
Il y a déjà plusieurs mois, un petit voyage en famille à Londres avait été prévu. Avec mon épouse, nous voulions faire découvrir la capitale britannique à nos enfants. Il y aurait les musées, les monuments, les parcs, les marches le long de la Tamise et bien sûr aussi un stade mythique à visiter, vu que le foot anglais et la Premier League sont entrés dans leur imaginaire par la grâce de la télévision. Londres étant parfois pluvieux, nous avions pensé que la semaine de la Pentecôte en cette fin de mois de mai serait clémente et nous épargnerait quelques possibles moments sous les parapluies. La réalité a dépassé nos espérances, à tel point d’ailleurs que des ombrelles auraient été indiquées en lieu et place des pépins. Comme de l’autre côté de la Manche, une chaleur accablante nous attendait à la descente du train à St Pancras et ne nous a plus lâchés depuis lors. Dans les vieux thermomètres, ceux que l’on trouve encore sur un mur ou une porte, le mercure s’envole allègrement. Si tôt dans l’année, une telle canicule est inédite. Dans la rue, les gens marchent, écrasés de chaleur. Ils se massent les uns contre les autres à l’ombre des abris-bus. Et dans les bus, surtout à l’étage, l’air conditionné est une lointaine fiction. Le soleil, c’est bien. La fournaise, c’est moins sûr. Et ce n’est pas encore l’été.
Lorsque j’avais l’âge de mes enfants, l’arrivée des beaux jours se signalait différemment. Autour de Pâques, la grisaille de l’hiver breton disparaissait, faisait place à des soleils timides, puis plus affirmés. La nature se réveillait, garnissant les champs et les talus de fleurs sauvages. Venait ensuite le mois de mai, doux et heureux. Il y avait toujours un dimanche qui nous conduirait au bord de l’océan. J’éprouvais chaque année la même surprise : la mer était étincelante, le soleil brillait et l’iode nous entourait. Je réalisais symboliquement que l’hiver était fini et que les vacances – les grandes – s’annonceraient bientôt. C’était face à la baie de Bénodet ou sur la dune de Mousterlin. De la mer venait le bruit lointain d’un bateau à moteur. Le vent ne soufflait plus. Chaque mois de mai, j’étais émerveillé, comme si je n’avais pas vu venir le printemps et que ce moment était comme une porte vers les beaux jours. Après ce moment en venait un second : celui de la promenade scolaire. Nous grimpions joyeusement avec nos maîtres, nos amis et nos petits sacs de provision dans un bus vers une plage. Je me souviens de Kerfany-les-Pins, de Beg-Meil ou de la descente de l’Odet. Ce serait le premier moment dans l’eau, la première nage de la saison. Et les premiers coups de soleil aussi.
C’était un autre temps et une autre vie. Sur les rivages de mon enfance, la canicule sévit comme à Londres. Il m’est difficile de raconter à mes enfants la bascule des saisons telle que je la ressentais à leur âge. Ils vivent depuis toujours dans une grande ville et en visitent une bien plus grande cette semaine. Là où, pour moi, la douceur de l’air annonçait l’été, le dôme de chaleur s’est désormais faufilé et préfigure des mois brûlants. Ils ne s’en émeuvent pas. Depuis des années, c’est ainsi et ils n’ont pas le recul de temps plus lointains. Sans doute les images de passants avançant la bouche ouverte à la recherche de l’air ou longeant les murs dans l’espoir d’y trouver l’ombre font-elles partie des fins de printemps à présent. A l’échelle d’une vie d’une cinquantaine d’années et plus, le bouleversement climatique est saisissant. Ce ne sont pas des articles ou des livres qui nous l’apprennent, mais la vraie vie et les souvenirs. Ces phénomènes extrêmes qui mettent les sociétés en souffrance et les services publics en tension comme la canicule de cette semaine sont ceux qui qualifient le plus la réalité de la menace qui nous guette. Il faut réduire la crise climatique et il faut s’y adapter aussi. Les guerres, les conflits et les crises ne sauraient nous détourner de cette obligation.
Je m’étais dit qu’à Hyde Park, un petit moment sur le Serpentine, en pédalo ou en bateau à rames, ferait plaisir à me petite équipe. Je nous imaginais presque comme dans la fameuse course d’aviron entre Cambridge et Oxford. J’ai dû battre en retraite. Loin d’y trouver une quelconque fraîcheur, nous aurions pris sur l’eau le soleil en direct. Mieux valait marcher à l’ombre des arbres. C’est ce que nous avons fait. Cet après-midi, nous irons rechercher la nature dans un beau et grand jardin. J’adore les jardins anglais. J’y passerais volontiers des jours. Depuis hier soir, un petit vent s’est levé. Il y a enfin un peu d’air. Les fleurs et leurs couleurs nous attendent. Ce doit être un travail redoutable de les maintenir par des températures tropicales. Lorsque l’Eurostar nous ramènera à Bruxelles sous quelques jours, nous descendrons du train tout bronzés. Ce n’était pas vraiment notre idée au départ. Le bronzage, c’était plutôt pour juillet. Mes enfants reviendront de Londres l’esprit plein de souvenirs. A Greenwich, il faisait chaud, mais c’était grandiose aussi et le coucher de soleil sur Westminster était magique. Ces moments partagés gravent une mémoire. C’est Londres dans les chaleurs de mai, une ville unique, que nous aurons peut-être envie de revoir à nouveau, sous la pluie de l’hiver cette fois.







