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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Le stage de ma vie

Rangeant mes photos et souvenirs, j’ai retrouvé avec bonheur il y a peu un cliché de moi, hilare, entouré de dossiers empilés, multicolores et menaçant à l’évidence de s’effondrer. Cette photo aura 30 ans ce printemps. Elle a été prise dans le bureau que j’occupais à la Cour de Justice des Communautés européennes, comme on appelait alors la Cour, dressée sur le plateau de Kirchberg à Luxembourg. C’est un temps bien lointain désormais, lorsque les Communautés européennes ne comptaient que 12 Etats membres et que la Cour, au sein de laquelle j’avais obtenu un stage au retour de ma vie américaine, était une institution de taille modeste, où chacun connaissait chacun. Avec le recul, ce stage fut le stage de ma vie. Il s’étira sur l’année 1992, moment charnière pour l’Europe, puisque les processus de ratification du Traité de Maastricht avançaient et que les Communautés européennes deviendraient bientôt l’Union européenne. Pour le jeune juriste que j’étais, trois années après mon diplôme au Collège d’Europe, ce moment fut comme un Graal. J’avais étudié des centaines d’arrêts de la Cour, écrit une thèse de Master en droit social européen, exploré toutes les règles de procédure conduisant à Luxembourg, mais je n’avais jamais passé la porte de la Cour.

Je me revois encore, conduisant ma vieille 2 CV de Quimper au Grand-Duché, avec dans mon coffre une valise hors d’âge, quelques livres, une couette et un oreiller. C’était tout ce que je possédais. J’avais emmené avec moi aussi les notes prises à Bruges, des fois que, face à un possible et coupable trou de mémoire, il me faudrait revisiter la jurisprudence de la Cour à la hâte. La vérité est que je n’en eus jamais besoin. Ce n’est pas tant la jurisprudence qu’il me fallut travailler, mais l’analyse des jugements des tribunaux français dans le cadre des renvois préjudiciels. Et ces dossiers multicolores qui apparaissent sur la photo étaient de vieilles affaires remontant parfois jusqu’aux années 1960, portant le plus souvent sur la politique agricole commune, des histoires de blé ou de lait. Je devais m’y plonger, les relire, les classer, les expliquer au bénéfice des cabinets de juge et autres praticiens du droit qui, plus tard, viendraient les découvrir. Nous n’étions qu’une dizaine de stagiaires, regroupés au sein de la direction de la recherche et de la documentation de la Cour. Vite, je devins dans notre petit groupe « le roi des dec’nats » (décisions nationales), alignant les dossiers les uns après les autres, mû par une énergie que le travail, jour après jour, au contact des Juges, renforçait.

La Cour était studieuse, mais joyeuse et bon enfant aussi. Le plus impressionnant était de rencontrer les membres de la Cour, ces Juges et Avocats-Généraux prestigieux dont j’avais souvent lu les écrits à l’âge des études. Il n’était pas rare de les croiser et d’échanger avec eux. Je me souviens ainsi de moments partagés, parfois en tête à tête, avec les plus hautes sommités du droit européen. Je mesure la chance immense que cela fut pour moi. Il m’arrivait de temps en temps, lorsque les « dec’nats » se faisaient moins nombreuses, de me glisser tout au fond de l’une des salles de la Cour pour assister aux audiences.  J’étais fasciné par l’interaction des Juges et des avocats, les questions, les réponses, imaginant la suite dans le huis-clos du délibéré. Je ressentais comme un émerveillement, mettant de la vie, des visages, des histoires sur l’expression souvent aride des arrêts que j’avais lus durant des années et lirais toujours longtemps après. Par un hasard de circonstances, je fis la connaissance du Président portugais du Tribunal de Première Instance, Jose Luis da Cruz Vilaça. Jose Luis est depuis devenu un ami cher, mon mentor en droit européen. Tout intimidé, je lui demandais, par-delà le droit, ce que c’était de juger. Ses réponses, ses analyses, son attention m’ont beaucoup marqué.

