
Il y a deux semaines, j’ai tenu à Bruxelles la première séance de dédicaces de mon livre La Vie d’après. C’était un beau jour de la fin septembre. Dans la librairie qui m’accueillait se pressaient des amis et lecteurs, heureux d’échanger sur cette aventure littéraire et intrigués aussi par le petit bonnet gris vissé ce soir-là sur ma tête. Certains savaient, d’autres non. Pourquoi porter un bonnet alors qu’il faisait encore beau ? J’ai laissé venir les commentaires, l’air certainement amusé. Un truc de breton, le look du vieux loup de mer, une coquetterie d’auteur pour sa première, l’imagination m’a fait sourire, autant ce soir-là que sur les réseaux sociaux lorsque parurent les photos de la soirée quelques jours après. La réalité est que j’aurais préféré ne pas porter de bonnet, que les cheveux en pétard arborés en page de couverture de mon livre ou la petite houppe de Tintin qu’il m’était arrivé parfois de sculpter au gel m’auraient volontiers convenu. Je ne le pouvais juste plus. Je n’ai plus de cheveux. Depuis le mois d’août, je suis une chimiothérapie. C’est un combat intime, un tsunami personnel aussi. En cet octobre rose, je me suis dit que je devais partager mon histoire d’homme affrontant le cancer du sein.
J’ai 61 ans. Je ne suis plus un jeune premier, mais pas encore une vieille croûte non plus. En fin d’hiver dernier, je m’étais inscrit à toute une série de courses à pied et à vélo en Belgique. Je m’étais entrainé consciencieusement et lorsque vint le printemps, je me mis à enchaîner des résultats que je n’avais plus obtenus depuis 7 ou 8 ans. J’étais surpris et surtout très fier. Je me sentais dans une forme éblouissante et je me réjouissais déjà avec gourmandise de mes ascensions à vélo des cols des Vosges prévues pour juillet. Cette aventure cycliste malheureusement n’aurait pas lieu. A la fin du mois de mai, j’aperçus un matin dans le miroir de la salle de bains lumineuse de ma maman en Bretagne quelque chose d’étrange sur ma poitrine. L’un de mes mamelons était rentré. Portant instinctivement la main, je sentis une petite masse dure. Derrière l’autre mamelon, il n’y avait rien de tel. Nous devions partir le lendemain à Londres en famille pour une semaine. Je passai notre séjour britannique avec une inquiétude sourde. Au retour à Bruxelles, je vis mon médecin. Durant la palpation, son visage se figea. Il me fallait au plus vite faire une mammographie et une échographie. Dans mon esprit, il n’y avait guère de doute. J’avais lu que la rétractation du mamelon était un signe du cancer du sein.
La biopsie pratiquée à la mi-juin confirma que c’était bien un cancer. Je me souviens du tourment et de la terreur qui m’assaillaient les jours précédant le diagnostic. Redouter le pire, espérer encore un petit peu, seule mon épouse savait ce qui m’arrivait. Je ne souhaitais alerter personne, ne pas faire peur, protéger mes enfants dont l’année scolaire s’achevait. Après la biopsie et avant son résultat, par défi, je m’étais aligné aux 40 kilomètres à vélo du Brussels Ride. Avec mon fils Marcos, un peu comme dans un contre la montre par équipe, nous avions accompli un temps extraordinaire. Je pédalais avec rage, en me disant que j’étais sans doute malade, que je ne remonterais peut-être pas de sitôt sur mon vélo, et peut-être même plus jamais. Je me sentais perdu. C’était peut-être ma dernière course. Le diagnostic du cancer, curieusement, vint me libérer de toutes ces angoisses. Je savais désormais ce que j’avais et c’était important. Le mot était nommé. Surtout, une date d’opération était fixée avec un chirurgien dont l’humanité me toucha au premier regard et au premier mot. Les enfants partirent le lendemain en vacances chez leurs grands-parents, en Bretagne et en Espagne. Personne ne savait rien. J’avais un rendez-vous médical tous les 3 ou 4 jours. L’opération aurait lieu le 9 juillet. J’étais prêt.
Je me sentais cependant coupable de mentir par omission. De l’hôpital, j’assurai par téléphone à mes enfants qui m’interrogeaient sur l’étape du Tourmalet dans le Tour de France que j’avais été épaté par l’ascension du col par Tadej Pogaçar. La vérité était que j’étais sur la table d’opération à l’heure exacte de son passage au sommet. Après deux jours d’hôpital, je retrouvai la maison. La canicule était accablante. Je me reposais entre mes livres, le Tour et les derniers matchs de la Coupe du Monde de football. J’essayais de sortir chaque jour faire quelques pas. Il n’était plus question de courir. Je m’arrêtais toujours dans la fraicheur de l’église de la Trinité, à la recherche de la paix intérieure. Un peu moins de 10 jours après mon opération, suffisamment solide sur mes jambes, je pus prendre un train pour la Bretagne. Je voulais voir ma maman, tout lui raconter, la rassurer et sortir aussi de ce mensonge par omission qui me minait. La force de sa réaction me toucha. Elle fut aussi contagieuse. Je pouvais une semaine après prendre, rasséréné et au volant de mon auto, la route de la Galice pour y retrouver mes enfants et leur dire enfin. Plus que tout, il m’importait de pouvoir leur expliquer, les yeux dans les yeux, ce qui m’était arrivé et les apaiser. Ce serait une forme de libération.
