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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Pour la République

Marine Le Pen a annoncé hier soir sa candidature à l’élection présidentielle du printemps 2027. Plus tôt, dans une étrange journée dont il faut souhaiter que l’histoire politique et judiciaire conserve toute la mémoire, la Cour d’appel de Paris l’avait reconnue coupable de complicité de détournement de fonds publics à hauteur de plus de 2,8 millions d’euros dans l’affaire des assistants parlementaires des députés européens du Front national. La Cour d’appel, comme le Tribunal judiciaire de Paris l’an passé, a confirmé la gravité des faits. Elle a cependant réduit la peine infligée à Marine Le Pen, en particulier sur l’inéligibilité, qui passe de cinq ans avec exécution provisoire à 45 mois, dont 30 mois avec sursis. Surtout, la Cour d’appel a considéré que les 15 mois fermes couraient depuis le jugement de première instance le 31 mars 2025. Au 1er juillet 2026, la peine d’inéligibilité a donc été purgée. La Cour d’appel a choisi ainsi de botter en touche, consciente du reproche d’ingérence dans la vie démocratique qui lui serait revenu en boomerang si elle avait confirmé les peines prononcées en première instance. Ce faisant, elle a renvoyé très habilement à Marine Le Pen et à elle seule le soin de décider de sa candidature à l’élection présidentielle.

La réalité du jour d’après, c’est bien celle-ci en effet. Marine Le Pen, entre déni et vanité, s’est engouffrée dans le trou de souris que lui offre le pourvoi en cassation. Dans l’attente de l’arrêt de la Cour de cassation, le port d’un bracelet électronique pour un an ne s’appliquera pas à elle et elle pourra donc faire campagne librement. C’est une prise de risque maximale pour elle et son parti, mais aussi pour la France. Et si la Cour de cassation rejetait son pourvoi au début de l’année 2027 ? Que se passerait-il politiquement si le bracelet électronique devait lui être posé durant la campagne, limitant largement ses déplacements ? Et si une candidate sous bracelet électronique accédait à l’Elysée ? Marine Le Pen a choisi d’intimider la Cour de cassation et d’engager avec elle un bras de fer qui n’a rien de subtil : vous n’oserez pas confirmer le jugement d’appel en raison de l’élection présidentielle, vous n’oserez pas affronter la prochaine Présidente. C’est une guerre au pouvoir judiciaire, à sa liberté, à son indépendance et plus largement à la République. Cela rappelle ce qu’est l’extrême-droite malgré les façades opportunément ripolinées : le rejet de l’Etat de droit demeure tripal et le peuple est instrumentalisé face aux juges dans le but de les effacer.

Politiquement, ce qui s’est passé hier redistribue considérablement les cartes. Exit Jordan Bardella, renvoyé à un improbable ticket par sa patronne, qui en avait certainement mesuré toutes les limites durant ces derniers mois où il s’était vu trop beau. La dérive par rapport aux fondamentaux frontistes et RN était de plus en plus apparente, notamment sur la question sociale. Le retour de Marine Le Pen relègue la possible union des droites que Bardella, avec le soutien des médias de l’empire Bolloré, tentait de faire infuser. Marine Le Pen est une candidate plus solide, plus charpentée, plus couturée également que Jordan Bardella. Elle rassemblera son électorat plus fidèlement. Elle mordra moins aussi sur cette partie de l’électorat LR que Bardella, par porosité politique, pouvait séduire. Que feront désormais la droite et Bruno Retailleau ? A 9 mois de l’élection présidentielle et en l’état actuel de l’opinion, cette question est centrale. Bruno Retailleau peut récupérer les électeurs qu’un vote en faveur de Jordan Bardella pouvait tenter, sans cependant approcher de la qualification au second tour. Il peut aussi, alternativement, envisager que cet électorat qu’il aura convaincu se rallie à une seule incarnation dans l’espace politique de la droite et du centre.

L’extrême-droite combat la démocratie depuis toujours. L’affaire des assistants parlementaires du Front national n’est pas anecdotique. Sa gravité révèle un état d’esprit et une culture d’impunité. L’extrême-droite n’est pas soluble dans la République. Elle n’est pas un adversaire parmi d’autres, elle en est l’adversaire. Seule une candidature issue de l’espace central, de gauche à droite, avec une culture de gouvernement et de responsabilité, peut battre Marine Le Pen. Cela requiert que l’offre politique soit resserrée. A ce jour, la somme des intentions de vote d’Edouard Philippe et de Bruno Retailleau pèse près de 30%. Les intentions de vote pour Marine Le Pen se situent aux alentours de 32%. L’écart est faible et dessine un match de second tour bien plus jouable que si Edouard Philippe se qualifiait avec 18% des voix. Dans l’hypothèse où il serait devancé par Jean-Luc Mélenchon, la victoire de Marine Le Pen, malgré le bracelet électronique et une condamnation définitive, serait assurée. C’est pour cela qu’une candidature de gauche est plus que jamais nécessaire dans cet espace. La radicalité est une redoutable illusion à l’épreuve des faits. Ce n’est pas par le verbe haut et les dérives les plus condamnables que l’on protège la promesse républicaine, c’est par l’idéal, le concret et l’action.