Le stage d’une vie, c’est au fond d’avoir pu apprendre en accéléré. Ce fut comme une révélation. J’avais étudié le droit pendant 8 ans à l’Université de Nantes, à Sciences-Po Paris et à Bruges, accumulant une connaissance académique formidable, mais fondamentalement abstraite aussi. Cette année passée à la Cour a mis une réalité derrière les manuels et la jurisprudence, une aventure humaine avant toute chose. La Cour de Justice, devenue désormais Cour de Justice de l’Union européenne, ne fonctionne pas en pilote automatique. Elle dépend d’abord de ces femmes et hommes de talent qui la composent et qui donnent vie et dynamisme à sa jurisprudence. Il y eut ainsi de grandes époques dans l’histoire de la Cour et parfois aussi des époques moins exaltantes. Le charisme, le courage, la volonté et une part de circonstances y ont contribué et le font toujours. Quand je rentrais dans une salle d’audience, je ne pouvais m’empêcher de penser, m’asseyant timidement au dernier rang, que c’était peut-être là, dans ces quelques mètres carrés, qu’était née la jurisprudence sur l’effet direct du droit européen ou celle sur sa primauté. Il y avait dans mon esprit et mon envie d’apprendre une galerie de textes et de portraits qui tapissaient ma découverte de la Cour.

On entend tant de choses sur les cours européennes, volontiers brocardées au nom de la sempiternelle critique du « gouvernement des juges » ou critiquées pour des jurisprudences forcément « ultra-libérales ». Je n’avais jamais adhéré un instant à cette critique et ce stage à Luxembourg ne fit que renforcer ma conviction sur l’apport fondamental des juges européens à l’aventure de l’intégration, loin de quelque complot que ce soit contre les Etats membres, les citoyens d’Europe ou la démocratie. En tenant son rôle, en interprétant comme elle le devait le droit européen, la Cour de Justice a écrit un grand bout de l’histoire de notre aventure commune, de notre communauté de destins, et elle continue de le faire. L’indépendance des juges est fondatrice, leur inventivité et leur professionnalisme aussi. Il ne leur appartient pas d’écrire la loi, mais de l’interpréter, de dire le droit, comme il le faut, justement, avec le recul que la matière juridictionnelle requiert, avec profondeur et prospective aussi. Aucune jurisprudence n’est réactive, épidermique, improvisée, impensée. Au contraire, chaque jurisprudence est construite, pesée et validée dans un délibéré dont seuls les juges connaitront l’histoire. Jamais davantage qu’à Luxembourg, je n’ai autant ressenti cela, aimé le droit, sa force et son apport à notre société.

Il m’est arrivé parfois de tenter d’imaginer ce qu’aurait été ma vie si j’étais resté à Luxembourg. J’en avais envie, mais en cette année 1992, il y avait à la Cour trop de francophones et le souci, que je comprenais, était de restreindre le recrutement de juristes dont le français était la langue maternelle. J’en fus un peu victime. J’aurais aimé rester à la Cour, rejoindre comme référendaire le cabinet d’un juge. Ma vie aurait été certainement différente aujourd’hui. J’ai conservé de mon stage la conviction qu’il faut défendre la Cour et plus largement toutes les cours internationales. Dans mes années de député, longtemps après, je l’ai fait autant que j’ai pu. A la tribune de l’Assemblée nationale, dans l’Hémicycle de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, en sillonnant l’Europe et les universités. J’ai fait venir à l’Assemblée nationale mon ami Jose Luis da Cruz Vilaça et le Président de la Cour Koen Lenaerts, qui fut mon professeur de contentieux européen au Collège d’Europe. J’ai plaidé, comme député, la cause de la justice européenne, qu’elle soit celle de l’Union à Luxembourg ou celle de la Convention européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Je l’ai fait avec conviction quant au rôle fondamental du juge et à la complémentarité des ordres juridiques pour la construction de la paix par le droit.

Lorsque ma route passe par le Grand-Duché, je fais souvent le détour par le Kirchberg. La Cour d’il y a 30 ans a bien changé. Le Palais a fait peau neuve. Des tours immenses se dressent désormais dans un paysage auquel je trouvais à l’origine comme un esprit de village. Le temps a passé, mais l’idéal demeure et c’est cela, plus que tout, qui compte pour moi. J’ai gardé l’âme de la Cour. Je suis un stagiaire devenu quinquagénaire, heureux d’avoir eu cette chance immense de connaître la Cour de Justice de l’intérieur et d’avoir valorisé cette expérience dans la suite de mon parcours de vie. Je revois les visages amis, les copains d’alors, que je retrouve parfois du côté de Bruxelles, les bringues mémorables dans le Grund et autres lieux joyeux de Luxembourg – les juristes ne sont pas toujours austères – mon petit studio à la campagne, du côté de Septfontaines, parce que j’avais envie d’arbres, de champs et de vaches après mes deux années américaines et que je voulais respirer le soir face à la nature en pensant au droit. Il y eut dans ce stage une réelle dimension initiatique, une part d’humanité et de découverte restée unique dans mon souvenir. C’est à la Cour et à Luxembourg que j’ai pris toute la mesure de ma passion pour le droit et l’Europe, celle qui m’étreint toujours aujourd’hui.