Putains de poteaux carrés…
Je suis à jamais un supporter des Verts. J’ai grandi loin de Saint-Etienne pourtant, mais le souvenir de l’épopée des Verts en 1976 dans ce que l’on appelait alors la Coupe d’Europe des clubs champions a marqué ma vie durablement. Cela fera 50 ans le 12 mai. Je me dis que cette histoire parle certainement au cœur d’une génération – la mienne, celle des sexagénaires et plus – et moins aux générations plus récentes, auxquelles la suite a donné d’autres occasions glorieuses et plus encore victorieuses de célébrer le football français. Pourtant, l’histoire des Verts est unique. Lorsque j’y repense, je ressens toujours le même frisson, comme un sentiment de nostalgie mâtiné de fierté, de regret et d’émotion. C’était la France des années 1970, celle de Giscard et des Trente Glorieuses finissantes. Le football français était depuis longtemps au creux de la vague et l’idée même qu’une équipe de notre pays puisse parvenir en finale d’une Coupe d’Europe relevait du rêve le plus dingo. Les costauds étaient ailleurs et lorsque nos équipes les affrontaient, leur parcours européen prenait en général rapidement fin. En 1975 cependant, l’A.S. Saint-Etienne avait ravivé la flamme et atteint la demi-finale de la Coupe des clubs champions. Il y avait peut-être en 1976 quelque chose à jouer.
On les appelait les Verts et je les voyais en noir et blanc. La télévision en couleur n’apparaîtrait dans notre salon que pour la Coupe du Monde de 1978. Toutes les 4 à 6 semaines, un tour de Coupe d’Europe venait. Les Verts perdaient souvent au match aller, parfois dans les grandes largeurs, et se qualifiaient au match retour à la maison à l’issue d’une remontada extraordinaire. Ils étaient enterrés et ils revenaient du diable Vauvert, au terme de prolongations irrespirables et héroïques. Cela se jouait sur le fil, au courage, aux tripes et au talent, dans une ambiance de folie. Les chants étaient au Stade Geoffroy-Guichard bien sûr, mais ils envahissaient aussi les maisons de France et la nôtre n’y échappait pas. Devant l’écran, les yeux ronds, il y avait mon père, un ami volubile qui se levait parfois comme s’il lui faudrait entrer sur le terrain, et moi. « Vas-y, allume, mais allume, nom de Dieu », tout au long de l’hiver et du printemps 1976, j’ai entendu ces encouragements souvent. Voir les matches était tellement intense que j’avais l’impression de quitter le salon rincé après le coup de sifflet final. C’était comme si nous avions été au stade, et peut-être même comme si nous y avions joué. Je n’avais jamais ressenti un tel engouement et je n’ai en vérité plus expérimenté quelque chose d’aussi fort depuis.
Pourquoi aimais-je les Verts ? Pour la dramaturgie des matches, pour ces soirées folles qui rappelaient que rien n’était perdu avant la toute dernière seconde, pour la personnalité des joueurs sur le terrain. 50 années après, je récite toujours sans hésiter la composition des Verts, poste après poste. J’adorais les chevauchées fantastiques d’Oswaldo Piazza, qui s’en allait tout droit, sa longue crinière dans le vent, une ou deux fois par match vers le but adverse, se jouant des adversaires, soulevant les spectateurs par milliers et les téléspectateurs par millions. Il y avait les coups-francs tirés en force par Jean-Michel Larqué, les bons coups des frères Revelli dans la surface et les débordements extraordinaires sur les ailes de Dominique Rocheteau, l’ange vert, à peine âgé de 20 ans. L’équipe était pétrie de talents. Sur le banc, l’entraineur Robert Herbin, à l’impressionnante tignasse rousse façon afro, avait créé un collectif soudé par une âme et l’amour du jeu. J’aimais les Verts pour tout cela. C’était l’équipe d’une ville ouvrière, d’un peuple et finalement d’une époque. Cette équipe ressemblait à la France. Derrière les tribunes du stade, il y avait les usines, Manufrance, une vie de labeur. Les supporters étaient modestes. Les Verts leur donnaient à rêver et à nous, devant nos télés, aussi.