L’élection présidentielle est par nature dynamique. Une belle campagne peut changer les choses à gauche et au centre. L’histoire politique l’a parfois montré. La capacité de convaincre demeure, si tant est que l’on prenne en compte les réalités et les écueils plutôt que de les nier par aveuglement partisan ou aventure personnelle. Nous avons un pays en grande souffrance, une panne politique redoutable depuis deux ans qui empêche le déploiement de toute action publique de long terme au moment où les défis se multiplient (adaptation climatique, industrialisation, modèle social, sécurité, endettement). Il faut à la France un gouvernement de la République qui gouverne solidement sur la longueur d’un quinquennat et d’une législature. Voilà tout l’enjeu de l’élection présidentielle dans 9 mois, qui requiert bien plus qu’un simple front républicain de second tour, réflexe du passé et réflexe dépassé aussi. Face à Marine Le Pen, dans l’espace de gouvernement, de gauche à droite, un rassemblement doit s’envisager, sincère et utile, pour un projet de redressement qui réponde par la preuve et dans l’action aux attentes des Français. C’est possible. La division est mortifère. Au-dessus des préférences et des convictions, il y aura toujours la République et l’avenir de notre pays.

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Le dernier bus

Tous les matins, j’accompagne mes enfants au bus scolaire. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai pris cette habitude. Ils sont grands désormais et n’ont plus besoin de moi pour les 200 mètres séparant notre maison du bus. J’aime malgré tout ce moment, par tous les temps et toutes les saisons. Je crois qu’ils l’aiment aussi. Nous échangeons quelques mots. J’y vais de mes encouragements et mes conseils. Je vois ma petite équipe grimper les quelques marches vers les places du fond, retrouver les amis du quartier, chahuter peut-être un peu aussi. Un petit signe au chauffeur, que j’entends parfois depuis la rue commenter les résultats du football avec Pablo, puis je vois le bus s’en aller silencieusement (moteur électrique) vers l’école. C’est à ce moment-là, curieusement, que j’ai l’impression que ma journée de travail commence. Ce trajet sur le trottoir ixellois, nous le ferons demain encore, puis viendra le temps béni des grandes vacances. Ce matin, en chemin vers le bus, Pablo m’a avoué qu’il avait eu longtemps l’impression que les grandes vacances étaient lointaines, presque inatteignables, et il était désormais surpris qu’elles soient là, à portée de jours. L’année scolaire était comme une grande traversée pour lui, depuis les vacances de l’an dernier jusqu’à celles qui arrivent enfin.

Ce moment de l’année m’émeut toujours. J’ai la religion des salles de classe, de l’apprentissage du savoir, de la collectivité humaine que constitue l’école. Le silence viendra dans les cours de récréation pour deux bons mois. Les livres seront rangés et les ballons aussi. Les souvenirs s’écriront momentanément ailleurs et se raconteront en septembre. Ce soir, les sacs reviendront chargés de cahiers et livres sortis des casiers. Il faudra ranger un peu avant de partir. Mais les mêmes sacs n’étaient pas partis vides ce matin. Ici ou là dépassait le haut d’un paquet de chips ou de bonbons. A vrai dire, je n’étais guère surpris car j’étais le complice que l’on avait chargé il y a quelques jours de faire les emplettes de fin d’année. Tu apportais quoi avant les vacances, m’avaient demandé mes enfants, pensant à mes jeunes années quimpéroises. La vérité est que je n’apportais rien, non parce que j’aurais été chiche ou bégueule, mais parce que cela ne se faisait pas alors. La fête des grandes vacances, nous l’improvisions entre quelques copains loin de l’école, dans nos jardins ou sur le bord d’une plage. A l’école, nous rendions nos livres scolaires. Les professeurs levaient le pied et venaient parfois jouer au foot avec nous. Cela sentait l’été. La cloche sonnait une dernière fois et nous partions heureux.

