Passer au contenu

Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Vu du cimetière

J’étais hier à l’Assemblée nationale. Je n’y étais pas retourné souvent depuis 2017. Sans doute y avais-je trop de souvenirs – pensais-je – pour pouvoir retrouver les lieux sans éprouver une belle part de nostalgie et d’émotion, au moins durant un temps. Reste que les années ont filé et je regarde désormais ma vie parlementaire avec davantage de distance. Je sais pourquoi je l’ai beaucoup aimée, pourquoi je m’y suis donné corps et âme. Et comment aussi j’ai écrit la suite, lorsqu’il a fallu m’en aller. Les anciens députés ont une carte qui leur permet d’entrer au Palais-Bourbon. Ils ont aussi un petit coin à eux dans les tribunes de l’Hémicycle pour suivre les débats de leurs successeurs. Je n’y étais jamais allé avant hier. Ce petit coin a un surnom plutôt sinistre : le cimetière. Certainement parce que l’on s’attend à y croiser des éclopés du suffrage universel et quelques vieilles gloires politiques décaties. Lorsque je siégeais dans l’Hémicycle, j’entendais parfois des collègues dire : « il y avait untel au cimetière aujourd’hui ». Il m’avait même fallu un petit moment au début pour comprendre de quoi il était question. Hier, je me suis dit qu’il y avait prescription et que je pouvais pousser la porte du cimetière. Je m’y suis retrouvé tout seul. Je me suis assis, j’ai écouté et j’ai observé.

C’était la séance des questions au gouvernement. Lundi en soirée, une coalition de toutes les oppositions avait défait le gouvernement en rejetant le projet de loi sur l’immigration avant même que l’examen ne débute, et l’Hémicycle était encore parcouru de ces tensions récentes. Il se trouve que le cimetière surplombe les bancs des députés de La France Insoumise. Je ne les connaissais que de la télévision. J’ai entendu les exclamations, les noms d’oiseaux. J’ai vu certaines attitudes et des gestes affichant une agressivité qui ne devrait jamais avoir cours dans un tel lieu et qui me choque profondément. J’avais déjà le sentiment, de loin, d’appartenir à un monde ancien, un monde perdu, celui des désaccords respectueux et de la main toujours tendue. Je l’ai ressenti encore plus fort depuis ma place au cimetière. J’ai eu l’impression de venir tout droit de Jurassic Park. Peut-on débattre sereinement, utilement, efficacement au milieu des glapissements et des invectives ? D’évidence non. Le rôle de l’opposition est bien sûr de s’opposer. Encore faut-il qu’elle le fasse stratégiquement, subtilement, avec des priorités et le souci constructif de convaincre. C’est tout cela qui m’a semblé manquer. Le débat parlementaire ne peut ni ne doit être un ring de catch.

Il y a les oppositions et il y a aussi la majorité. Elle n’a pas trop la forme. L’adoption de la motion de rejet préalable a été pour elle et le gouvernement un échec politique lourd, comme une censure qui ne dirait pas son nom. Fallait-il une loi sur l’immigration ? Oui. Je comprends l’objectif de fermeté. Michel Rocard disait à raison il y a plus de 30 ans que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Je mesure aussi l’exigence d’humanité. Nous devons traiter dignement celles et ceux qui viennent, le temps de leur présence, courte ou longue, en France. Je suis co-signataire d’une initiative citoyenne européenne sur l’accueil des migrants. L’équilibre fermeté-humanité n’est pas simple à trouver in abstracto, plus encore dans le contexte d’un Sénat à droite et d’une Assemblée nationale sans majorité absolue. La droite sénatoriale lie la question migratoire à celle de la sécurité. C’est un réel sujet, mais il est loin d’être le seul sur l’immigration. Il s’en est suivi la large réécriture du projet de loi au Sénat, corrigée ensuite en commission à l’Assemblée nationale. Le débat en séance devait avoir lieu. Il était nécessaire. Je ne comprends pas que certaines des oppositions, en particulier LR et PS parce qu’ils ont exercé la responsabilité gouvernementale, aient voté la motion de rejet.

