Pierre-Yves Le Borgn'

député des Français de l'étranger

circonscription Allemagne, Europe centrale et orientale

Mon jour le plus long…

Le 23 août 1991 restera pour toujours gravé dans ma mémoire. Rien de spécial ne s’était pourtant passé dans le monde ce jour-là. Pas de catastrophe, pas de coup d’Etat, aucune élection en vue. J’habitais Los Angeles. Comme tous les matins, je m’étais levé tôt pour aller prendre mon bus afin de rejoindre le travail. Fauché comme les blés, je n’avais pas un sou vaillant pour me payer une voiture, même pas une vieille guimbarde. Dans une ville comme Los Angeles, ne pas avoir de voiture était (et reste) considéré comme le symbole de la dèche avec le plus grand D. De fait, les transports publics, pour le peu qui existe, y sont une vraie expérience. En arrivant à mon bureau ce 23 août, j’ignorais tout de la journée et de la nuit de folie qui allaient suivre. J’étais stagiaire dans une chaîne de magasins d’articles de sport. J’y faisais un peu de tout, depuis le coup de balai dans le « stock room » jusqu’à la saisie informatique des achats de marchandises en passant par la vente au rayon … aérobic d’un des magasins.

La boîte était sur le petit bord. Cela sentait largement le roussi. La faillite serait d’ailleurs actée l’année suivante. Les magasins étaient beaux et grands, mais les clients préféraient les concurrents moins chers. Nous avions lancé une série de soldes en août, largement annoncées dans le « Los Angeles Times ». A compter du 24 août, il devait y avoir dans nos 3 magasins de Californie du sud des réductions de 50% sur les skis et les combinaisons de ski. Or, ce 23 au matin, le chauffeur-livreur de la société s’était fait porté pâle à la surprise de la direction et aucun des 3 magasins n’avait encore été livré. A 24 heures tout au plus du grand jour, un désastre commercial s’annonçait. C’est alors que mon patron décida que, à la guerre comme à la guerre, le stagiaire français s’improviserait chauffeur. J’étais tétanisé. Je n’avais conduit tout au plus que 2 ou 3 jours aux USA, toujours au volant de voitures de location. Le coup de grâce me fut porté lorsque le patron ajouta qu’au vu du volume de marchandises à transporter, nous louerions un camion plutôt que d’emprunter la fourgonnette de l’entreprise.

Je n’avais bien entendu pas le permis camion et cela n’empêcha pas pourtant mon boss de louer le véhicule sur la base de mon permis de conduire international et de me lancer sur la route sans plus attendre. Mes protestations restèrent vaines. Comme je devais quand même avoir l’air torturé, il décida à la dernière minute de m’adjoindre un jeune vendeur du magasin de Beverly Hills, censé me guider et me tenir compagnie, mais en aucun cas conduire. Il devait également m’aider à charger et décharger la marchandise. A l’arrivée, le gars ne savait même pas lire la carte et avait zéro conversation. Il finit par s’endormir sur le siège du passager. Quant à la marchandise, elle valsa au premier virage, à l’occasion duquel je montais d’ailleurs allègrement sur le trottoir. Le camion s’avéra trop petit à la pratique et il me fut demandé de bien vouloir faire un second tour dans l’après-midi (pensais-je…). Sur les autoroutes à 6 voies de Californie, je conduisais la trouille au ventre, transpirant à grosses gouttes, genre Montand dans « Le salaire de la peur ».

C’est qu’il me fallait en effet faire du chemin : Beverly Hills – Newport Beach, Newport Beach – Glendale et Glendale – Beverly Hills. Quelques bonnes centaines de kilomètres dans une chaleur de four, avec un air conditionné défaillant, une circulation de folie et des heures de retard sur le planning fixé par le boss. A chaque fois que je changeais de voie, j’avais crainte de rouler sur une voiture. A l’arrivée à Newport Beach, faisant marche arrière à l’entrée du magasin, j’avais déjà éraflé le camion contre un mur. J’ignorais que le Président de la société se trouverait au magasin. Lui-même ignorait que le chauffeur du camion serait le stagiaire français. S’en suivirent deux magistrales avoinées, l’une pour moi et mon acolyte mutique pour le désastre des skis et combinaisons enchevêtrés dans le camion, l’autre pour mon patron à qui il fut reproché une certaine légèreté à lancer d’autorité sur la route une personne sans expérience ni permis avec des centaines de milliers de dollars de marchandise !

