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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Nos rêves d’un monde meilleur

Andalousie, décembre 2025

Une année prend fin, une autre commencera dans quelques heures. Je revois les pentes enneigées de Savoie au cœur de l’hiver, mes sorties à vélo sur la Vennbahn du Luxembourg en Allemagne sous le soleil du printemps, les ascensions devenues rituelles des cols des Vosges l’été venu. Et un moment particulier, une semaine que j’attendais depuis longtemps, toute une vie peut-être, dans les collines de Pagnol à la fin du mois de mai. Il n’y a pas d’âge pour aller au bout de ses rêves. Celui-là en était un et il venait de si loin. En route vers la Provence, quand mes enfants brûlaient de voir le Stade Vélodrome, j’attendais ardemment d’apercevoir le Garlaban. Quelque temps après, il y eut un joli bout d’expédition : le tour de l’Ile de Groix en kayak depuis le continent, 48 heures et 40 kilomètres dans les vagues à la force des bras, une nuit sous les étoiles sur une petite plage de l’île et des souvenirs pour longtemps. 2025, ce furent aussi des aventures professionnelles passionnées pour porter plus loin la cause d’une planète plus verte et résiliente, aux Açores, en Andorre, en Lorraine et en Bretagne, chez moi. Et ce fut, en juin, mon élection à la présidence du Groupe Ouest, là où vit et s’invente la diversité des récits pour le cinéma, les séries et demain, je l’espère, une belle part d’avenir.

Je suis né optimiste. C’est utile en temps incertains. Je loue chaque jour mes parents de m’avoir permis de regarder le monde avec espoir. J’ai eu la chance d’une enfance libre, sans préjugés ni contraintes. Le sectarisme, à la différence de la liberté, n’a jamais fait partie de ma vie. Une chose en particulier m’est précieuse : la démocratie. Je l’écris ici car jamais je ne l’ai sentie aussi menacée qu’en 2025. La Russie de Poutine qui écrase l’Ukraine et massacre des centaines de milliers de civils n’est pas une démocratie. La Chine de Xi Jinping qui lorgne obsessionnellement vers Taiwan ne l’est pas davantage. Nos pays d’Europe sont des démocraties que l’état du monde, les dictateurs connus et ceux qui aspirent à le devenir, sans oublier quelques tycoons en roue libre menacent. Lorsque les réseaux sociaux charrient la haine, l’appel à la violence, la désinformation crasse et les délires fanatisés, ce sont les fondements-mêmes de la démocratie qu’ils sapent. Inventer des histoires, insulter en ligne, essentialiser – le fameux antisémitisme d’atmosphère – harceler, menacer et revendiquer à cette fin la liberté d’expression est un dévoiement mortifère de la liberté tout court.  

Il y a quelques jours, un internaute opportunément planqué derrière un pseudonyme m’a écrit qu’il faudrait me mettre hors d’état de nuire. Il m’assurait que la prison me serait promise pour longtemps, lorsque viendrait le grand soir des libertés (i.e. quand l’emporterait l’internationale réactionnaire). Ma défense de Thierry Breton, interdit de séjour aux Etats-Unis pour avoir rappelé l’existence du droit européen sur les plateformes et son lien à la démocratie, avait déplu. Trump serait le sauveur, le messie, le plus grand car il veut faire exploser l’Europe, honnie et haïe. A l’inverse, Zelensky serait à combattre car l’Ukraine a fait le choix – bien entendu coupable – de la démocratie et du droit. Revendiquer la liberté pour mieux la supprimer est misérable. J’ai ressenti au long de 2025 comme un nœud coulant autour de toutes les valeurs qui me sont chères. La haine prospère. Aux deux extrêmes, elle a ses agents empressés. Il faudrait dresser les gens les uns contre les autres – rejeter pour les uns les juifs, pour les autres les étrangers – tout conflictualiser, tout communautariser, passer par-dessus bord l’universalisme, l’esprit des Lumières et les racines communes à nos pays et à l’Europe, y compris spirituelles. Cette dinguerie ambiante ne cesse chaque jour de m’inquiéter. Ce n’est pas ce monde que je nous souhaite.