C’est peu dire que les oppositions sont diverses sur la question migratoire, entre le RN qui rejette tous les migrants et LFI qui ouvre toutes les portes. Elles n’ont rien en commun, mais l’addition de leurs votes a mis en échec le gouvernement. C’est une victoire en trompe-l’œil, en particulier pour la gauche de gouvernement. Le projet de loi n’a pas été retiré et la commission mixte paritaire qui se réunira sous quelques jours travaillera sur la base du texte du Sénat, infiniment plus dur que la version corrigée par la Commission des Lois de l’Assemblée nationale. Pour que le projet de loi soit adopté, ce à quoi tient le gouvernement, il faudra détacher du rejet de lundi les députés LR – sans perdre de députés de la majorité – et revenir pour ce faire à un équilibre proche de celui défini par le Sénat. L’histoire aurait été différente si l’examen en séance à l’Assemblée nationale avait eu lieu. J’aurais souhaité, parce que je viens de cette histoire-là, que la gauche de gouvernement ait un impact dans la construction d’un compromis. Le débat en séance à l’Assemblée l’aurait peut-être permis. La situation actuelle dans le pays méritait en tout état de cause que le projet de loi sur l’immigration soit traité différemment par tous les acteurs gouvernementaux et parlementaires.

Je suis convaincu qu’un sujet comme l’immigration requiert des majorités d’idées solides et donc une ouverture dépassant les clivages classiques de la vie politique. C’est pour cela que le dépassement cher au Président de la République a pu initialement me convaincre. La crispation politique, les calculs électoraux, les erreurs de stratégie gouvernementale ont plombé le projet de loi. Y avait-il place pour un tel texte dans ces conditions, sans majorité à l’Assemblée nationale ? J’en doute désormais. Un an et demi à peine après les élections du printemps 2022, il n’y a plus de dynamique politique. Le « en même temps » a vécu. Cela ne peut durer. On ne peut aborder ainsi le chemin de plus de 3 ans qui nous sépare encore de 2027. La France est dans une impasse politique dont elle doit se sortir. Dissoudre l’Assemblée nationale serait une possibilité, mais elle conduirait à une chambre encore plus introuvable en l’état de l’opinion avec un RN dopé en voix et en sièges et une majorité en retrait. Changer d’équipe gouvernementale serait une autre possibilité, mais elle n’aurait de sens que si elle était accompagnée d’un changement profond et sincère de méthode, loin de la verticalité, en lien étroit avec les territoires, les collectivités et les corps intermédiaires.

Depuis le cimetière, on voit finalement beaucoup de choses. On a le recul utile. Mais le cimetière n’est pas très attirant. On l’évite soigneusement ou on le regarde d’en bas, un peu comme les spectateurs du Muppet Show regardaient les deux vieux au balcon comme des personnages pittoresques, mais datés. C’est dommage. Le recul du temps, cette forme d’expérience aussi nous montre que notre pays ne peut vivre à la godille, un coup de rame par ci, un coup de rame par là, dans l’illusion que l’on peut concilier non les différences, mais bien les contraires, en promettant au Sénat l’inverse de ce que l’on promet à l’Assemblée nationale. C’est courir à l’échec assuré que d’agir ainsi. Il en résulte une crispation qui ne profite qu’à l’extrême-droite, qui engrange silencieusement les soutiens et se prépare à gouverner inéluctablement si aucune prise de conscience de la nécessité de changer radicalement de méthode et de braquet n’intervient. Ce fut une erreur funeste de la choisir comme l’opposition préférée car cela l’inscrit in fine dans l’alternance. Ce fut une erreur aussi de présenter le dépassement comme un effacement des différences. Au fond, tout cela donne envie de quitter le cimetière – c’est encore possible – et de retrouver l’engagement. Parce qu’il le faut et parce qu’il est temps.