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Les enfants et la guerre

C’était il y a une semaine, sur les hauteurs du Champ du Feu, dans le Bas-Rhin, entre Alsace et Vosges. Nous avions délaissé le champ couvert de neige sur lequel, durant une bonne heure, nos luges avaient glissé. Nous nous enfoncions dans le sous-bois du Hohwald, profitant des petites pentes, rusant avec les montées. Le silence était total et la nature magnifique. Le soleil se faufilait entre les arbres, un petit mois avant l’arrivée espérée des premières feuilles. Le moment était magique. J’aurais voulu qu’il dure longtemps, comme ces instants qui, à un moment ou l’autre de l’année, réconcilient profondément avec la nature. J’observais mes enfants. Ils avançaient déterminés, heureux, à la recherche de l’endroit où s’arrêter pour construire leur bonhomme de neige. Il s’appellerait Marcel, puis devint en cours de construction Marcela. Les adeptes de la culture woke me pardonneront, s’ils le peuvent, de ne savoir nommer la version genrée du bonhomme. Ce n’était, Dieu merci, pas une bonne femme. Les rires de mes enfants à mesure que Marcela prenait forme étaient touchants. Il y avait dans ce moment toute la force de leur innocence, mais aussi quelque chose de profond, de volontaire, d’étrange : la résistance, comme un déni, au choc des premières images de la guerre en Ukraine qui, le matin même et la veille, les avaient si profondément marqués.

Mes enfants sont encore jeunes. Ils ont 10, 8 et 7 ans. Leur vie s’écoule doucement entre la maison de Bruxelles et leur école, entre l’Espagne de los abuelos et la Bretagne de leur Mamie. Comme tout papa tardif, je crois que je les protège intensément, peut-être un peu de trop. Je revois à travers eux ma propre enfance bretonne et il m’arrive souvent de regretter qu’ils ne bénéficient pas de cette quiétude simple qui fut la mienne à leur âge. Après deux années de Covid, de restrictions et de souffrances liées à la difficulté de voyager, à la maladie et à la mort qui menaçaient vient maintenant la guerre. Pas la guerre lointaine, virtuelle, mais la guerre à nos portes, la guerre chez nous, en Europe. Or, comment parler de la guerre aux enfants, apaiser leurs craintes, les rassurer et ne pas leur mentir aussi ? Depuis quelques jours, je me posais la question. Je redoutais qu’elle ne vienne. Je voyais les angoisses de mon petit Pablo qui, plusieurs fois par jour, courait vers moi, les larmes aux yeux, pour me demander si la Russie avait envahi l’Ukraine, jusqu’à ce matin du 24 février quand, au réveil, il me fallut lui répondre que, oui, malheureusement, les bombes et les obus russes avaient commencé à tomber et les armes de l’envahisseur à parler contre les citoyens d’un pays libre. Tout cela n’avait aucun sens pour eux et pourtant l’histoire venait de nous rattraper le plus rudement et tragiquement aussi.

La guerre et la violence ne font pas partie de leurs vies comme des nôtres. C’est l’Europe qui nous a permis de vivre en paix. Mais mes enfants savent, parce que nous le leur avons raconté, ce que fut la vie des leurs, des nôtres il y a de cela trois générations. Il y eut la seconde Guerre Mondiale, la disparition de mon grand-père maternel à l’âge de 27 ans, laissant ma maman orpheline, les 5 années de Stalag de mon grand-père paternel, la Résistance et le prix payé par ma famille, comme tant d’autres, pour des faits de courage et d’amour passionné de la liberté. L’histoire de mon grand-oncle Henri Le Borgn’, jeune gendarme résistant fusillé par les Nazis, dont le nom fut donné l’an passé à la promotion de l’Ecole de la Gendarmerie nationale de Dijon, avait bouleversé Pablo. Mais il y eut aussi en Espagne les victimes dans notre famille de la Guerre Civile, abattues au nom d’une haine sans limite, laissant pour longtemps un sentiment de cruelle injustice et un terrible goût de cendre. A trois générations, ce sont nos souvenirs qui parlent, ou plutôt ceux des nôtres qui ne sont plus aujourd’hui et desquels nous avions tout appris, de l’héroïsme comme des souffrances de ces époques lointaines. Mais là, en Ukraine, c’est maintenant et c’est tout près de nous. A l’Ecole européenne où vont mes enfants, certaines mamans ou papas d’amis sont ukrainiens ou russes. Que penser, que dire, que faire ?