Que se souhaiter, que nous souhaiter en 2026 ? Mon souhait, c’est que vive l’esprit de résistance, de tempérance et de concorde. Rien ne se construit dans la haine et le sectarisme, qu’il s’agisse de la paix, de la prospérité et du progrès. Les démocraties doivent savoir se défendre là où leurs ennemis misent sur leurs faiblesses et leurs imperfections. La séparation des pouvoirs est un Graal. La justice doit être libre et indépendante, la presse aussi. L’exercice du suffrage universel ne résume pas une démocratie. Il n’y a pas de démocratie sans Constitution ni justice constitutionnelle, sans devoirs ni droits, sans engagement international ni justice internationale. La tempérance, c’est la recherche constante du compromis. On ne gagne pas par KO technique, en ignorant, en méprisant, en écrasant les oppositions. Aucune action publique durable et efficace n’est possible sans ouverture par-delà le fait majoritaire, sans souci de justice sociale et d’acceptabilité populaire. Et c’est là que la concorde est précieuse. La concorde, ce n’est pas un rassemblement informe et vide de sens, c’est au contraire toute une méthode, une main tendue et sincère, l’enrichissement des idées par la réflexion collective et leur mise en œuvre déterminée. C’est le courage à l’épreuve des faits.

J’aimerais que 2026 sonne le réveil de la liberté, la vraie. Ne baissons pas la tête, relevons-la. En écrivant ces lignes, je pense à Pierre Mendes France et aussi au Pape François. C’est, j’en conviens, une bien curieuse association, d’époques comme de références. Le premier est depuis toujours un modèle pour moi, le second m’a touché alors que je ne m’y attendais pas. Je vois le courage, la volonté, l’ardeur, la dignité, l’attention aux plus humbles. Ce sont des valeurs et des idéaux à faire vivre passionnément. Puisse 2026 en donner la chance dans la vie démocratique, le monde économique, l’action citoyenne. Rien n’est encore écrit. Nous ne sommes pas seuls, nous pouvons, nous devons construire ensemble et à tous les âges. Il est permis et même recommandé de croire aux jours heureux. Dans quelques heures, j’avalerai mes 12 raisins lorsque viendront les 12 coups de minuit. Je suis à Grenade, dans ma famille espagnole, face à l’Alhambra et son histoire qui vient de si loin. Je ferai un vœu et peut-être même plusieurs, pour les miens, pour mes amis, pour nous tous. Il y aura le bonheur, la santé, le progrès et la paix. Le ciel andalou s’illuminera des couleurs du feu d’artifice. Les bouchons sauteront, les rires fuseront, puis la nuit viendra doucement et avec elle nos rêves d’un monde meilleur.

A vous tous, chères et chers amis qui m’avez lu jusqu’à cette ligne, je souhaite une belle et heureuse année 2026.

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Seul compte le destin de la France

Dans le port de commerce de Brest, printemps 2025

Dans 16 mois aura lieu l’élection présidentielle. Sur la base des sondages d’opinion réalisés en cette fin d’année 2025, le vainqueur annoncé serait Jordan Bardella. Il est certes souvent arrivé que le favori précoce des sondages ne soit pas l’élu final, mais une différence inédite existe par rapport aux présidentielles passées : Jordan Bardella recueillerait deux fois plus de voix au premier tour que le candidat qu’il affronterait au second tour. Ce fait-là crée une dynamique irrésistible qu’aucun concurrent de second tour ne pourrait contrer. Il y a aujourd’hui du côté de Bardella un réel élan et de l’autre, quelque soit cet autre côté, un émiettement, une panne, le doute.

Je fais partie de ceux que la possible élection de Jordan Bardella désespère. Je ne nie aucune des souffrances et des colères de l’électorat populaire que le Rassemblement national exploite. Je suis convaincu que la préférence nationale ne les apaisera pas. Elle jouera contre notre économie, contre le corps social, contre la démocratie, contre la liberté. Le projet de Bardella est une dangereuse illusion, mais peut-on blâmer nombre de Français, révoltés par l’immobilisme et le spectacle déplorable depuis la funeste dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, de vouloir y croire ? Ils se disent qu’il est peut-être temps d’essayer ce qui ne l’a encore jamais été.