2 commentaires

Minuit moins le quart

Dans le port d’Amsterdam, fin octobre 2023

C’était un soir de la fin octobre dans le port d’Amsterdam. Le petit bateau sur lequel je me trouvais avançait vers un quai lointain où nous devions débarquer. Dans la pénombre se détachaient plusieurs installations industrielles, entre lumières et fumées que le vent chassait. Le contraste des couleurs rendait l’instant irréel et inquiétant aussi. Je pris une photo. Elle symbolisait, au fond, tout le défi qui se pose à nos pays et au monde : lutter pour l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, poursuivre le développement de nos économies, lier ces efforts pour rendre le saut vers un monde décarboné juste socialement et acceptable politiquement. L’équation est redoutable. Elle est chaque année, chaque mois, chaque jour plus urgente aussi. Huit ans ont passé depuis l’Accord de Paris de 2015. Ce texte, j’ai eu l’honneur d’en être le rapporteur à l’Assemblée nationale. Je l’ai défendu, expliqué, détaillé. Il n’est certes pas idéal, mais il a entrainé une prise de conscience universelle de l’urgence d’agir pour limiter au-dessous de 2°C et si possible 1,5°C la hausse des températures par rapport à l’ère préindustrielle. Les Etats parties ont pris à cette fin l’engagement de présenter leurs efforts et de les réévaluer tous les 5 ans. Il faut les examiner, en souligner les forces et faiblesses. Ce sera le devoir de la COP 28 qui s’ouvrira à Dubaï dans quelques jours.

Nous ne sommes pas aujourd’hui à la hauteur de la crise. Les efforts des Etats parties, les Nationally Determined Contributions (NDC), sont réels, mais trop timides. Au mieux, si tous ces efforts étaient réalisés, la baisse des émissions des gaz à effet de serre ne serait, selon la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), que de 2% en 2030 par rapport à 2019. Or, il faudrait avoir baissé, non de 2%, mais de 43% ces émissions en 2030 pour rester sur la trajectoire de l’Accord de Paris et limiter à la fin du siècle la hausse des températures à 1,5°C. En cette fin d’année 2023, la réalité, sur la base des NDC transmises par les Etats parties, est que le monde se trouve sur une trajectoire conduisant à une augmentation de 2,9°C. C’est dire à quel point nous n’y sommes pas. Une augmentation pareille de la température aurait pour la planète et son habitabilité des conséquences redoutables. Dès lors, que faire à Dubaï, sinon prendre la mesure de la falaise qui se dresse devant nous et changer de braquet ? Le coût de l’action à entreprendre est immense, mais celui de la non-action le serait encore bien davantage. La COP 28 doit être l’occasion d’un bilan sans concession sur la mise en œuvre de l’Accord de Paris pour relever massivement les ambitions, lister les actions à entreprendre et déterminer comment le faire.

Il est minuit moins le quart. Tout se jouera dans les prochaines 10 années. Après, il sera trop tard. La responsabilité qui pèse sur les autorités des Etats parties est énorme, mais elle est aussi la nôtre à nous, acteurs du monde économique, financiers, leaders associatifs, simples citoyens désireux de s’engager. Je n’ai jamais adhéré aux théories de la décroissance. Ce n’est pas par la pénurie et les prohibitions que l’on sauvera la planète et cela pour une raison toute simple : dans le monde et dans nos sociétés, nous ne sommes pas égaux devant le changement climatique. La décroissance conduirait à une explosion sociale. Le combat est, à l’inverse, de travailler à la justice des choix d’adaptation et d’atténuation, à veiller qu’ils soient porteurs de progrès, de développement et d’émancipation. Ce n’est pas seulement dans nos pays industrialisés que tout se jouera, ce sera d’abord dans le monde en développement à la démographique galopante. Et tout l’enjeu pour l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine sera d’assurer, depuis nos nations riches, les transferts financiers nécessaires, d’une magnitude inégalée – on parle de 1000 milliards de dollars par an. Il faut que l’action climatique bénéficie en priorité au Sud, parce que nous sommes, au Nord, historiquement responsables de la plus grande part des émissions de gaz à effet de serre qui nourrissent le changement climatique.