Le temps a passé depuis la fin de mes années d’élève. Au Collège La Tour d’Auvergne de Quimper, nous avions une belle tradition. C’était la fête de fin d’année dans une salle toute en bois dotée d’une jolie scène. Durant deux ou trois heures, pour les 6èmes et les 5èmes, puis les 4èmes et les 3èmes, et enfin pour les parents et les professeurs, nous jouions de la musique, chantions, dansions. Il y avait aussi des pièces de théâtre, répétées des mois durant sous la conduite de Madame Le Berre, une professeure de français charismatique qui avait su nous passionner. J’ai appris le théâtre grâce à elle, autant à le jouer qu’à l’aimer. Je me suis retrouvé ainsi plusieurs fins de mois de juin sur scène dans des rôles divers, tragiques ou comiques, avec mes amis actrices et acteurs en herbe face à des centaines de spectateurs. J’en garde un souvenir ébloui. J’adorais entendre la salle, plongée dans l’obscurité, rire ou frémir. Rien n’était gagné. Il fallait se souvenir du texte, se concentrer, parler clair. Sur cette scène, j’ai joué un fantôme, un muet (génial pour les textes à apprendre), un cycliste (au risque de basculer à vélo vers le premier rang). Dans une pièce de Molière, ma partenaire m’avait repoussé un jour si brusquement que j’étais passé par-dessus bord en roulant avec fracas dans l’escalier menant aux coulisses.

Il n’y avait juste pas de chips. Le Coca-Cola était rare. Nos boissons de l’époque s’appelaient Banga et Fruité. Les jours étaient longs et je m’émerveillais que la nuit n’arrive que vers 23 heures. Je me souviens des collègues enseignants de mes parents qui passaient chez nous prendre le verre des vacances. Nous allions aussi chez eux. C’était doux et joyeux. L’année était finie et l’air était léger. Ils riaient beaucoup. Un soir d’il y a plus de 50 ans, mon père nous avaient emmenés vers le Pays Bigouden. L’expédition n’était distante que d’une trentaine de kilomètres, mais elle était mystérieuse. Quelque part à proximité d’une chapelle en ruine, les professeurs de dessin et de travail manuel avaient décidé d’aller camper avec une classe. Nous avions roulé un peu à la recherche du lieu. C’était à Plovan, à la chapelle de Languivoa. Un petit feu brûlait et les tentes canadiennes étaient montées autour. Le professeur de dessin ressemblait à Jésus Christ et le professeur de travail manuel, que tout le monde – même les élèves – appelait Jean Mich’ s’affairait, hilare, auprès des grillades. C’est à Languivoa que j’ai mangé ma première saucisse grillée. Une guitare était sortie. Tout le monde avait chanté. Le soleil s’était couché sur les ruines. Dans le lointain, on entendait le bruit de l’océan.

Mon père avait un ami qui enseignait le français. Il avait raconté un soir de fin d’année la conclusion hilarante d’une rédaction sur les vacances. Son élève narrait le dernier trajet du bus scolaire de Quimper vers Bénodet. Cela avait donné quelque chose comme ceci, non sans bretonnisme d’ailleurs : « le car Le Moigne remontait la côte du Moulin du Pont, tout son derrière ouvert avec lui (comprendre : le coffre n’était pas fermé). C’était les vacances ». Cette joie de la fin de l’année est intemporelle. Elle traverse les époques. Elle a sa belle part de libération et sans doute aussi son petit pincement au cœur, lorsqu’il s’agit de dire au revoir pour deux mois aux copains. C’est si bon, finalement, et cela construit de grandes histoires qui vivront longtemps. Demain matin, je suis sûr que le « derrière » du bus scolaire bruxellois ne sera pas ouvert, mais que l’esprit des grandes vacances sera présent, comme il y a des tas d’années dans la côte du Moulin du Pont. Je glisserai mes derniers conseils. Il n’y aura plus d’évaluations ou de devoirs, plus d’inquiétude ou de dernier coup d’œil à jeter à un livre. Il y aura juste du bonheur. Amusez-vous bien, dirai-je certainement. Je serai heureux pour Marcos, Pablo et Mariana de voir filer le bus une dernière fois. Dimanche, le train et l’avion les conduiront vers l’été, la famille et la mer.