Ce n’est pas un énième front républicain qui empêchera l’élection de Jordan Bardella. Ces digues-là ont sauté. Les Français n’’entendent plus les appels à voter contre. Ils veulent voter pour. Il manque au cœur de l’espace politique un projet concurrent, différent, construit, populaire, incarné, qui puisse aller chercher 25% au moins au premier tour pour espérer gagner. Ce projet-là devra porter sur le pouvoir d’achat, l’emploi, l’école, la santé, le vieillissement, le logement, le climat, la sécurité, l’immigration et sur ce que c’est d’être Français, en devoirs et en droits. Il devra être concret, prêt à être mis en œuvre, pour tous. Et il devra plus que tout donner à espérer.

La peur peut faire une élection. L’espoir peut la faire aussi. Je veux prendre ce pari. C’est quoi, la France ? Comment, par la preuve, dans la vérité des faits, redonner sens à la promesse républicaine ? Voilà les questions à porter. Une élection présidentielle se joue sur l’envie, le charisme, l’empathie, le courage, les tripes. Celles et ceux qui souhaitent aller à la présidentielle doivent sortir du bois, partager leur perspective avec les Français, se parler les uns aux autres aussi. Le départage viendra de cet échange sincère, de l’altruisme de savoir tendre la main, de penser au pays plutôt qu’au parti, de la noblesse de se retirer pour construire et proposer ensemble.

De la gauche de gouvernement à la droite sociale, du centre-gauche au centre-droit, de la social-démocratie à la démocratie-chrétienne, un espace politique juste et humaniste attend l’espoir. Rien n’est perdu si l’on sait y écarter le sectarisme, les calculs et les ambiguïtés. Il n’y a pas de fatalité à ce que cet espace demeure un champ de mines et de ruines. Il faut simplement oser, cesser de se regarder et prendre enfin l’initiative, à livre ouvert, en toute sincérité. Il faut un an pour construire une campagne présidentielle. Le temps presse. Après les municipales de mars 2026, il sera déjà bien tard. C’est maintenant qu’il faut y aller. Seul compte le destin de la France.

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Lumières de décembre

Le clocher de l’église de Goulven, 11 décembre 2025

J’étais hier à Plounéour-Brignogan-Plages, dans le nord du Finistère. C’est là-bas, tout près de la Manche, que se trouve le siège du Groupe Ouest. J’en suis administrateur depuis 6 ans et le président depuis le mois de juin dernier. Nos réunions de Conseil d’administration ont lieu tous les trimestres. Chaque fois, roulant de Quimper vers ce que, Finistérien du sud, j’ai souvent et encore aujourd’hui appelé le nord, j’éprouve le même plaisir à ressentir dans les paysages traversés l’effet changeant des saisons. Il y a, au sommet de la dernière colline avant d’apercevoir Plounéour, Brignogan et l’immensité de la Manche, un calvaire que j’aime beaucoup. L’été, il est bordé d’un volumineux massif d’hortensias roses vifs. En fin d’automne, il n’y a plus ni fleurs ni couleurs, juste une pierre nue et sombre tendue vers le ciel et la lumière de décembre. C’est cette lumière qui me bouleverse. Elle est rase, souvent timide et parfois, l’espace d’un court instant, aveuglante et profonde aussi. Elle est fragile, comme la période que nous traversons. La fragilité, ce sont ces jours courts de fin d’année, le coin de ciel bleu que les lourds nuages chargés de pluie rattrapent vite. C’est aussi cette époque compliquée, l’état inquiétant du monde et de la France, les difficultés de l’économie, les bruits de bottes au loin.