Comment surtout trouver les mots ? Nous nous y efforçons, sans, au fond, ne rien cacher. Voir l’Ukraine sur une carte, détailler les couleurs d’un drapeau, parler d’histoire, d’un pays autrefois menaçant et qui n’existe plus : cela commence par cela. Avec mon épouse, nous avons choisi de ne pas esquiver les questions, d’expliquer tant bien que mal d’où vient cette guerre, qui elle oppose et quelles valeurs elle menace, le tout, autant que faire se peut, avec les mots et les réalités simples qui résonnent auprès de petites vies. Ce n’est pas toujours facile, ces moments d’histoire improvisés, mais je crois cependant que l’on peut – et même que l’on doit – parler de liberté aux enfants, justement, doucement, en prenant en compte leur curiosité, leurs craintes et leur besoin d’être protégés, rassurés. Je tiens aussi, avec eux, à distinguer la Russie de Poutine et Poutine du peuple russe. La folie d’un homme n’est pas collective. Parler, parler toujours, calmer, dissiper les antagonismes et l’animosité qui, peut-être, viendront se faufiler au nom de l’injustice ressentie. Il faut savoir écouter, entendre les craintes et les peurs, y répondre sans mentir. Je ne veux pas qu’ils aient peur. Même si nous avons peur. Et si j’ai peur aussi. J’explique autant que possible les photos aperçues sur les réseaux sociaux, comme celles, terribles, de ces enfants cachés dans le métro de Kiev pour échapper aux bombes.

Parler de la guerre, c’est aussi et surtout parler de la paix. Faire la guerre n’est pas fatal. Il faut tout faire pour l’éviter. Mais quand elle survient malheureusement, il faut la livrer. C’est par la force que l’on construit la paix, pas dans la défaite ou l’abandon. La paix nait d’une révolte, d’une résistance. Toute l’histoire d’Henri Le Borgn’, mon grand-oncle, est là. De cela aussi, nous parlons. Avec la paix vient la nécessité du pardon, aussi difficile soit-il. Mes enfants m’avaient suivi, petits, à Verdun, pour les 100 ans de l’une des pires batailles de l’histoire. Ils étaient au printemps de l’an passé au Mémorial d’Ypres et à celui de Bastogne. Ils connaissent mon attachement à l’Allemagne, au peuple allemand, malgré l’histoire et surtout en raison de l’histoire, la grande histoire, notre histoire aussi. La guerre en Ukraine est celle de Poutine, pas celle du peuple russe. Demain, l’Ukraine et la Russie devront vivre en paix. Comme l’Allemagne et la France ont su le faire, comme la société espagnole écartelée par la guerre civile et son souvenir a su le faire aussi. Le pardon est nécessaire, il se prépare même. Parce que l’on n’est pas seul, que l’on n’est même jamais seul et que dans une guerre comme dans la vie, il y a des alliés, des amis avec qui construire. De tout cela, dans ces circonstances terribles qui mettent l’Europe et le monde en péril, j’essaie aussi de parler pour redonner sens et construire l’espoir.

Mieux vaut partager que cacher, expliquer plutôt que déguiser la vérité. Apaiser est un tâtonnement. Combien de temps durera cette guerre, nul malheureusement ne le sait. Il faudra tenir et rassurer. L’école nous a alertés cette semaine : les enfants ont peur, la guerre est partout dans leurs échanges. Ce matin, toute l’Ecole européenne avait tenu à manifester pour l’Ukraine, les Ukrainiens et la liberté. Les enfants étaient habillés tous en blanc. J’étais fier de les conduire. Un petit pull blanc, un blouson, une chemise disaient un premier message, un message que chacun comprend : celui de la solidarité et de la paix. Le soir, lorsque vient le sommeil, je passe voir mes enfants, caresser un visage et s’il faut encore rassurer, je le fais. Ne renoncer à rien, croire en demain malgré tout, parce que l’humanité est forte et qu’elle a su s’en sortir, voilà ce qu’il faut affirmer, doucement, avec les mots qu’il faut. Dans le silence de la nuit, je regarde leurs visages endormis, apaisés. Je me dis que ces crises et ces drames forgeront une vie, mais que cette jeune génération-là aurait tant gagné à ne pas les connaître. Et qu’il reste un monde meilleur à inventer, celui qu’ils se donneront et pour lequel, à leur tour, ils lutteront de toute leur âme. Quelque part, là-bas, dans la forêt du Hohwald, Marcela a certainement fondu, mais l’esprit de ce matin-là, dans la neige, demeurera pour Marcos, Pablo, Mariana et leur amie Alina. Il a le goût de l’espérance. Il l’appelle aussi.