L’efficacité de l’action climatique commande cette redistribution. L’action climatique, ce n’est pas chacun chez soi, la solidarité doit être la clé. C’est dire le rôle, notamment, des banques internationales de développement et le devoir aussi de mobiliser l’épargne privée. Le développement énergétique et économique de l’Afrique requiert de financer l’installation de milliers de mini-réseaux à l’échelle du continent, pour hâter la croissance et le progrès social, pour réussir également l’intégration des énergies renouvelables. Tout cela nécessite un investissement massif. Il existe des ressources dans les Etats pétroliers et auprès des majors des énergies fossiles qu’il s’agit de lever. La neutralité carbone continuera de dériver dans le temps si la volonté de sortir des énergies fossiles n’est pas actée par la COP 28 avec une démarche précise de mise en œuvre. Il y a aujourd’hui sur la planète des bombes climatiques dans les mains de certaines entreprises pétrolières et minières qui peuvent ruiner ce combat planétaire de 30 ans si la vénalité de quelques-uns continue à prévaloir sous forme d’exceptions et de délais toujours plus longs consentis de guerre lasse à de puissants lobbies. Il est aussi incohérent qu’indécent que soit produit d’ici à 2030 deux fois plus de pétrole que la quantité compatible avec les 1,5°C d’augmentation de la température terrestre.

Les COP sont devenues de gigantesques barnums où défilent des dizaines de milliers de participants. Le plus importants est que ces discussions, en marge des négociations diplomatiques, soient utiles et concrètes. Il n’est plus temps d’attendre ou de se disperser. Les COP ne peuvent devenir des foires commerciales vaines et insensibles. Des technologies doivent être présentées, la digitalisation et l’intelligence artificielle ouvrent de nouveaux horizons pour réussir la transition vers le tout électrique, pour tous, et dans la sobriété. C’est là qu’est le chemin. Mais d’une COP à l’autre, le combat, c’est tous les jours aussi qu’il doit être mené. Il s’agit de convaincre au plus près, autour de nous. Nos pays riches, qui concentrent les richesses et l’influence dans la dynamique de négociation, ont été ébranlés par la pandémie, par les guerres à leurs portes, par l’inflation récurrente, par la précarité qui s’en suit pour une large part de leurs classes moyennes. Le sentiment de déclassement alimente le vote pour les extrêmes et les extrêmes excluent l’action climatique, promettant ici de sortir de l’Accord de Paris, là de reprendre les forages. Le combat climatique n’est pas neutre, il est d’abord une cause humaniste. Affirmons-le ! Cette dimension-là ne doit jamais cesser de nous habiter face à la difficulté des temps, au découragement, aux colères aussi. Car nous n’avons qu’une seule option : réussir.

4 commentaires

Rester soi-même

Cette photo ancienne prise le 11 novembre 2016 face aux Bouches de Kotor (Monténégro) pourra peut-être surprendre. Ce fut ma dernière commémoration officielle comme parlementaire. Je me souviens de ce moment pour cela, mais davantage encore pour le tourment qui était le mien en cette fin d’année 2016. Mon père, très souffrant, vivait ses dernières semaines et nous étions, ma mère, ma sœur et notre famille, profondément affectés par cette épreuve intime. Il fallait vivre cependant et je poursuivais tant bien que mal mes activités de député des Français de l’étranger, à Paris et en circonscription. Mais ce 11 novembre 2016, mon tourment était aussi politique. Quelques jours auparavant, Donald Trump avait été élu Président des Etats-Unis. En France, nous venions de traverser deux années terribles, marquées par les attentats terroristes de Charlie Hebdo, du Bataclan, de l’Hyper Casher et de Nice. L’état d’urgence était en place. Politiquement, la majorité parlementaire ne cessait de se désagréger. La proposition de déchéance de nationalité française présentée par François Hollande m’avait choqué. Elle allait à l’encontre des valeurs pour lesquelles je m’étais engagé dans la vie politique. Les deux minutes d’expression dans l’Hémicycle pour dire que je m’y opposerais furent les plus dures de mon mandat.