Kiev et Eindhoven, le Dynamo et le PSV, avaient été éliminés. La finale attendait les Verts face aux tenants du titre, les immenses joueurs du Bayern Munich, emmenés par le Kaiser Franz Beckenbauer. C’était le summum du foot des années 1970. Comme le rappellerait longtemps après le joueur anglais Gary Lineker, à la fin, c’était toujours l’Allemagne qui gagnait. Or, le Bayern, c’était l’équipe des champions du monde de 1974, les Sepp Maier et Gerd Müller, le Bomber, celui qui avait donné la Coupe du Monde à son pays. Jouer contre eux était formidable, un honneur, un moment de gloire. Alors, les battre serait un Graal. La finale eut lieu à Glasgow. Rocheteau était blessé et les poteaux des buts étaient carrés. Sur ces putains de poteaux s’écrasa le ballon par deux fois : un tir de Bathenay et une tête de Santini. Et s’ils avaient été ronds… Les Verts dominaient. Il manquait toujours un petit quelque chose pour mettre le ballon au fond. Devant notre télévision, l’atmosphère restait à l’espoir. Ce serait pour la minute d’après, pour l’attaque qui viendrait. Et quand Rocheteau rentrerait. Rocheteau rentra, mais trop tard. Roth, décalé par Beckenbauer, avait marqué sur coup-franc. Le Bayern était sous l’eau, tout près de craquer, mais il gagna. Je me réfugiai dans la salle de bains de la maison pour pleurer.
C’était il y a 50 ans. J’ai l’impression que c’était hier. A l’échelle de ma vie, ce match fut historique. Les Verts l’avaient pourtant perdu. Le lendemain, ils descendirent les Champs-Elysées dans des Renault 5 décapotables fendant une marée humaine immense. A défaut de la coupe, ils avaient gagné l’amour et la reconnaissance des Français. Il ne pouvait se trouver de plus glorieux perdants qu’eux et Giscard, pourtant peu porté aux effusions, les reçut à l’Elysée. Malgré la défaite, il y avait la fierté. Le printemps était là et viendraient bientôt l’été de la sécheresse, le Daddy Cool de Boney M. sur les ondes et la victoire de Lucien Van Impe dans le Tour de France. Cette année-là pourtant, et pour longtemps, l’épopée des Verts marquerait la mémoire collective partout dans l’Hexagone. Je revois encore notre salon, la tapisserie et le canapé dans les ocres et marrons des années 1970, les chips, les bières et ma petite bouteille de Gini. Ce fut juste une saison, mais le souvenir dure toute une vie. Raconter cela me donne les larmes aux yeux. C’était le foot d’avant, intuitif, joyeux et romantique quelque part aussi. Le jeu demeure, mais son âme a changé. Il me manque l’esprit du printemps 1976, cette conquête dont le collectif était la première force. C’est pour cela que je suis avec les Verts pour toujours.
Un jour de 2013, alors que j’avais été élu député l’année précédente, mon collègue Régis Juanico – désormais maire de Saint-Etienne – m’invita à faire une conférence sur la relation franco-allemande dans sa ville. Je n’avais encore jamais été à Saint-Etienne. J’étais ravi. Que pourrais-je faire pour te remercier, me demanda-t-il. Me faire entrer sur la pelouse du Stade Geoffroy-Guichard, lui répondis-je. Le 6 juin 2013, je pénétrais sur la pelouse par l’entrée des joueurs. J’étais bouche bée, ému, et je vivais un rêve. J’avais caressé la pelouse, fermé les yeux, recueilli comme on peut l’être dans une cathédrale, me souvenant des grandes heures et des chants. Deux années après, dans le tunnel d’un petit stade de Paris, je me retrouvai côte à côte avec Dominique Rocheteau. Je faisais partie de l’équipe de France de football des députés qui allait affronter le Variétés Club de France. J’hallucinais. Que faisais-je donc là, à proximité de cet immense joueur ? Je lui avais serré la main et balbutié quelques mots pour lui dire mon admiration. Je devais avoir l’air d’une groupie béate dans mon maillot de foot trop grand, au sens propre comme figuré. Sur le terrain, malgré ses 60 ans, Rocheteau galopait comme à ses meilleures heures. Nous avions perdu 12 à 1, sans la moindre remontada. Perdre devant un Vert était un honneur.
En 1976, le football français n’avait pas gagné. Il lui faudrait attendre 1993 et l’OM pour gagner la Coupe d’Europe. Et 1998 pour gagner la Coupe du Monde. Notre pays est devenu un grand pays de football, favori là où il ne l’était pas du tout il y a 50 ans. Le chemin parcouru est considérable. On se souvient des grandes victoires, de buts phénoménaux, de coupes brandies vers le ciel, de joueurs légendaires, de générations dorées et d’une France transportée de joie. J’ai aimé Platini et Zidane, j’aime Griezmann et Mbappé. J’ai vibré pour eux et je continue de le faire. J’ai une collection un peu désuète de maillots de foot de l’équipe de France au fond d’une armoire à souvenirs. Il me manque cependant un maillot, celui qui compte le plus : le mythique maillot vert aux liserés tricolores et au logo de Manufrance. Il faudrait que je le trouve. Et que je retourne à Saint-Etienne. Depuis 50 ans, j’ai le 45 tours de la chanson de Monty Allez les Verts!, alors le reste doit être encore possible. Voilà, c’est l’histoire d’un supporter des Verts parmi tant d’autres. A quelques jours du 12 mai, des 50 ans des poteaux carrés et des regrets éternels de toute une génération, j’ai eu envie de la partager pour dire merci à une équipe et une époque. Le printemps 1976 reste cher à mon cœur et les poteaux sont devenus ronds.