En roulant vers la mer hier, j’ai traversé des villages. Les illuminations des carrefours, des places et des maisons annonçaient Noël. Cette autre lumière, je l’aime aussi. Elle est un phare vers lequel aller. Noël est une espérance. Je me suis souvenu du même voyage il y a 5 ans, durant le second confinement, lorsqu’il n’y avait plus ni café ni restaurant, pas encore de vaccins, juste des masques. C’était la tempête, le ciel était noir et tourmenté, le vent soufflait en tempête. Je logeais dans un petit hôtel de Huelgoat, le seul entre Lorient et Morlaix à ouvrir sa porte à quelques voyageurs en galère. Il y avait face à ma fenêtre un sapin rachitique décoré d’une improbable guirlande mise à mal par le vent. Les boules illuminées tenaient bon. Il fallait arriver à Noël. Dans leur lutte incertaine contre les éléments, je nous retrouvais tous, habitants, citoyens, amis, parents, courageux face à la pandémie, à ses risques et ses peurs, pour conjurer le sort, croire en le meilleur, saisir les mains tendues, se rattacher à la lumière qui viendrait. Jamais autant qu’alors, je n’avais ressenti la force de cette autre lumière de décembre. Au bout de ma route, il y avait comme hier le Groupe Ouest. On avait parlé ce soir-là d’imaginaire. Cela m’avait fait un bien fou. Rasséréné, j’avais repris dans la nuit la route des Monts d’Arrée, puis de la Belgique.

Le Groupe Ouest est une merveille. Je suis fier de présider au destin d’une aventure unique et de salut public : la protection, mieux même, la promotion de la diversité des récits, ce qui fait notre force et notre identité d’Européens. Chaque année, plus de 250 réalisateurs et scénaristes du monde du cinéma et des séries viennent de toute l’Europe et de plus loin se former en résidence au bord de la Manche, sur la Côte des Légendes. Il y a tant de manières de raconter une histoire, loin d’un récit unique, d’un super-héros et d’un final fracassant. Faire vivre cette aventure est un projet si profondément humaniste. J’ai la plus grande admiration pour les collaborateurs du Groupe Ouest, dévoués et passionnés, sur le pont toute l’année. Je le leur ai dit et je l’écris ici. Il y a deux jours, avec les auteurs en résidence, ils avaient accueilli pour une soirée chaleureuse et enjouée les bénévoles, habitants de Plounéour-Brignogan-Plages, qui prêtent main forte, aident, partagent, soutiennent, ne comptent jamais leur temps et font de leur petit coin de Finistère un formidable village d’auteurs. Cette force-là était hier pour moi une autre et généreuse lumière de décembre. Si la Bretagne est une terre aimée, c’est parce qu’elle est pétrie de valeurs telles l’entraide, la solidarité et l’humilité.

Je crois à la communauté des destins, à la puissance de l’imaginaire, à la capacité d’inventer ensemble. Rien ne serait plus funeste qu’une société s’abandonnant à l’individualisme. La Bretagne est une terre collaborative et d’entrepreneurs, forgée et irriguée par le mouvement coopératif. C’est sa chance et sa force. Au Groupe Ouest, les récits s’élaborent, les méthodes et les outils y conduisant aussi. C’est un bouillonnement d’idées. Notre monde a besoin de sens. Les outils de la fiction peuvent bénéficier au réel. C’est un champ immense de recherche et d’action. Je suis un défenseur de la démocratie participative pour la construction de projets qui fédèrent et créent de la valeur partagée. Cela vaut pour la vie locale, pour l’entreprise également. La narration est une construction, qu’elle emprunte les chemins de l’écrit ou ceux de l’oralité. De mon enfance bretonne, je me souviens de merveilleux conteurs, femmes et hommes simples qui racontaient, le soir venu, une petite histoire, un bout de légende et qui en faisaient une cathédrale pour l’enfant que j’étais. Etait-ce du charisme ? Sans doute. Etait-ce du talent ? Certainement. Etait-ce contagieux ? Assurément. Tout cela est toujours en chacun de nous si l’on sait rassembler, unir, imaginer. C’est l’œuvre et la mission du Groupe Ouest que d’y contribuer.