Je n’ai jamais aimé être un Cassandre. Je crois en la force du collectif, en la capacité d’agréger des parcours et des idées, parfois différentes, parfois même opposées. Ce fut l’histoire du Parti socialiste depuis son congrès d’Epinay en 1971, et davantage encore après les Assises du socialisme et l’arrivée de Michel Rocard en 1974. Ce fut également l’histoire de l’UMP, le parti de la droite française constitué par Jacques Chirac et Alain Juppé en 2002 par la réunion des gaullistes du RPR, des libéraux de DL et des démocrates-chrétiens de l’UDF. Un corps d’idées, un socle de valeurs et de principes unissait les membres, les militants et sans doute aussi une large part des électeurs. Je n’ai jamais vécu la vie politique comme un combat sans merci, une lutte contre des adversaires qu’il faudrait nécessairement haïr, battre, écraser. Je n’aime pas l’expression de clivage droite-gauche, non pas parce que je me défierais des différences – je suis un homme de gauche – mais parce que je récuse l’expression « clivage », qui sous-entend l’existence d’une frontière séparant irrémédiablement les gens. Je crois avant tout en le respect bienveillant des différences, qui sont saines et estimables, et que je crois par ailleurs dépassables pour les causes qui doivent rassembler, parmi lesquelles l’avenir du pays, de ses institutions et de la démocratie.   

En politique, il faut pouvoir rester soi-même. L’union ne peut se faire à contre-emploi, en reniant ce à quoi l’on croit, parfois depuis toute une vie. Le dépassement a son sens – j’ai voté pour Emmanuel Macron – mais il ne peut être en même temps un effacement des valeurs et des principes propres à un idéal ou à un courant de pensée. Ce n’est pas ainsi que l’on fait l’union. Je ne pouvais faire mienne en 2016 la proposition de déchéance de nationalité car elle heurtait le principe d’égalité entre les citoyens qui m’est cher par-dessus tout : je ne suis pas davantage français que mes enfants binationaux et je l’avais dit dans l’Hémicycle de l’Assemblée nationale. Fondamentalement, je ne pense pas que l’on soit crédible à porter des propositions que l’on désapprouve personnellement, sauf à verser dans le cynisme, le calcul et l’indifférence à l’égard des électeurs. Ce n’est même pas tant que l’on ait pu prendre position quelque temps auparavant contre une proposition que l’on défendrait désormais, c’est d’abord que l’on ne peut juste pas se regarder en face et se dire avec conviction que ce changement s’inscrirait dans le sens logique des choses. Je crois qu’il y a une sincère noblesse à connaître ses lignes rouges et à ne pas les dépasser, pour protéger le débat politique et se protéger également.

J’écris tout cela aujourd’hui parce que deux évènements intervenus ces derniers jours m’ont marqué. Le premier est la disparition de l’aide médicale d’Etat (AME) votée par le Sénat dans le projet de loi sur l’immigration. Si j’étais encore député, je ne pourrais en aucune manière voter en faveur de la suppression de l’AME. Je ne crois pas que l’AME crée un quelconque appel d’air en faveur de l’immigration illégale en France. Rien n’empêche de faire évoluer la législation française sur l’immigration dans le sens voulu par le gouvernement sans toucher pour autant à l’AME. L’accès aux soins médicaux relève de l’humanité la plus élémentaire, de l’égalité entre citoyens bien sûr, mais aussi et peut-être même avant toute chose de préoccupations de santé publique. La volonté du Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin d’aller chercher par la suppression de l’AME une majorité avec la droite à l’Assemblée nationale pour faire adopter le projet de loi heurte profondément mes convictions. Je n’ai pas le souvenir que le candidat Emmanuel Macron portait un tel projet en 2017 et en 2022. Il portait même l’inverse. Je ne pense pas que l’on puisse à ce point se renier et je serai attentif comme électeur au choix de la majorité parlementaire et des députés. La politique ne peut être un situationnisme, une glissade indolore au fil de l’eau.

