces derniers mois, la droite européenne a lancé l’offensive contre le multiculturalisme. Angela Merkel, puis David Cameron ont proclamé l’échec du multiculturalisme. Nicolas Sarkozy s’est empressé de les suivre. Cette offensive n’est ni fortuite ni anodine. Elle est idéologique. L’intégration marquant le pas, la droite pointe du doigt certaines valeurs, convictions et autres modes de vie supposés ne pas se fondre dans la société d’accueil. Le multiculturalisme est prestement vilipendé comme source de tous les maux et de tous les échecs. Procès lui est fait d’avoir choisi l’égalité et la diversité des cultures contre la culture majoritaire du pays d’accueil. Sans recul ni analyse – le cadre législatif français n’ayant jamais reposé sur le multiculturalisme – mais volontiers dans la caricature, l’on se retrouve ainsi convié par la puissance publique à « débattre » de la Nation, puis de l’islam, au risque de stigmatiser.

L’intégration des immigrés et de leurs enfants est un sujet majeur de la vie politique française. C’est aussi l’un des fondements-mêmes de la construction de notre pays au cours des siècles écoulés. L’intégration est au cœur du pacte républicain. Nicolas Sarkozy a placé à grand tort ce sujet sur le terrain exclusif de l’identité nationale. Pour parler clair, il s’agissait de pomper les voix du Front National. Entreprise certes couronnée de succès dans les urnes en 2007, mais échec patent dans la réalité des politiques depuis lors. L’on a ainsi beaucoup parlé de la burqa et de la criminalité en banlieue. Non que ces questions ne méritent pas traitement, bien au contraire, mais en se gardant de toute instrumentalisation. Attiser les peurs et nourrir les clichés est un misérable calcul politique. Encore plus quand l’action publique fait silence au quotidien et que de la parole – déjà grandement discutable – aux actes, il y a un gouffre.

Voilà en effet bientôt 10 ans que la droite gouverne en France. Quel est son bilan en faveur de l’intégration effective des immigrés et de leurs enfants? Parlons concret : emploi, éducation, formation, logement, sécurité, égalité des chances. Le taux de chômage des immigrés et de leurs enfants est presque le double de celui des natifs français. C’est également le cas pour l’échec scolaire. Or, la première difficulté de l’intégration, c’est la panne de l’outil redistributif et de l’ascenseur social, parce que les politiques de lutte contre les inégalités à la racine, des Zones d’Education Prioritaires (ZEP) au logement social, ont été sacrifiées depuis belle lurette. Quelle politique de la ville peut-on bien donc conduire en effet avec moins de 0,5% du budget de l’Etat ?

Le nécessaire langage de responsabilité, qui profile les devoirs comme la réciproque des droits, n’a de sens que si les moyens existent au bénéfice d’une action publique volontariste et efficace. La droite n’a pas mis ces moyens parce qu’elle ne les juge pas prioritaires. La lutte contre le chômage, l’accession au logement, l’aménagement du territoire, les garde-fous contre toutes les discriminations sont pourtant les ingrédients d’une politique qui s’attaquerait de front au danger communautariste. Le communautarisme se nourrit de l’idée que l’intégration est un reniement des racines culturelles. Il prospère allègrement lorsque le seul horizon d’une génération est celui du chômage, des discriminations à l’embauche et de la ségrégation urbaine, tous causés par le retrait de l’Etat et les choix politiques qui le sous-tendent.

Reconnaître les valeurs de la société française, en particulier la laïcité, et y adhérer n’est pas exclusif de la diversité culturelle. Notre société, fondée sur un contrat social fort, garde une part de diversité, sans pour autant magnifier le droit à la différence. Au nom de la tradition républicaine, il faut lutter contre la « ghettoisation » sociale, obstacle à l’intégration. Les conventions ZEP signées en 2001 par Science Po Paris pour réserver une voie d’accès aux meilleurs élèves de quartiers défavorisés sont un exemple à soutenir. L’anonymisation des CV d’embauche aussi. Ce ne sont là que quelques pistes. Il y en a bien d’autres à inventer.

L’intégration est l’expression d’une volonté partagée, dont la puissance publique doit être un acteur majeur. Elle ne saurait s’en détacher. C’est pourquoi il faut combattre le choix idéologique de la droite européenne et française, parce qu’il est éminemment porteur de périls et consacre le choix d’une société éclatée, inégalitaire et injuste.