Voilà mes lumières de décembre. Les médias charrient bien des mauvaises nouvelles et les réseaux sociaux exultent de haines recuites. Il m’arrive de pester contre la connerie ambiante. Je n’ai pas envie d’écouter ceux qui, sur CNews ou de l’autre côté, dans l’outrance de débats d’Hémicycle, me disent ce que je dois penser, ce contre quoi je dois m’insurger et qui je devrais haïr. C’est l’envers de l’humanité. L’espérance s’écrit loin de la violence, du complotisme et des délires. Elle est dans l’engagement et dans la volonté. Et elle est aussi un combat. Notre monde ne sera celui des dictateurs fous et de ceux qui rêvent de le devenir que si nous renonçons à faire vivre, envers et contre tout, par l’affirmation et plus encore par la preuve, les causes de l’humanisme. Nous avons, toutes et tous, chacun à notre manière et là où nous sommes, cette part de responsabilité pour changer le monde en mieux. Traversant la nuit dernière, au retour du Groupe Ouest, le Léon endormi, je me faisais cette réflexion et me promettait de l’écrire aujourd’hui. C’est chose faite. Je ne suis pas passé par Huelgoat. Là-bas peut-être, les boules illuminaient de nouveau le petit sapin malmené d’il y a 5 ans. La résistance, c’est un long combat. C’est aussi une sacrée aventure humaine pour qui veut croire que le meilleur, loin du pire, est à venir.

Avec les collaborateurs et les administrateurs du Groupe Ouest le 11 décembre 2025

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Les cheveux longs

Vers 12 ans, en Bretagne

Chaque époque connaît sa petite révolution. Mes enfants grandissent. Sur le chemin de leur adolescence s’ouvre pour eux comme pour nombre de leurs amis une possibilité, un rêve, un Graal : avoir un smartphone, synonyme de liberté, d’échanges, de conquête. Doit-on résister à la liberté ? Assurément, non. Faut-il mettre en garde contre les risques et dangers de cette liberté ? Oui. J’ai fait sourire mes enfants il n’y a pas très longtemps en leur apprenant – ce dont ils se doutaient, vu les chiffres canoniques sur mon récent gâteau d’anniversaire – que les smartphones n’existaient pas lorsque j’avais leur âge et qu’au demeurant, la moitié de la France de l’époque attendait toujours le téléphone lorsque l’autre moitié, certes équipée, attendait la tonalité. C’est dire combien je viens de loin. A leur sourire s’est alors ajouté une interrogation affleurante : quel pouvait bien être dès lors le rêve d’émancipation et de liberté de leur malheureux papa sans téléphone dans ce monde d’avant ? Un vélo, un vélomoteur ? Un peu sans doute. J’ai eu les deux. Mais je n’eus pas à lutter et convaincre pour les recevoir. Mes parents aimaient les deux roues. J’ai pédalé, j’ai roulé et j’ai adoré cela. Mon rêve d’émancipation était ailleurs et il était bien différent : je rêvais d’avoir les cheveux longs.

J’ai grandi dans les années 1970. Cela fait un sacré bail. Si la machine à remonter le temps existait, je serais heureux de retourner faire un tour à cette époque. Les Trente Glorieuses s’achevaient et les chocs pétroliers n’étaient pas encore venus. Pompidou gouvernait. La France voyait arriver les premiers supermarchés et les pièces de nos maisons se couvraient de papiers peints oranges et marrons, couleurs fétiches et un peu criardes de ces années. J’ai le souvenir d’une modernité attendrissante et heureuse. La mode, c’étaient les pantalons longs aux pattes d’éléphant. On voyait cela partout. Les jeunes femmes les portaient et bon nombre de jeunes hommes également, en même temps qu’ils arboraient des cheveux longs. A l’école primaire, les cheveux poussaient aussi, mais pas les miens et j’en étais bien triste. Mon père était adepte pour lui d’une coupe à la brosse nette et fréquente ne laissant aucune place à une mèche rebelle. Ma grand-mère était coiffeuse. Nous allions tous les mois la voir à Quimerc’h, notre village, et le dimanche passé avec elle s’achevait toujours par une coupe, d’abord pour mon père, puis pour moi. Court devant et ras derrière, disait-on alors. J’essayais timidement et vainement de plaider pour des coups de ciseaux moins décisifs.