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Des livres, des vélos et des rêves

Avec Eric Fottorino, dans le TER à Vannes

Il y a des rencontres qui marquent. Elles tiennent à la personnalité dont on fait la connaissance, à sa richesse d’âme, sa force intérieure, sa générosité, ses talents. Elles tiennent parfois aussi aux circonstances originales de la rencontre. Dans mon parcours de vie, avoir fait la connaissance du journaliste et écrivain Eric Fottorino est un moment qui m’est cher. Eric est devenu depuis lors un ami. J’ai repensé à tout cela il y a quelques semaines lorsque, par le plus grand des hasards, Eric et moi nous sommes retrouvés dans le même wagon de TGV en partance pour la Bretagne. De Paris à Rennes, nous avons travaillé sérieusement, puis de Rennes à Vannes, dans le TER BreizhGo, nous avons fait joyeusement la conversation, littéraire, sportive, politique, économique, familiale. Nous avons parlé de tout et finalement des choses de la vie, comme nous le faisons avec bonheur chaque fois que nous nous retrouvons. Eric Fottorino est un éternel jeune homme, attentif et prévenant, dont les passions sont contagieuses : le vélo, l’écriture, le journalisme, l’entrepreneuriat, les idées. Je suis un fidèle lecteur de l’hebdomadaire Le 1, qu’il a créé en 2014, et aussi de ses nombreux livres et romans. J’aime la finesse de sa plume, sa capacité à raconter et dire l’émotion, son unité personnelle.

Tout est venu des livres, ou plutôt d’un livre. C’était il y a près de 15 ans, au début du mois de juillet 2011. Mon épouse devait bientôt donner naissance à notre premier enfant. Je lui avais offert une journée de massage pour maman enceinte aux thermes de Chaudfontaine, près de Liège. Là-bas, il ferait plus frais qu’à Bruxelles. Que vas-tu donc faire durant les soins, m’avait-elle demandé. J’avais bien un bouquin au fond d’un sac, mais, comme le Tour de France venait de s’élancer, je ne pouvais manquer d’y ajouter L’Equipe. Chez le marchand de journaux, à côté des exemplaires de L’Equipe, il y avait curieusement un livre de poche avec une jolie couverture de peloton. C’était Je pars demain, d’Eric Fottorino. D’Eric Fottorino, je connaissais les articles lus durant des années dans Le Monde, mais pas encore les livres. J’achetai Je pars demain en plus de l’Equipe et nous primes la route de Chaudfontaine. Là-bas, au bord de la piscine, j’ouvris la première page du livre et ne le lâchai plus jusqu’à la dernière. L’histoire d’un journaliste quadragénaire, Eric en l’occurrence, allant voir son patron pour lui demander du temps pour se préparer à courir le Grand Prix du Midi Libre avec l’équipe professionnelle de la Française des Jeux avait embarqué le fondu de vélo que je suis.

La passion du vélo vient tôt et habite toute une vie. Au fil des pages, ce que racontait Eric Fottorino mettait des mots sur ma propre histoire. Ce courage, cette folie, ce bonheur de se dire « voilà, j’ai 40 ans et je veux courir une course cycliste avec les pros », je trouvais cela admirable et dément. J’aurais aimé en faire de même, en vérité. Le livre était d’autant plus fascinant qu’il s’achevait juste avant le départ de la course et que le lecteur était appelé de fait à imaginer la suite par lui-même. De retour de Chaudfontaine, emporté par la force de ce livre, je postai une petite lettre à une adresse en Charente-Maritime trouvée dans un vieux Who’s Who. Mon fils Marcos naquit après l’arrivée du Tour. L’été passa. A la fin du mois d’août, je reçus un mail d’Eric Fottorino, qui avait trouvé ma lettre. J’étais très touché qu’il me réponde. Il s’en suivit un échange, puis une rencontre à Paris sur une péniche auprès de la passerelle Solférino. Eric arriva avec deux livres sur le vélo. Notre déjeuner fut passionnant, du sport à la politique. Eric me fit parler du mendésisme au cœur de mon engagement et en tira un article pour la revue L’Hémicycle. J’étais à quelques mois de mon élection à l’Assemblée nationale. De mon côté, je courus acheter L’Homme qui m’aimait tout bas et Questions à mon père.

Cette rencontre me fit entrer dans l’univers littéraire d’Eric Fottorino. Ces deux livres que j’avais lus juste après notre déjeuner sur la Seine me touchèrent profondément. Ils m’ébranlèrent même et continuent encore de le faire. Peut-on aimer deux pères, son père adoptif et son père biologique ? « Comme on peut aimer deux enfants, on peut aimer deux pères à la fois », écrit Eric par une phrase aussi simple qu’elle est puissante. Dans ces deux livres, j’ai découvert son histoire personnelle, complétée par la lecture émouvante de 17 ans et de Mon enfant, ma sœur quelques années après. J’y ai trouvé une narration délicate, une interrogation d’une grande force et rare humanité sur les origines, l’identité, les racines, le secret, la transmission, les regrets, les espoirs, la fragilité des êtres et des destins. Peut-on aimer au terme d’un long et intime cheminement, fait de questionnement envers soi et les autres ? La lecture d’Eric Fottorino m’a appris qu’il ne faut pas juger, mais comprendre par les réponses apportées un jour, même tard, par la bienveillance discrète d’un regard quand les mots ne viennent pas et par les silences qui disent l’affection souvent mieux que toute expression. Ces thèmes-là résonnaient en moi depuis longtemps sans que je ne le sache.