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La liberté de l’Ukraine est celle de l’Europe

A Bruxelles, devant le siège de la Commission européenne

Nous vivons depuis deux jours un cauchemar éveillé. La Russie a envahi l’Ukraine, entendant asservir ce pays, lui déniant toute souveraineté et accusant ses autorités régulièrement élues de « nazisme », entre autres jugements définitifs et hallucinés. Les bombes s’abattent sur les grandes villes du pays, la liste des victimes s’allonge inexorablement. Des centaines de milliers de personnes se terrent dans des abris ou tentent de fuir. Ces images font le tour du monde, des images que l’on n’aurait jamais imaginé voir, tant elles rappellent d’autres époques, d’autres conflits, un autre siècle. Et pourtant, c’est en Europe, c’est chez nous, en ce mois de février 2022. Un homme, Vladimir Poutine, ivre de lui-même, a décidé d’éradiquer l’Ukraine, réécrivant l’histoire pour assouvir sa haine venue de loin de la démocratie, de l’Etat de droit, de la liberté. Nous regardons, sidérés, la tragédie en cours, nourris par les reportages dramatiques des chaines de télévision. Il y a d’un côté le cynisme et la violence d’Etat, de l’autre un pays devenu martyr. L’invasion de l’Ukraine est une bascule pour le monde, un choc immense pour le siècle. Le droit international été violé, piétiné, moqué, méprisé. La Russie sème la mort et le revendique. Elle fait peur. Elle indigne. Elle révolte.  

La liberté est ou n’est pas. Elle ne peut être relative. Il en est de même de la souveraineté. A l’effondrement du Mur de Berlin, puis à celui de l’Union soviétique il y a désormais plus de 30 ans, des pays, des peuples, des cultures étouffées durant des décennies par les dictatures communistes ont recouvré la liberté et le droit enfin de choisir collectivement leur propre destin, sans plus craindre quiconque et en particulier la Russie. C’est l’Europe, celle de l’Union européenne, celle de la communauté euro-atlantique aussi qu’ils ont voulu rejoindre. Pour être protégés, pour se développer économiquement, pour construire des sociétés libres et entreprenantes. Qui aurions-nous été, nous, Européens de l’ouest, pour le leur refuser ? Nous n’avons pas le monopole de l’Europe, de sa géographie, de sa culture, de son économie. Il se disait que cette perspective fâchait les Russes. Et alors ? Devions-nous, à notre tour, intégrer l’idée que la souveraineté de ces jeunes démocraties serait forcément limitée, comme elle l’avait été auparavant, au nom d’un atavisme nourri à Moscou ? Assurément non. L’élargissement de l’Union européenne aux anciens Etats du Pacte de Varsovie et aux trois Républiques baltes était un devoir historique. Et leur adhésion à l’OTAN également.

Le droit international n’est pas indicatif. La souveraineté d’un pays, l’intégrité de son territoire et l’inviolabilité de ses frontières se respectent. C’est parce que l’Ukraine avait envie d’Europe que la Russie l’a envahie. Mais la Russie est européenne aussi, elle avait même rejoint le Conseil de l’Europe, maison européenne du droit et des libertés, à la fin des années 1990. L’histoire aurait pu être différente. L’Europe n’est pas hostile à la Russie. C’est un projet, un idéal, un engagement qui devait également être sien. Et qui pourrait encore l’être. Reste que l’Europe, c’est aussi le droit et que le droit ne se viole pas. On ne réécrit pas la carte des frontières à coups de menaces, d’annexions, de bombes et de guerres. L’erreur fut de ne pas l’avoir suffisamment affirmé à Poutine en Géorgie en 2008 et en Crimée en 2014. J’étais membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe au moment de l’annexion de la Crimée. J’avais voté les sanctions contre la Russie. Je me souviens des protestations de certains de mes collègues. C’est mal d’avoir annexé la Crimée, assuraient-ils, mais sanctionner la Russie nuirait au dialogue et le plus important était, pour eux, ce dialogue. Mais le dialogue pour quoi ? Dialoguer n’est pas une fin en soi. Dialoguer pour dialoguer ne mène à rien.