Les cheveux longs avaient une histoire et mai 1968 y était pour beaucoup. Tous les carcans et toutes les convenances confites avaient été secoués. Il était devenu interdit d’interdire. La société française respirait un air de liberté enivrant. Ma jeune maman et mon papa aux cheveux en brosse avaient fait mai 1968. Les libertés gagnées étaient un peu partout chez nous, à l’exception notable des coiffures masculines. Le saut était sans doute trop brutal. Je me souviens d’une grand-tante que j’aimais beaucoup, syndicaliste CGT et communiste, qui affirmait que les hommes ne devaient pas ressembler aux femmes et que les cheveux longs étaient un scandale pour cette raison. Le côté anar et relâché de mai 1968 n’avait pas embarqué tous les gens de progrès. Reste que du haut de mon enfance et bientôt de mon début d’adolescence, je ratais le train des bouclettes et des longues mèches indisciplinées que je voyais avec envie sur la tête de mes copains. J’essayais, j’argumentais avec un peu plus de persistance, je négociais face aux ciseaux et au miroir. Ce n’était pas simple. Ma grand-mère coiffeuse était bienveillante, mais mes explications ne la convainquaient guère. Les cheveux longs que je décrivais étaient en vogue à Quimper, pas vraiment dans les campagnes de Quimerc’h.

Tristement, la disparition de ma grand-mère nous conduisit vers un autre salon. J’y étais juste un jeune client parmi d’autres. Le coiffeur n’était plus juge et partie comme avait pu l’être ma grand-mère, qui me manquait beaucoup. Peu à peu, me rendant seul au salon, je pus m’affranchir et gagner ma liberté. Ce ne fut pas radical, pas tout de suite en tout cas. Mon père veillait et ma mère faisait attention. Progressivement, ma tignasse s’épaissit et les oreilles se couvrirent. Il fallait cependant que tout cela ait encore une forme. Lorsque ce n’était plus le cas et que le peigne devenait d’un secours relatif, la visite chez le coiffeur s’imposait. A la longue, c’est ainsi que je rattrapai les années de retard que j’avais sur mes copains pour embrasser le mouvement capillaire de l’époque. Je n’en ai pratiquement aucune photo. Les smartphones – encore une fois – n’existaient pas et si j’avais bien un petit instamatic, j’étais celui qui photographiait les autres sans imaginer un instant qu’il soit possible de retourner l’objectif vers moi pour ce que l’on appellerait un selfie une génération après. Me voilà ainsi forcé d’espérer que le lecteur de ces lignes croira sur parole que j’eus les cheveux longs jusqu’au début de l’âge adulte et qu’une rechute au milieu de la trentaine me rapprocha même un moment du catogan.

On a les rébellions qu’on peut. Je confesse les miennes. Il est permis et même recommandé d’en rire. Je ressens une forme de tendresse à raconter tout cela. C’était il y a longtemps. Les ciseaux ont repris depuis lors le contrôle de mes cheveux, lesquels virent doucement au poivre et sel, le sel l’emportant même bientôt sur le poivre. Une amie me racontait il y a quelques mois combien elle n’aimait pas la coiffure commune aux amis adolescents de son fils et des miens. « Ils ont tous des têtes de brocolis », me disait-elle. Le souvenir courroucé de ma grand-tante un demi-siècle avant me revint et je ne pus réprimer un sourire. Chaque époque a sa mode et ses moments plus ou moins heureux d’émancipation capillaire. Mes fils ont la coiffure qu’ils veulent. C’est leur liberté. Et surtout, rien n’est au fond jamais écrit. Je me souviens ainsi que, la retraite venue après 40 ans d’enseignement face à ses élèves de lycée, mon père se laissa pousser la barbe, mais aussi et surtout les cheveux. Finie la coupe en brosse. Il était allé au bout de son mai 1968 à lui. Secrètement, j’avais trouvé cela chouette. Il n’eut pas le temps de connaître les smartphones si chers à ses petits-enfants, mais il s’était affranchi des ciseaux. Il s’était dit à raison que la liberté fait du bien et qu’elle n’appartenait qu’à lui, qu’à nous.