Un matin de mars 2013, dans ma première année de mandat de député, je reçus un appel d’Eric. Il voulait me voir pour parler d’un projet. Je pensais qu’il s’agirait d’un nouveau livre. Assis sur le canapé de mon petit bureau, il m’informa tout de go qu’il allait courir le Tour de France. Scotché par l’information, j’avais les yeux ronds comme des soucoupes. Eric avait passé la cinquantaine. Le projet était formidable. C’était le Tour du centenaire, qui partirait de Corse. Eric allait constituer une équipe de coureurs, femmes et hommes, issue de la diversité des régions de France, pour courir chaque étape du Tour la veille de la course. Ce Tour-là, il s’appellera Le Tour de fête, me dit-il. Je m’engageai pour aider, rameutant mes collègues députés des villes d’arrivée et de départ de chacune des étapes. Il y avait l’hébergement, le soutien d’un club cycliste local, de généreuses volontés à trouver. Eric fit son Tour avec cette belle équipe qu’il avait constituée, gravissant tous les cols et terminant fièrement sur les Champs-Elysées. Pris par une seconde naissance estivale, je ne pus courir l’étape à vélo à laquelle j’étais convié, mais je vins à Paris pour accueillir Eric et son équipe au Conseil constitutionnel avec Jean-Louis Debré. Quelques mois après, un très beau film diffusé sur France Télévisions raconta Le Tour de Fête.

D’Eric Fottorino, de la lecture de ses livres et de nos conversations, j’ai appris qu’il faut oser, choisir, avancer. Le regard sur le passé n’est pas une nostalgie, il est un appel à l’espoir. Lorsque sort un livre d’Eric, je cours chez le libraire. J’admire la richesse et la diversité de l’œuvre qu’il construit depuis plus de 30 ans. La langue française est belle sous sa plume. Eric est un conteur-né, que l’on retrouve aussi à la radio. Dans le TER qui filait au cœur de la campagne bretonne, nous avons lié la littérature et le vélo, les anecdotes croustillantes et les souvenirs épiques. Lui en Charente-Maritime, moi dans le Finistère, tous les deux devant nos télévisions en noir et blanc un jour brûlant de juillet 1975, quand Thévenet dépassa Merckx dans la montée vers Pra-Loup. Nous avons convoqué les anciens du Tour, ceux qui pédalaient ou qui écrivaient, et Antoine Blondin en particulier, qui titra un jour « Il est arrivé premier dans un état second » et « La défaillance de Limoges » un autre jour. Nous avons parlé de ce fameux virage à 24% du Mur de Huy dans la Flèche Wallonne qui fait frémir tant de cyclistes, sauf Paul Seixas que nous espérons voir en jaune sur la route du Tour. Au rendez-vous de l’amitié, nous avons imaginé l’avenir et nous n’en avons pas exclu l’enthousiasme. L’avenir, ce sont aussi des livres, des vélos et des rêves.

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Chaleurs de mai

Il y a déjà plusieurs mois, un petit voyage en famille à Londres avait été prévu. Avec mon épouse, nous voulions faire découvrir la capitale britannique à nos enfants. Il y aurait les musées, les monuments, les parcs, les marches le long de la Tamise et bien sûr aussi un stade mythique à visiter, vu que le foot anglais et la Premier League sont entrés dans leur imaginaire par la grâce de la télévision. Londres étant parfois pluvieux, nous avions pensé que la semaine de la Pentecôte en cette fin de mois de mai serait clémente et nous épargnerait quelques possibles moments sous les parapluies. La réalité a dépassé nos espérances, à tel point d’ailleurs que des ombrelles auraient été indiquées en lieu et place des pépins. Comme de l’autre côté de la Manche, une chaleur accablante nous attendait à la descente du train à St Pancras et ne nous a plus lâchés depuis lors. Dans les vieux thermomètres, ceux que l’on trouve encore sur un mur ou une porte, le mercure s’envole allègrement. Si tôt dans l’année, une telle canicule est inédite. Dans la rue, les gens marchent, écrasés de chaleur. Ils se massent les uns contre les autres à l’ombre des abris-bus. Et dans les bus, surtout à l’étage, l’air conditionné est une lointaine fiction. Le soleil, c’est bien. La fournaise, c’est moins sûr. Et ce n’est pas encore l’été.