Personne n’aspire à la guerre, du moins du côté libre de l’Europe. Tout le monde veut la paix. Mais c’est un rapport de forces et non une affirmation béate qui crée les conditions de la paix, si l’on veut, cette paix, qu’elle soit pérenne et juste pour tout le monde. En Ukraine, la Russie ne construit pas la paix, elle la détruit. Les Accords de Minsk étaient la base de la paix. Elle les a piétinés. Un pouvoir fort s’est attaqué à une démocratie, un pouvoir qui a découragé, emprisonné, éliminé toutes les oppositions chez lui. Un pouvoir qui pourrait demain ne pas s’arrêter à l’Ukraine, s’en prendre à d’autres voisins aussi, imposer ses visées impérialistes un peu partout au nom d’une soi-disant menace, agressé qu’il serait par la démocratie et autorisé à faire régner la terreur au nom de la bombe atomique qu’il possède. La liberté de l’Ukraine est aussi celle de l’Europe. Ce qui se joue dans ce pays en ces heures si tragiques est notre avenir à nous tous, Européens. Ce n’est pas un conflit aux marches de l’Europe, c’est un conflit en Europe. Soutenir l’Ukraine est le devoir de tous les Européens, de tous ceux, où qu’ils soient, qui veulent vivre libres et en paix, dans le respect des souverainetés, des territoires et des histoires qui ont fait la grandeur de notre continent.

Le monde de demain ne peut être celui du plus fort, du plus menaçant, du plus dingue. Il doit être celui du respect de tous, du plus petit au plus grand des Etats, celui de tous les citoyens aussi. L’Ukraine doit vivre, librement, souverainement. Il faut sanctionner la Russie, dès maintenant, rudement et décisivement. Et fournir les forces armées ukrainiennes en armes. N’ayons pas peur des mots et des réalités : ce qui nous attend est empli de tant de risques. Il ne peut y avoir de paix européenne achetée au prix de la disparition de l’Ukraine. Ce serait une terrible lâcheté et une redoutable illusion avant, immanquablement, la prochaine attaque. Les démocraties n’ont pas vocation à la faiblesse, elles ont vocation à s’unir et à se défendre. Vladimir Poutine ne connaît ni ne respecte que la force. Montrons-la lui. Nous le devons et nous le pouvons. C’est le moment. Je pense à mes amis ukrainiens, à ceux qui donnent quelques nouvelles encore, à ceux qui n’en donnent plus. Je me souviens de nos échanges passionnés sur l’Europe de demain à Strasbourg, de leur accueil à la Rada à Kiev à l’automne 2017. Nous voulions faire la paix par le droit. Ces souvenirs me brisent le cœur autant qu’ils me donnent envie d’espérer. L’Europe est plus que jamais la promesse à défendre.

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Une leçon de vie

Avec ma grand-mère à l’Ile-Tudy au mois de mai 1995

Tous les 12 février, j’ai une pensée pour ma grand-mère. Longtemps, je lui ai souhaité son anniversaire ce jour-là. Et je ne le fais plus depuis 10 ans désormais. Ma grand-mère aurait eu 107 ans ce samedi. Cet âge m’impressionne. Toute sa vie, j’avais vu ma grand-mère comme jeune, même lorsque, dans ses dernières années, ses forces peu à peu venaient à manquer. Sans doute y avait-il l’état civil et sa réalité, et puis l’état d’esprit. Ma grand-mère avait en elle comme une jeunesse éternelle, malgré les misères du destin qui ne l’avaient pas épargnée. Aussi loin que je puisse me souvenir, c’est son sourire que je retrouve. Tellement d’ailleurs, que dans mes rêves d’enfant devenu grand, ce sourire revient toujours. Je crois qu’il est en moi à jamais. Je mesure, avec le recul du temps qui passe et son absence désormais, la chance que j’ai eu de vivre auprès d’elle plus de 40 années de ma vie. Ma grand-mère savait regarder la vie du bon côté, donner envie de découvrir, d’apprendre, de partager. Avec ses mots, doux et simples, elle a ancré en moi des envies de conquête, une volonté d’aller de l’avant, d’agir, de ne jamais renoncer ni baisser les bras. Il y avait en elle une absolue bonté d’âme, une sincérité sans limite. Je chéris ces moments d’enfance plus que tout.