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Accord de Paris : réussir, parce que c’est encore possible

Ponta Delgada, Açores, octobre 2025

Il y aura 10 ans dans quelques semaines, la COP 21 s’achevait par l’adoption de l’accord de Paris sur le climat. Je garde un souvenir fort de ce moment. Rien n’était sûr jusqu’à quelques heures de la conclusion de la conférence. Toutes les parties étaient là et leurs ambitions, leurs différences et leurs divergences étaient nombreuses. Il y avait près de 200 Etats représentés. A la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, je suivais jour après jour et bientôt heure par heure les informations qui nous parvenaient du Bourget. J’avais le sentiment que si la conférence débouchait sur un échec, le cadre multilatéral de l’action climatique n’y survivrait pas. L’enjeu était considérable. Connaissant le sujet climatique de ma vie professionnelle passée, j’avais suivi comme député les COP précédentes et la préparation de la COP 21. J’avais été le rapporteur de l’Assemblée sur la prolongation du Protocole de Kyoto. J’étais convaincu qu’il y aurait à Paris en cette fin d’année 2015 un momentum diplomatique, politique et sans doute économique à saisir. Au finish, l’accord fut adopté. J’ai encore en mémoire l’émotion de Laurent Fabius, qui avait présidé la conférence avec persévérance et passion. Il y avait sur les visages la fatigue de nuits trop courtes et la joie d’un dénouement si longtemps espéré.

Dix ans ont passé. J’ai été le rapporteur du projet de loi de ratification de l’accord de Paris à l’Assemblée nationale au début 2016. C’est mon meilleur souvenir de vie parlementaire. Je voulais aller chercher le vote unanime de mes collègues députés et j’avais mis toutes mes tripes dans la rédaction de mon rapport. Au moment de monter à la tribune, j’avais ressenti à mon tour cette même émotion submergeante devant l’énormité du sujet : l’habitabilité de notre planète et l’avenir de la vie. L’accord de Paris a pour objectif de limiter à la fin du XXIème siècle le réchauffement climatique nettement au-dessous de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle et de poursuivre l’action pour ne pas dépasser 1,5°C. A cette fin, l’accord prévoit que les Etats parties augmentent tous les 5 ans leurs engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre et qu’une aide financière massive est versée aux pays en développement par les pays développés, principaux responsables de la crise climatique en raison de leurs émissions et de leur forte consommation. L’accord de Paris est entré en vigueur à la fin 2016. Tous les Etats l’ont ratifié à l’exception de l’Iran, de la Libye et du Yémen. Les Etats-Unis en sortiront en janvier prochain. Il reste pour tous l’ensemble des autres pays le cadre d’action commune.

Les 10 dernières années ont été les plus chaudes depuis que les températures sont enregistrées et l’objectif de ne pas dépasser 1,5°C est malheureusement devenu illusoire. Pouvons-nous encore rester sous la barre des 2°C ? Si le rythme des émissions devait demeurer à son niveau actuel,  les 2°C seraient dépassés à leur tour sous une trentaine d’années. Les émissions continuent d’augmenter, même si leur augmentation annuelle est désormais bien moindre. Tout le défi est d’aller chercher au plus vite le pic mondial d’émissions et de réduire celles-ci massivement par la suite. Aujourd’hui, une décennie après l’accord, le réchauffement projeté pour la fin du siècle serait de 2,8°C. C’est certes plus faible que les 4°C modélisés avant la COP 21, mais cela reste toujours terrifiant pour la vie humaine et l’avenir des écosystèmes. L’accord de Paris est parvenu à ralentir le processus de réchauffement de la planète, mais insuffisamment à ce stade, et si tous les Etats parties ont présenté leurs plans de réduction des émissions pour 2030, moins de la moitié d’entre eux l’ont fait pour 2035. Or, c’est sur ces plans et leur mise en œuvre que tout se jouera. Si les engagements étaient tenus et que les objectifs de neutralité carbone pour 2050 et 2070 étaient respectés, rester sous la barre des 2°C serait encore possible.

Voilà où nous en sommes. L’accord de Paris et sa mise en œuvre ne sont pas les échecs flagrants que décrivent les milieux climato-sceptiques et les lobbies des énergies fossiles, mais la crise climatique demeure dans toute son amplitude. A nos latitudes d’Européens, nous avons tous expérimenté des canicules éprouvantes, parfois aussi des inondations et des tempêtes d’une violence insoupçonnée, et bien pire est à venir si les engagements de l’accord de Paris étaient privés de leur substance et de leur dynamique. L’ébranlement du monde joue contre l’action climatique, qu’il s’agisse de la guerre de la Russie en Ukraine ou des guerres commerciales de Donald Trump et de la Chine au reste du monde. Les priorités budgétaires sont désormais au réarmement et bien moins à la protection du climat. L’Union européenne s’est écartée de son Green Deal sous la pression de certains gouvernements. Il faut combattre frontalement le travail de sape entrepris contre la cause climatique par Donald Trump et qui s’étend jusqu’à une remise en cause insensée de la science. L’affirmation récente de la justice climatique est un atout précieux pour maintenir l’action, en particulier l’avis de la Cour internationale de justice de juillet 2025 sur les obligations contraignantes des Etats pour le climat.