Lorsque j’avais l’âge de mes enfants, l’arrivée des beaux jours se signalait différemment. Autour de Pâques, la grisaille de l’hiver breton disparaissait, faisait place à des soleils timides, puis plus affirmés. La nature se réveillait, garnissant les champs et les talus de fleurs sauvages. Venait ensuite le mois de mai, doux et heureux. Il y avait toujours un dimanche qui nous conduirait au bord de l’océan. J’éprouvais chaque année la même surprise : la mer était étincelante, le soleil brillait et l’iode nous entourait. Je réalisais symboliquement que l’hiver était fini et que les vacances – les grandes – s’annonceraient bientôt. C’était face à la baie de Bénodet ou sur la dune de Mousterlin. De la mer venait le bruit lointain d’un bateau à moteur. Le vent ne soufflait plus. Chaque mois de mai, j’étais émerveillé, comme si je n’avais pas vu venir le printemps et que ce moment était comme une porte vers les beaux jours. Après ce moment en venait un second : celui de la promenade scolaire. Nous grimpions joyeusement avec nos maîtres, nos amis et nos petits sacs de provision dans un bus vers une plage. Je me souviens de Kerfany-les-Pins, de Beg-Meil ou de la descente de l’Odet. Ce serait le premier moment dans l’eau, la première nage de la saison. Et les premiers coups de soleil aussi.

C’était un autre temps et une autre vie. Sur les rivages de mon enfance, la canicule sévit comme à Londres. Il m’est difficile de raconter à mes enfants la bascule des saisons telle que je la ressentais à leur âge. Ils vivent depuis toujours dans une grande ville et en visitent une bien plus grande cette semaine. Là où, pour moi, la douceur de l’air annonçait l’été, le dôme de chaleur s’est désormais faufilé et préfigure des mois brûlants. Ils ne s’en émeuvent pas. Depuis des années, c’est ainsi et ils n’ont pas le recul de temps plus lointains. Sans doute les images de passants avançant la bouche ouverte à la recherche de l’air ou longeant les murs dans l’espoir d’y trouver l’ombre font-elles partie des fins de printemps à présent. A l’échelle d’une vie d’une cinquantaine d’années et plus, le bouleversement climatique est saisissant. Ce ne sont pas des articles ou des livres qui nous l’apprennent, mais la vraie vie et les souvenirs. Ces phénomènes extrêmes qui mettent les sociétés en souffrance et les services publics en tension comme la canicule de cette semaine sont ceux qui qualifient le plus la réalité de la menace qui nous guette. Il faut réduire la crise climatique et il faut s’y adapter aussi.  Les guerres, les conflits et les crises ne sauraient nous détourner de cette obligation.

Je m’étais dit qu’à Hyde Park, un petit moment sur le Serpentine, en pédalo ou en bateau à rames, ferait plaisir à me petite équipe. Je nous imaginais presque comme dans la fameuse course d’aviron entre Cambridge et Oxford. J’ai dû battre en retraite. Loin d’y trouver une quelconque fraîcheur, nous aurions pris sur l’eau le soleil en direct. Mieux valait marcher à l’ombre des arbres. C’est ce que nous avons fait. Cet après-midi, nous irons rechercher la nature dans un beau et grand jardin. J’adore les jardins anglais. J’y passerais volontiers des jours. Depuis hier soir, un petit vent s’est levé. Il y a enfin un peu d’air. Les fleurs et leurs couleurs nous attendent. Ce doit être un travail redoutable de les maintenir par des températures tropicales. Lorsque l’Eurostar nous ramènera à Bruxelles sous quelques jours, nous descendrons du train tout bronzés. Ce n’était pas vraiment notre idée au départ. Le bronzage, c’était plutôt pour juillet. Mes enfants reviendront de Londres l’esprit plein de souvenirs. A Greenwich, il faisait chaud, mais c’était grandiose aussi et le coucher de soleil sur Westminster était magique. Ces moments partagés gravent une mémoire. C’est Londres dans les chaleurs de mai, une ville unique, que nous aurons peut-être envie de revoir à nouveau, sous la pluie de l’hiver cette fois.