C’est l’histoire d’une petit fille bigoudène, née dans les premiers mois de la Grande Guerre, dans une famille très modeste. Une petite ferme, quelques animaux et les terres des autres à cultiver. Alors que venait l’adolescence, sa maman décéda. Il y avait l’école, le certificat d’étude et la vie à construire. Elle rencontra mon grand-père au cœur des années 1930, cette décennie d’espoirs, leurs espoirs, ceux du Front Populaire, celle du péril de la guerre aussi, cette guerre qui viendrait. Mon grand-père était cheminot à la gare de Pont l’Abbé. Mon oncle naquit, puis ma mère. Six mois après, la mobilisation appela mon grand-père comme tant d’autres jeunes Français sur les frontières de l’est. Et un an après, lors de la percée allemande le long de la Meuse, dans le premier village belge, il perdit la vie, comme les autres hommes de la petite équipe qu’il dirigeait, cheminots finistériens comme lui. De cette histoire, je ne connais que des bribes. Ma grand-mère en parlait peu. Trop de peine, malgré les décennies. Je n’ai jamais osé tout lui demander. Et j’ai toujours aussi mal lorsque j’imagine ou essaie d’imaginer ce que fut sa vie, celle de ma mère, celle de mon oncle durant les 5 années qui suivirent. Veuve de guerre à 25 ans, avec deux enfants de deux ans et d’un an.

A la Libération, la couturière, la vendeuse, l’employée de maison qu’elle avait été devint cheminote. Comme mon grand-père l’avait été avant elle et parce qu’il l’avait été. Ce fut l’honneur de la France et de la nouvelle SNCF de ne pas oublier les veuves et familles des cheminots tombés au champ d’honneur. Le nouveau métier de ma grand-mère était celui de garde-barrière. Elle l’exerça jusqu’à la retraite. Deux passages à niveau sur quelque 25 années d’express et de michelines le long de la voie Quimper-Brest. Deux maisonnettes aussi, dont la dernière, à Quimerc’h, est ma maison d’enfance. J’y ai passé tant de temps dans mes premières années avec elle. Les murs vibraient quand passaient les trains. Il y avait une ferme à côté. Nous allions y chercher une poule, le lait, le beurre. Je donnais la main à ma grand-mère. Derrière la maisonnette, il y avait un champ tout en pente. Je le parcourais en courant pour me jeter dans ses bras. Ses bras étaient toujours ouverts. Un fourneau nous tenait chaud. Parfois, les cheminots réparant la voie s’arrêtaient. Ma grand-mère les accueillait avec un verre, un café, un gâteau. La conversation s’engageait, en breton pour que je ne comprenne pas. Et il m’arrivait malgré tout de comprendre, car les rires et les expressions faisaient apprendre bien vite.

Un jour, longtemps après, alors qu’elle vivait à la retraite à Quimper, j’avais demandé à ma grand-mère pourquoi elle avait en elle tant de bonté. Elle m’avait répondu, mi-amusée, mi-grave, qu’elle n’avait pas eu de chance avec les hommes et que son amour finalement, elle avait décidé de le donner à ses enfants et petits-enfants. Elle avait rencontré, puis épousé un merveilleux homme belge, que le hasard du destin avait mis sur son chemin outre-Quiévrain, là où mon grand-père avait perdu la vie. Comme l’une de ses amies, veuve de guerre comme elle. Son mari était venu vivre dans notre petit coin du Finistère avec elle, ma mère et son frère. Il était ouvrier. La maladie, malheureusement, l’emporta trop vite. Il était resté de cette belle et cruelle histoire à ma grand-mère une affection sans limite pour la Belgique et une solide connaissance de la cuisine belge. Elle préparait ainsi des boulettes totalement exotiques pour Quimper. La recette, absolument pas bigoudène, venait de quelque part entre Dinant et Couvin. Le secret était bien gardé, trop bien d’ailleurs, car après 30 ans en Belgique, je ne parviens toujours pas à retrouver la saveur du plat. Cela sentait si bon que la bonne odeur passait la porte de l’appartement pour envahir tout le hall de son immeuble. On savait quand elle cuisinait, divinement d’ailleurs. Elle aurait dû ouvrir un restaurant, belgo-breton bien sûr.