Le second évènement qui m’a interpelé est l’investiture de Pedro Sanchez à la Présidence du gouvernement espagnol grâce au soutien des députés indépendantistes catalans. Il fallait à Pedro Sanchez les voix des députés du parti indépendantiste catalan Junts pour gagner ce vote. Il y est parvenu, au prix de la promesse d’une loi d’amnistie à l’égard des dirigeants catalans de 2017, dont il disait quelques mois auparavant qu’il ne saurait aucunement en être question et qu’elle serait même anticonstitutionnelle. Fallait-il ainsi charger d’avis, du tout au tout, pour conserver coûte que coûte le pouvoir ? Pour un Européen de ma génération, a fortiori à gauche, la référence en Espagne reste Felipe Gonzalez et son opposition à l’accord de Pedro Sanchez avec Junts est assumée. Lorsque je faisais campagne pour le mandat de Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe au Parlement espagnol en 2018, le souci commun au PSOE et au PP de préserver le cadre institutionnel et l’esprit de la transition démocratique espagnole m’avait impressionné. Ces sujets-là requièrent en effet une concorde nationale, une volonté de dépassement. La fracturation de la société espagnole est un défi redoutable, qu’un autre choix que celui de l’alliance avec les indépendantistes aurait permis de réduire : celui du rassemblement, certes inédit, du PP et du PSOE, de 2 Espagnols sur 3, pour refonder le pacte constitutionnel.

La vie politique dans nos démocraties minées par le doute et la perte de confiance citoyenne souffre que rien ne soit clair, que tout devienne relatif et que l’on défende demain ce que l’on a combattu hier. Je reviens à cet automne 2016, à mes propres doutes. Je ne pouvais me faire à l’idée de porter dans un autre mandat, présidentiel et parlementaire, un projet actant la fin du travail, le doute face à l’innovation et à l’entreprise, le renoncement à l’Europe. Je pressentais que c’est ce vers quoi allait le Parti socialiste. J’ai fait un choix et il m’a coûté ma vie politique. J’en ai souffert, mais je ne regrette rien. Je n’ai pas changé, avec mes convictions, avec mes limites certainement aussi. Depuis l’automne 2016, je pense souvent à mon père, à ce qu’il aurait pensé ou dit. J’ai besoin de cette référence qu’il fut pour moi et qu’il demeure par-delà l’absence. Peut-être n’aurait-il pas fait tous mes choix. Ou bien peut-être que si, après tout. Sur la réforme des retraites, son regard m’aurait importé. Il était attaché à la retraite à 60 ans, mais il n’ignorait pas les réalités du monde qui vient non plus. De lui, je tiens l’attachement à l’honnêteté dans le débat d’idées et dans l’action, une forme de boussole juste et rassurante lorsque tout est complexe et rude, le souci d’expliquer, de convaincre et de se laisser convaincre. Et, plus que tout, de ne jamais cesser de chérir ce à quoi on croit, en un mot, en effet, de rester soi-même.