Que faire ? Se battre à l’échelle des COP – et notamment à celle de Belem en ce mois de novembre – et de chacun des Etats parties pour porter plus loin les plans volontaires de réduction des émissions. Ces plans dans leur contenu actuel conduiraient à une réduction des émissions mondiales de 10% à l’horizon 2035 par rapport à 2019, alors que c’est a minima une réduction de 35% qu’il faudrait viser pour rester sous la barre des 2°C. Dans ce cadre, la question énergétique est majeure et incontournable. La production d’énergies fossiles continue d’augmenter, malgré le déploiement record des énergies renouvelables encouragées par l’accord de Paris. Un travail considérable et largement révolutionnaire est à conduire sur l’électrification des usages et procédés industriels, et sur la flexibilité de production et consommation permettant de faire de l’intermittence des énergies renouvelables non un obstacle, mais un atout décisif. C’est ainsi que l’on détournera des énergies fossiles les nombreux secteurs industriels et de service qui en restent à ce jour largement dépendants. Il faudrait pour cela le signal politique fort d’un objectif de sortie des énergies fossiles, daté et quantifié globalement, qui devienne la clé de voute des plans volontaires de réduction des émissions.

L’avenir de l’action climatique dépend enfin de la diplomatie. Aussi difficile que cela puisse paraître, c’est avec la Chine que l’Union européenne doit chercher une alliance. Il s’agit de limiter l’activisme de Donald Trump. Pour trois ans au moins, les Etats-Unis agiront hors du jeu pour ruiner la cause climatique, pressions politiques et menaces commerciales à l’appui. Mais s’ils représentent 10% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, leur retrait de l’accord de Paris n’est cependant pas un drame absolu si une dynamique parvient à se créer face à eux et qu’elle sait faire le pont avec les attentes des pays en développement. Ce pont relève non seulement du devoir, mais aussi de la stratégie diplomatique renouvelée. Cela requiert d’accroître les financements à destination de ces pays. La dernière COP à Bakou avait été une déception pour eux. C’est un financement de 1300 milliards de dollars par an qui est attendu à Belem et il devra reposer bien davantage sur des dons que des prêts. Il devra aussi mobiliser les banques internationales de développement. Dix ans après l’accord de Paris, c’est par la résilience de l’action diplomatique et par sa capacité à dépasser les postures que l’action climatique pourra continuer en dépit des tensions géopolitiques et des bouleversements du monde.

Il m’arrive parfois de tourner quelques pages de mon rapport sur l’accord de Paris. J’ai toujours le souvenir de mes interrogations d’alors. Devais-je privilégier la technicité ou parler avec le cœur ? Sans esquiver la technicité, j’avais choisi le cœur. Je pensais à mes trois enfants. Quel monde serait le leur ? Derrière chaque dixième de degré d’augmentation de température évité, il y a des millions de vies et de destins épargnés. C’est immense. J’avais essayé aussi de ne pas opposer l’action climatique au développement économique. On ne sauvera pas le climat sans l’économie, l’entrepreneuriat, l’innovation, la croissance. Dans mon entreprise allemande de fabrication de panneaux solaires, nous avions cette formule : « Klimaschutz beschäftigt uns » (la protection du climat nous emploie). Je l’avais citée dans mon discours. Je crois profondément au rôle et à la responsabilité de l’entreprise. Comme je crois également que la cause climatique est indissociable de la justice sociale, que son acceptabilité et donc sa réussite en dépendent. Et je défends ardemment la préservation des espaces naturels et des puits de carbone. Il y a tant à faire. Nous n’avons d’autres choix que de nous battre, encore et toujours. Nous devons aux générations futures de ne pas renoncer. Et de réussir parce que c’est encore possible.

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