Pierre-Yves Le Borgn'

député des Français de l'étranger

circonscription Allemagne, Europe centrale et orientale

Mon 10 mai

Il y a 30 ans, le peuple français portait François Mitterrand à la Présidence de la République. Celles et ceux qui ont vécu ce moment se souviennent sans nul doute de cette journée et surtout de cette nuit. Où étions-nous ? Que faisions-nous ?

J’étais lycéen. J’avais 16 ans et habitais à Ergué-Gabéric, près de Quimper. Avec mes parents, qui militaient au PS, j’avais collé tout le printemps les affiches de François Mitterrand dans notre lotissement et la campagne alentour. Les petites pour moi et les grandes pour eux. J’étais préposé aux poteaux et petits transformateurs de l’EDF ! Nous avions aussi glissé des tracts dans les boîtes à lettres près de chez nous. J’avais été au meeting de François Mitterrand au Parc de Penfeld à Brest avant le premier tour. Voyage en bus depuis Quimper, avec les militants. C’était la première fois que je voyais Mitterrand « en vrai » ! Il était entré dans le parc des expositions au son de « Changer la vie », l’hymne du PS composé par Mikis Theodororakis. J’en avais eu la chair de poule. Musique, émotion, discours, rose au poing, l’espérance était palpable. L’angoisse un peu aussi : peur d’échouer sur le fil, comme en 1974. Mon père, qui avait mis le champagne au frigo dans l’après-midi du 2ème tour en 1974, s’interdisait d’être optimiste. La peine avait été si rude alors.

A Brest, François Mitterrand avait promis que s’il était élu, la centrale nucléaire de Plogoff ne serait pas construite. Ce projet avait mis dans la rue des dizaines de milliers de Bretons. Après l’occupation de l’inspection académique du Finistère en mai 1968 sur les épaules de mon père, mon premier fait d’armes militant fut, comme bien de mes copains lycéens, la participation aux manifestations à Quimper contre la centrale nucléaire. Voir défigurer la Pointe du Raz me terrifiait. Un berger et ses moutons avaient été installés sur le site réservé à la centrale. Il s’organisait des concerts dans la lande, style baba cool armoricain, comme une sorte de Woodstock breton ! Si Mitterrand passait, la nature de Plogoff serait sauve ! Je redoublais d’activités avec mon petit pinceau, mes affiches et mes tracts. J’avais aussi des autocollants jaunes au nom de François Mitterrand que je collais sur les gouttières de Quimper et, plus rares et précieux, quelques autocollants ronds « Mitterrand Président », aux couleurs de « La Force Tranquille », destinés aux bons copains pour … nos cahiers du lycée.

Je me souviens que le dimanche 10 mai avait été ensoleillé. J’avais suivi ma mère au bureau de vote. Mon père, élu municipal, en était le président. Il y avait deux bureaux à la salle de l’Europe à Ergué-Gabéric. Comme si c’était hier, je vois encore sur la porte du bureau 2 la mention « Le Ma… à Z », pour que chacun trouve son lieu de vote. A 18 heures, j’y étais retourné pour assister au dépouillement. Les bulletins Mitterrand sortaient en nombre. Les types de droite avaient des tronches pas possibles. Nous avions obtenu pas loin de 60%. A 19 heures 30, je filais sur mon petit vélomoteur, le cœur battant, pour regarder les résultats à la TV. Ma sœur était avec moi. Nos parents étaient encore au bureau de vote. Nous étions branchés sur Antenne 2. Elkabach décomptait les dernières secondes avant 20 heures. Plus que 30 secondes, 20 secondes, 10 secondes… Nous avons vu sortir l’image pixellisée d’un front chauve à 20 heures tapantes. J’ai cru un instant que c’était Giscard. Mais c’était François Mitterrand ! Je me suis mis à sauter comme un fou, hurlant dans la maison, suivie par ma sœur à peu près dans le même état.

Il n’y avait pas de portable à l’époque. Pas moyen de joindre nos parents qui, je l’ai appris par la suite, chantaient l’Internationale au bourg d’Ergué-Gabéric. Nous avions appelé notre grand-mère. Elle avait vécu le Front Populaire en jeune femme de 20 ans qu’elle était alors. Elle était si heureuse. Scotchée devant sa télévision, elle criait « Fanch, Fanch, Fanch » (François, en breton) ! Vers 21 heures, ma mère est arrivée, hilare. Et des tas d’amis sont venus. Je n’avais jamais vu autant de bouteilles de champagne. Elles avaient déjà été toutes bues lorsque mon père, qui avait été remettre les résultats de notre commune à la Préfecture du Finistère, est arrivé à la maison ! Je me souviens que mon père avait écrasé une larme. Le bonheur de la victoire ! Nous avions punaisé les affiches de Mitterrand dans le hall de la maison et chacun venait se faire photographier auprès de l’une d’entre elles.

Puis nous sommes allés à Quimper. Il y avait des gens partout dans la rue. Toutes les générations. J’ai le souvenir d’un bonheur libéré. Les gens s’embrassaient. Il y avait des drapeaux. C’était improvisé, généreux, libre et beau. Quand j’y repense, c’est à mon tour, 30 ans après, d’avoir la larme à l’œil. De retour à la maison, nous avions vu à la télévision la fête sous l’orage à la Bastille. Et le discours de notre nouveau Président. Personne n’avait envie de se coucher. Il y avait entre nous le sentiment de vivre un moment immense, que nous voulions prolonger au bout de la nuit tant le bonheur était grand.

Le lendemain, je me revois arriver devant le lycée à 8 heures. J’avais acheté deux ou trois roses rouges que j’ai offertes à des copines de ma classe. Certains copains avaient le visage long. Sale soirée familiale la veille… La plupart pourtant rayonnaient. Un vieux professeur, très ému, avait improvisé son cours d’histoire sur le thème de l’alternance et de la responsabilité au pouvoir. Lui aussi avait peu dormi et son œil scintillait de bonheur. Dans la salle en face, une jeune enseignante toute aussi heureuse s’adressait aussi à ses élèves. Elle avait vécu une grande nuit. Un mois après, son mari, Bernard Poignant, Premier Secrétaire Fédéral du PS finistérien, serait élu député de Quimper après la dissolution de l’Assemblée Nationale.

Le temps a passé. L’exercice du pouvoir n’a pas été simple. Certaines illusions n’ont pas survécu à l’épreuve des faits. Restent les conquêtes sociales, la démocratie locale, l’abolition de la peine de mort et tant d’autres réalisations qui appartiennent aujourd’hui au patrimoine de notre pays. Soyons en fiers. Je repense au lycéen de 16 ans que j’étais, au bonheur vécu avec ceux parents, amis et militants qui aujourd’hui ne sont plus et avaient tant œuvré pour ce moment. Le 10 mai reste magique au cœur de mes souvenirs. Et la lande de Plogoff est toujours là pour se promener, regarder l’océan et penser à demain.