Commentaires fermés

La chèvre et la gadoue

Peut-on sourire du 11 novembre ? Le respect, la décence, le bon goût voudrait que non. Ce jour est un jour particulier pour la mémoire des victimes de la Grande Guerre. Je vis le 11 novembre avec reconnaissance et émotion, notamment parce que je sais, fils de pupille de la Nation, ce que la mention « mort pour la France » sur un monument et une sépulture veut dire, intimement, personnellement. Rien n’est plus fort, plus émouvant, plus pénétrant même, que ce sentiment d’être lié à l’histoire d’une guerre par l’absence et le sacrifice d’un aïeul. Pourtant, le magnifique roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, et son histoire d’une arnaque aux monuments aux morts, nous a appris aussi qu’une part de légèreté, certes respectueuse, n’était pas inappropriée. Cela fait du bien de sourire, sans rien enlever à la reconnaissance de la tragédie et des souffrances, ni à la nécessaire dignité qui l’accompagne. J’écris cela en préambule de l’histoire que je m’apprête à raconter pour qu’elle soit comprise et placée dans un juste contexte. Je me suis demandé si je devais la partager et j’ai finalement pensé que oui, je le pouvais. Il y a quelques témoins qui, s’ils lisent ces lignes, s’en souviendront encore. Ils avaient ri à gorge déployée à l’époque et moi aussi d’ailleurs, quoi que, sur l’instant, tout ne fut pas si drôle.

C’était le 11 novembre 2007, autant dire il y a longtemps. J’étais l’un des élus des Français de Belgique à l’Assemblée des Français de l’étranger. Avec mes collègues, nous avions pour habitude de retrouver chaque 11 novembre les autorités diplomatiques françaises, les représentants des forces armées belges, le Bourgmestre de Bruxelles et les associations patriotiques pour raviver la flamme du Poilu Inconnu au pied du Monument aux morts à Laeken. Cette année-là, en 2007, je m’étais dit que je pouvais changer de plan et me rendre à Liège pour un même hommage, organisé dans les carrés militaires du cimetière de Robertmont. Près de 1000 soldats y sont inhumés. La cérémonie de Liège est partagée avec les belges, les italiens, les pays du Commonwealth et les russes. En mon nom et en celui de mes collègues élus, je devais déposer une couronne dans le carré français. Rendez-vous avait été fixé … derrière le crématorium. C’était déjà un peu sinistre. Surtout, il tombait des cordes et le vent soufflait en tempête. Mon modeste parapluie ne survécut que quelques minutes aux éléments déchainés. Le Consul général de France arriva en retard, essoufflé et trempé de la tête aux pieds. Il avait crevé dans la montée vers le cimetière et changé sa roue sous la pluie battante.

Le signal du départ donné, notre procession du souvenir s’engagea dans les allées du cimetière. Le carré militaire français était le dernier par lequel nous devions passer. Nous nous arrêtâmes d’abord dans les carrés belges et italiens. Plus nous avancions, plus les allées devenaient des chemins débordant d’une boue épaisse. Il pleuvait depuis longtemps. Ce n’était pas la chance, ni le jour des chaussures cirées desquelles, bien sûr, je m’étais équipé. Entre les tombes moussues et des montagnes de feuilles mortes glissantes, pataugeant tant bien que mal, je ne pouvais m’empêcher de penser à Petula Clark et à sa chanson La Gadoue. Personne n’avait de bottes. Dans chaque carré militaire, un petit louveteau en short et chemisette, transi de froid et trempé, devait hisser les couleurs au moment où retentissait l’hymne national du pays. Le vent était si fort que la musique en était inaudible. Le louveteau tirait avec souffrance sur sa corde. Dans le carré français, le drapeau n’arriverait même pas en haut du mat. Le moment était solennel, mais il avait aussi quelque chose de lourdement pathétique, entre ces enfants grelottant de froid et de fatigue, se demandant sûrement ce qu’ils faisaient dans une telle galère, et les officiels que nous étions, préoccupés surtout de ne pas se casser la figure entre les pierres tombales.