Tout près de Buckingham Palace
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Putains de poteaux carrés…

Je suis à jamais un supporter des Verts. J’ai grandi loin de Saint-Etienne pourtant, mais le souvenir de l’épopée des Verts en 1976 dans ce que l’on appelait alors la Coupe d’Europe des clubs champions a marqué ma vie durablement. Cela fera 50 ans le 12 mai. Je me dis que cette histoire parle certainement au cœur d’une génération – la mienne, celle des sexagénaires et plus – et moins aux générations plus récentes, auxquelles la suite a donné d’autres occasions glorieuses et plus encore victorieuses de célébrer le football français. Pourtant, l’histoire des Verts est unique. Lorsque j’y repense, je ressens toujours le même frisson, comme un sentiment de nostalgie mâtiné de fierté, de regret et d’émotion. C’était la France des années 1970, celle de Giscard et des Trente Glorieuses finissantes. Le football français était depuis longtemps au creux de la vague et l’idée même qu’une équipe de notre pays puisse parvenir en finale d’une Coupe d’Europe relevait du rêve le plus dingo. Les costauds étaient ailleurs et lorsque nos équipes les affrontaient, leur parcours européen prenait en général rapidement fin. En 1975 cependant, l’A.S. Saint-Etienne avait ravivé la flamme et atteint la demi-finale de la Coupe des clubs champions. Il y avait peut-être en 1976 quelque chose à jouer.

On les appelait les Verts et je les voyais en noir et blanc. La télévision en couleur n’apparaîtrait dans notre salon que pour la Coupe du Monde de 1978. Toutes les 4 à 6 semaines, un tour de Coupe d’Europe venait. Les Verts perdaient souvent au match aller, parfois dans les grandes largeurs, et se qualifiaient au match retour à la maison à l’issue d’une remontada extraordinaire. Ils étaient enterrés et ils revenaient du diable Vauvert, au terme de prolongations irrespirables et héroïques. Cela se jouait sur le fil, au courage, aux tripes et au talent, dans une ambiance de folie. Les chants étaient au Stade Geoffroy-Guichard bien sûr, mais ils envahissaient aussi les maisons de France et la nôtre n’y échappait pas. Devant l’écran, les yeux ronds, il y avait mon père, un ami volubile qui se levait parfois comme s’il lui faudrait entrer sur le terrain, et moi. « Vas-y, allume, mais allume, nom de Dieu », tout au long de l’hiver et du printemps 1976, j’ai entendu ces encouragements souvent. Voir les matches était tellement intense que j’avais l’impression de quitter le salon rincé après le coup de sifflet final. C’était comme si nous avions été au stade, et peut-être même comme si nous y avions joué. Je n’avais jamais ressenti un tel engouement et je n’ai en vérité plus expérimenté quelque chose d’aussi fort depuis.

Pourquoi aimais-je les Verts ? Pour la dramaturgie des matches, pour ces soirées folles qui rappelaient que rien n’était perdu avant la toute dernière seconde, pour la personnalité des joueurs sur le terrain. 50 années après, je récite toujours sans hésiter la composition des Verts, poste après poste. J’adorais les chevauchées fantastiques d’Oswaldo Piazza, qui s’en allait tout droit, sa longue crinière dans le vent, une ou deux fois par match vers le but adverse, se jouant des adversaires, soulevant les spectateurs par milliers et les téléspectateurs par millions. Il y avait les coups-francs tirés en force par Jean-Michel Larqué, les bons coups des frères Revelli dans la surface et les débordements extraordinaires sur les ailes de Dominique Rocheteau, l’ange vert, à peine âgé de 20 ans. L’équipe était pétrie de talents. Sur le banc, l’entraineur Robert Herbin, à l’impressionnante tignasse rousse façon afro, avait créé un collectif soudé par une âme et l’amour du jeu. J’aimais les Verts pour tout cela. C’était l’équipe d’une ville ouvrière, d’un peuple et finalement d’une époque. Cette équipe ressemblait à la France. Derrière les tribunes du stade, il y avait les usines, Manufrance, une vie de labeur. Les supporters étaient modestes. Les Verts leur donnaient à rêver et à nous, devant nos télés, aussi.

Kiev et Eindhoven, le Dynamo et le PSV, avaient été éliminés. La finale attendait les Verts face aux tenants du titre, les immenses joueurs du Bayern Munich, emmenés par le Kaiser Franz Beckenbauer. C’était le summum du foot des années 1970. Comme le rappellerait longtemps après le joueur anglais Gary Lineker, à la fin, c’était toujours l’Allemagne qui gagnait. Or, le Bayern, c’était l’équipe des champions du monde de 1974, les Sepp Maier et Gerd Müller, le Bomber, celui qui avait donné la Coupe du Monde à son pays. Jouer contre eux était formidable, un honneur, un moment de gloire. Alors, les battre serait un Graal. La finale eut lieu à Glasgow. Rocheteau était blessé et les poteaux des buts étaient carrés. Sur ces putains de poteaux s’écrasa le ballon par deux fois : un tir de Bathenay et une tête de Santini. Et s’ils avaient été ronds… Les Verts dominaient. Il manquait toujours un petit quelque chose pour mettre le ballon au fond. Devant notre télévision, l’atmosphère restait à l’espoir. Ce serait pour la minute d’après, pour l’attaque qui viendrait. Et quand Rocheteau rentrerait. Rocheteau rentra, mais trop tard. Roth, décalé par Beckenbauer, avait marqué sur coup-franc. Le Bayern était sous l’eau, tout près de craquer, mais il gagna. Je me réfugiai dans la salle de bains de la maison pour pleurer.