De retour à Beverly Hills en fin d’après-midi, alors qu’il me restait un autre tour complet à faire, mon copilote prétexta un besoin irrépressible de voir sa copine pour se débiner… C’est donc seul que j’entamais le second tour alors que la nuit se couchait progressivement. Je maîtrisais un peu mieux le camion, mais je restais bien angoissé. Les téléphones portables n’existaient pas à l’époque et c’est du magasin de Newport Beach que j’appelais mon boss pour lui demander que faire du camion à la fin des livraisons. Il me dit de le garer sur le parking de la boîte et de prendre un taxi pour rentrer chez moi. Il était minuit lorsque j’arrivai au parking, qui n’était pas fait pour les camions, uniquement les voitures. Ajoutant à cela ma maladresse et ma fatigue, je montai sur le trottoir, roulant sur les fleurs et un petit sapin pour me retrouver finalement accroché (« en distribil », dirait-on chez moi en Bretagne) par un mur. Et en moins de deux minutes débarquèrent des vigiles avec des lampes torches et des molosses très peu engageants…

Inutile d’insister sur le côté pathétique de la scène. Un pauvre type apeuré, l’air épuisé et expliquant tant bien que mal ses misères à quelques brutes épaisses avec un bel accent français. Il fallut réveiller le patron, lui présenter la situation et essuyer sa colère mêlée de lourde culpabilité. La solution fut … de me renvoyer à la maison en taxi avec ordre de réapparaître pour 5 heures du matin afin d’appeler une grue pour déloger le camion avant l’ouverture des bureaux à 8 heures. Je ne fermais pas l’œil de la courte nuit et montais sur mon vélo dès 4 heures, traversant les quartiers dangereux de Los Angeles, la trouille au ventre. Je m’installais dans la loge du concierge et commençais à appeler les sociétés de dépannage. Deux ou trois me raccrochèrent au nez en croyant à une plaisanterie. Sans doute mon accent français. Jusqu’à ce qu’une société finisse par m’écouter et envoie un vieux gars sympathique (et édenté, je m’en souviens encore !) me donner le coup de main salutaire. Pour 7 heures, le camion était redressé. A 8 heures, il était rendu à la société de location, qui ne vit même pas les éraflures…

J’étais cuit de fatigue, autant moralement que physiquement. C’était « Voyage au bout de l’enfer », version urbaine, les conneries en plus. Le boss n’en menait pas large. Le président de la société vint me voir … pour me présenter ses excuses au nom de la société. Il plaisanta sur l’utilité des assurances pour couvrir les sapins et les fleurs écrasés par les stagiaires. Je devais avoir un air lamentable de chien battu dans mon uniforme trop grand, logo sur la poitrine, des valises sous les yeux. La logique, mais bien plus encore l’humanité, aurait voulu que l’on me donne la journée de repos après une telle folie. Mais non, il fallait continuer à bosser. « Business is business ». Les soldes que j’avais sauvées la veille avaient commencé. Je n’en pouvais plus et tombais endormi sur la moquette de mon bureau dans l’après-midi. C’est mon boss, poussant la porte, qui me réveilla et réalisa enfin l’absurdité totale de cette situation dont il était à l’origine. Il chargea mon vélo dans sa voiture et me conduisit illico chez moi. Le repos, enfin, m’attendait.

Tous les 23 août, je repense à cette aventure. Cela fait 20 ans aujourd’hui. La prescription est depuis longtemps dépassée. Je peux désormais en rire. C’était à l’image de ma vie américaine. Quelques belles galères, qui forment la jeunesse. Disons que j’ai vécu l’Amérique à la dure ! Et j’en ai aussi beaucoup appris. A part cela, je n’ai plus jamais conduit de camion depuis ce 23 août 1991. Et je n’ai bien sûr jamais passé le permis pour cela.