A mesure que nous avancions, chacun était de plus en plus crotté. Vint enfin le carré militaire français. J’avais l’impression que la tempête avait redoublé de vigueur. Nous dégoulinions de pluie. Le représentant des anciens combattants français, qui allait bon pied bon œil sur ses 90 ans, dérapa dans l’allée et roula sous nos yeux dans la bouillasse. Avec le Consul, nous entreprîmes de le relever et le réconforter. Plus de peur que de mal, mais notre arrivée devant le monument se fit de ce fait en ordre dispersé. La procession ne nous avait pas attendus. La sono crachota une Marseillaise lointaine et chevrotante. Le vent sifflait. Tout partait en quenouille. Lorsque mon tour vint de déposer ma couronne, je m’aperçus que je portais celle des anciens combattants. La mienne avait disparu ou avait été déposée par quelqu’un d’autre. Le Consul cherchait la sienne. Les gens qui avaient accompagné la procession jusqu’au bout n’avaient qu’une envie : filer au plus vite se sécher et se mettre au chaud. C’était aussi mon idée, me demandant pourquoi je n’étais pas resté à Laeken comme mes autres collègues élus. Gentiment, le Consul me proposa de passer chez lui sur les hauteurs de Cointe pour prendre un café revigorant. J’acceptai bien volontiers. Je pensais que ce serait la fin de l’aventure. Il n’en fut rien.

Le café et les gâteaux avalés, il me tardait de reprendre la route pour rejoindre Bruxelles. La pluie n’avait pas cessé. Je me sentais humide jusqu’au bout des chaussettes. Sur l’autoroute, une trentaine de kilomètres après Liège, ma voiture fit un bruit étrange, qui bientôt devint continu, alors même que j’éprouvais de plus en plus de mal à garder le contrôle. Je dus me rendre à l’évidence qu’il m’arrivait la même chose qu’au Consul le matin sur la route de Robertmont : une crevaison. Je me retrouvais promptement sur la bande d’arrêt d’urgence, le cric à la main sous le déluge, prenant sur la figure les bordées d’eau projetées tels des paquets de mer par les voitures qui me frôlaient. C’est peu dire que l’on se sent misérable en un moment pareil. Après Petula Clark et sa chanson, c’est irrésistiblement à Pierre Richard et à son film La Chèvre que je pensais, dans une digression maudite sur la poisse, tentant de changer ma roue, préoccupé aussi de ne pas me faire heurter par quelques chauffards lancés à toute allure sur l’A3 comme s’ils étaient à Francorchamps. J’y arrivai au prix d’une douleur soudaine au bas du dos. Quelque chose s’était coincé. Une vieille tante bretonne que j’aimais beaucoup appelait cela un tour de rein. Cassé en deux, je grimpai tant bien que mal dans ma voiture pour rallier enfin Bruxelles.

Cette aventure m’a valu une semaine d’arrêt médical, les remontrances amusées de mon médecin et la franche hilarité de mes autres collègues élus de Belgique à l’Assemblée des Français de l’étranger. A Laeken, il n’était en effet tombé que quelques gouttes. Les couronnes et gerbes déposées, la flamme ravivée, ils étaient allés de l’autre côté du parvis prendre un café, et peut-être même l’apéro, alors que pour moi, quelques heures après, ce serait plutôt le grog, en plus des médocs à haute dose. Voilà, c’était il y a 16 ans. Le temps a filé depuis et il y a amplement prescription. Je crois qu’il fallait que j’écrive cette histoire avant qu’elle ne s’efface. Mieux vaut en rire. Que ne fait-on pas tout de même, lorsque l’on est élu, m’avait-on dit alors ! C’est vrai ! Elu, je ne le suis plus aujourd’hui, mais je continue tous les ans de me glisser dans la petite foule de la cérémonie du 11 novembre, mon Bleuet de France à la boutonnière. Le moment m’émeut chaque fois. Je ne peux cependant m’empêcher de penser à cette aventure de 2007, toujours nichée dans un coin de ma mémoire. Ce souvenir du 11 novembre n’est guère solennel, je le reconnais volontiers, mais il m’accompagne malgré tout. Samedi matin, j’irai à Laeken. Il faudra un jour que je retourne aussi à Robertmont. Je n’y suis plus allé depuis 2007. L’an prochain, peut-être.

Commentaires fermés