C’était il y a 50 ans. J’ai l’impression que c’était hier. A l’échelle de ma vie, ce match fut historique. Les Verts l’avaient pourtant perdu. Le lendemain, ils descendirent les Champs-Elysées dans des Renault 5 décapotables fendant une marée humaine immense. A défaut de la coupe, ils avaient gagné l’amour et la reconnaissance des Français. Il ne pouvait se trouver de plus glorieux perdants qu’eux et Giscard, pourtant peu porté aux effusions, les reçut à l’Elysée. Malgré la défaite, il y avait la fierté. Le printemps était là et viendraient bientôt l’été de la sécheresse, le Daddy Cool de Boney M. sur les ondes et la victoire de Lucien Van Impe dans le Tour de France. Cette année-là pourtant, et pour longtemps, l’épopée des Verts marquerait la mémoire collective partout dans l’Hexagone. Je revois encore notre salon, la tapisserie et le canapé dans les ocres et marrons des années 1970, les chips, les bières et ma petite bouteille de Gini. Ce fut juste une saison, mais le souvenir dure toute une vie. Raconter cela me donne les larmes aux yeux. C’était le foot d’avant, intuitif, joyeux et romantique quelque part aussi. Le jeu demeure, mais son âme a changé. Il me manque l’esprit du printemps 1976, cette conquête dont le collectif était la première force. C’est pour cela que je suis avec les Verts pour toujours.

Un jour de 2013, alors que j’avais été élu député l’année précédente, mon collègue Régis Juanico – désormais maire de Saint-Etienne – m’invita à faire une conférence sur la relation franco-allemande dans sa ville. Je n’avais encore jamais été à Saint-Etienne. J’étais ravi. Que pourrais-je faire pour te remercier, me demanda-t-il. Me faire entrer sur la pelouse du Stade Geoffroy-Guichard, lui répondis-je. Le 6 juin 2013, je pénétrais sur la pelouse par l’entrée des joueurs. J’étais bouche bée, ému, et je vivais un rêve. J’avais caressé la pelouse, fermé les yeux, recueilli comme on peut l’être dans une cathédrale, me souvenant des grandes heures et des chants. Deux années après, dans le tunnel d’un petit stade de Paris, je me retrouvai côte à côte avec Dominique Rocheteau. Je faisais partie de l’équipe de France de football des députés qui allait affronter le Variétés Club de France. J’hallucinais. Que faisais-je donc là, à proximité de cet immense joueur ? Je lui avais serré la main et balbutié quelques mots pour lui dire mon admiration. Je devais avoir l’air d’une groupie béate dans mon maillot de foot trop grand, au sens propre comme figuré. Sur le terrain, malgré ses 60 ans, Rocheteau galopait comme à ses meilleures heures. Nous avions perdu 12 à 1, sans la moindre remontada. Perdre devant un Vert était un honneur.

En 1976, le football français n’avait pas gagné. Il lui faudrait attendre 1993 et l’OM pour gagner la Coupe d’Europe. Et 1998 pour gagner la Coupe du Monde. Notre pays est devenu un grand pays de football, favori là où il ne l’était pas du tout il y a 50 ans. Le chemin parcouru est considérable. On se souvient des grandes victoires, de buts phénoménaux, de coupes brandies vers le ciel, de joueurs légendaires, de générations dorées et d’une France transportée de joie. J’ai aimé Platini et Zidane, j’aime Griezmann et Mbappé. J’ai vibré pour eux et je continue de le faire. J’ai une collection un peu désuète de maillots de foot de l’équipe de France au fond d’une armoire à souvenirs. Il me manque cependant un maillot, celui qui compte le plus : le mythique maillot vert aux liserés tricolores et au logo de Manufrance. Il faudrait que je le trouve. Et que je retourne à Saint-Etienne. Depuis 50 ans, j’ai le 45 tours de la chanson de Monty Allez les Verts!, alors le reste doit être encore possible. Voilà, c’est l’histoire d’un supporter des Verts parmi tant d’autres. A quelques jours du 12 mai, des 50 ans des poteaux carrés et des regrets éternels de toute une génération, j’ai eu envie de la partager pour dire merci à une équipe et une époque. Le printemps 1976 reste cher à mon cœur et les poteaux sont devenus ronds.

Juin 2013, stade Geoffroy-Guichard

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