C’est quoi, être jeune d’esprit ? C’est vivre, défier les habitudes, ignorer les conservatismes. A près de 70 ans, ma grand-mère et ses copines avaient commencé à faire du camping sauvage. Elles reprenaient en août le petit verger de Loctudy dans lequel nous plantions chaque été en juillet notre tente. Elles dormaient sous la toile, allaient chercher leur eau avec des bidons de 20 litres à un bien lointain robinet. Elles couraient les maisons de vacances de la SNCF à travers toute la France. Ce sont ces maisons de vacances et la lecture assidue de La Vie du Rail qui avaient amené ma grand-mère à prendre sa carte à la CGT. Ses amies, comme elle, avaient connu des misères de vie. Elles partageaient la même volonté de profiter du temps qui restait. Parfois, elles sortaient le whisky, la petite flute de champagne et même, caché au fond du buffet, un petit paquet de cigarettes, pour fumer presque en cachette. En avril 1988, je les avais mises dans ma Renault 5, direction Roscoff, la Brittany Ferries et l’Angleterre. Quatre jours entre les fish and chips et les bed and breakfasts. J’ai en mémoire ce moment quand ma grand-mère entendit à la BBC une émission en langue cornouaillaise. C’est du breton, m’avait-elle dit. Pas complètement, mais avec un petit truc en commun quand même.

J’ai eu la chance d’être aimé par ma grand-mère, d’avoir tissé avec elle et désormais son souvenir un lien qui demeure. Elle a accompagné les étapes de ma vie. Elle était venue avec moi à l’université de Nantes, « fi ru » aurait-elle dit en breton, pour la remise de ma licence en droit. A ses petits-enfants, elle offrait leur première machine à laver, comme une entrée initiatique dans l’âge adulte. Lorsque j’étais étudiant, loin de Quimper, ou vivais à Los Angeles, encore plus loin, elle m’écrivait de temps à autre une lettre. Elle me parlait d’elle, de ses copines, de la famille. Puis venait un passage plus personnel, entre conseils et confidence. J’ai gardé tous ces courriers. Et notamment l’un qui m’a tant marqué. Il était consacré au Sida. Ma grand-mère allait alors sur ses 80 ans. Elle m’encourageait à me munir certes de préservatifs, mais surtout de ne renoncer à rien. Cette modernité-là, pour une femme née au début du siècle dans une région marquée de tant de conservatisme social et religieux, était totalement ébouriffante. C’était tout cela, ma grand-mère, une infinie bonté, une simplicité et une gentillesse qui ont construit mon histoire. Savoir tendre la main, transmettre, écouter, encourager est le plus précieux leg qu’elle m’ait laissé.

Un après-midi de mai, il y a 10 ans, vint le moment de lui dire adieu. Tant bien que mal, j’avais ramassé mes souvenirs dans un petit texte à lire à l’assemblée des siens. C’était dur, mon oncle nous avait quitté quelques semaines auparavant. Elle avait insisté pour qu’après, nous allions prendre un petit quelque chose et que surtout, on boive du bon vin. Au moment de préparer mon petit texte, je m’étais souvenu d’un passage de Pagnol dans Naïs. Il disait ceci : « Un jour, un voisin, qui était très gentil, m’a dit : « Oh, le joli petit bossu ! ». J’ai demandé à ma grand-mère : « Qu’est-ce que c’est un bossu ? » Alors, elle m’a chanté une vielle chanson. Je ne me rappelle pas la musique, mais les paroles, çà disait comme çà : un rêve m’a dit une chose étrange, un secret de Dieu qu’on n’a jamais su, les petits bossus sont de petits anges, qui cachent leurs ailes sous leurs pardessus. Voilà le secret des petits bossus…Les grands-mères, Madame Rostaing, c’est comme le mimosa, c’est doux et c’est frais, mais c’est fragile. Un matin, elle n’était plus là. Une bosse et une grand-mère, çà va très bien, on peut chanter. Mais un petit bossu qui a perdu sa grand-mère, c’est un bossu tout court ». Ce passage parlait tant à mon cœur. Il continue de le faire. Il reste les souvenirs, le message, un regard sur la vie, un sourire qui ne me quitteront jamais.

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