Mes enfants sont formidables. Bien sûr, il y eut la surprise et aussi la crainte, mais je ne leur cachai rien, ni de ce que j’avais traversé, ni des raisons pour lesquelles j’avais voulu durant un long mois les protéger de cette nouvelle. Ils avaient mérité leurs grandes vacances d’été, pas mes misères et mes tourments. Je leur montrai même ma cicatrice. Il me faudrait vivre avec désormais. C’est une mastectomie que j’avais subie et ma poitrine ne serait plus jamais la même. Sous le soleil de Galice, j’appris peu à peu à apprivoiser cette cicatrice, à l’accepter, à la faire mienne. J’avais le droit de nager et les mouvements dans l’eau me firent le plus grand bien, comme plus tard dans la mer à l’Ile-Tudy. Au début, j’avançais timidement vers la piscine du club de golf de La Corogne, un drap de bain sur moi, inquiet que l’on me regarde. Cette crainte d’apparaître comme une bête de foire me poursuivit quelques jours avant que je ne me dise que je devais être plus fort que le présumé regard des autres. Le matin, je marchais le long de la mer et je pus même reprendre doucement la course à pied. Le retour du sport m’apaisait. Tant de choses se bousculaient pourtant dans mon esprit. J’avais peur de m’effondrer, personnellement, professionnellement. Que serait mon avenir ? La présence de ma famille me sécurisait.
Je ne devais pas initialement suivre une chimiothérapie. L’étude génomique de la tumeur prélevée montra finalement qu’une chimiothérapie adjuvante s’imposait. J’appris la nouvelle alors que nous roulions en famille de la Galice vers la Bretagne. C’était la mi-août. Le temps d’installer tout le monde à l’Ile-Tudy et d’accompagner mes enfants pour leur premier jour de voile, je sautai dans un train pour Bruxelles et ma première cure. J’en savais finalement si peu sur le cancer et ses traitements. Il me fallait devenir un étudiant du cancer, lire, interroger, chercher et lire encore. Je le fis et le fais toujours. C’est à l’Ile-Tudy que je vécus les effets secondaires de la première cure. Ce fut rude : les courbatures, les douleurs, les aphtes, une inflammation cutanée, la perte du goût et une insomnie d’une semaine. Je marchais difficilement. Je voulais profiter de ce coin de Bretagne si cher à mon cœur et je ne le pouvais pas vraiment. Je n’avais plus assez de forces pour partir à l’aventure comme chaque été sur mon kayak de mer. Au retour à Bruxelles, au début septembre, mes cheveux tombèrent et ma barbe aussi. En l’espace de quelques jours, il ne restait plus rien. Je ressentis une immense peine et un fond d’humiliation. Je savais que cela pouvait arriver. J’avais juste espéré que ce ne soit pas le cas.
La maladie fait partie de la vie et la guérison aussi. Le cancer met à nu, exposant le corps et l’âme. Je suis dans les mains d’une équipe de soignants formidables. Leur professionnalisme et leur gentillesse me bouleversent. Avec eux, j’ai retrouvé confiance et c’est précieux. A chaque cure de chimiothérapie, je sais que je vivrai quelques jours difficiles, puis que je remonterai la pente et qu’en troisième semaine, je pourrai même courir. Quand vient ce moment, je me risque sur le tapis roulant de mon club de sport, où des barres peuvent me permettre de me rattraper en cas de coup de mou. Je ne fais plus que 10 kilomètres par heure, mais c’est une belle petite victoire. Je compte aussi les bons moments, les sourires, les encouragements. C’est une amie portugaise, en traitement comme moi, qui me l’a recommandé : « Count the blessings », m’a-t-elle instruit. Je le fais. Nous nous parlons souvent, de nos soins comme aussi de l’avenir dans la même espérance. Je reçois des photos de ses marches le long de la mer à Lisbonne. Je lui envoie des photos des miennes dans les rues de Bruxelles ou sur la plage en Bretagne. Je lis. J’ai eu envie de redécouvrir la biographie de Pompidou. Je vais entamer l’œuvre de Roger Martin du Gard, Les Thibault. J’attends le soir avec bonheur le retour de Dolores et des enfants.
En 35 ans de vie professionnelle, je n’avais jamais été absent pour raison médicale plus de 10 jours, la faute à un Covid carabiné. C’est désormais un congé médical de 6 mois que j’ai. Cela m’apparaissait vertigineux en août. Je retrouverai le travail au début janvier. J’apprends dans l’intervalle à être un bon patient et cela requiert d’être … patient ! Ce n’est pas ma toute première qualité. Le cancer est l’opportunité d’une découverte de soi-même. Il n’est jamais trop tard pour changer un petit peu – en bien, naturellement. Dans quelques semaines prendra fin ma chimiothérapie. Une radiothérapie suivra avant le repos qui me conduira au retour à la vie active. Je sais que je reviendrai changé, endurci sans doute par l’épreuve traversée, plus humain certainement aussi. Le 25 octobre, je recevrai sous un petit bonnet les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur des mains de Bernard Cazeneuve. Ce sera à l’Ile-Tudy, chez moi dans le Finistère, ce village que j’aime depuis si longtemps, comme un clin d’œil du destin. Je devais être chevelu ce jour-là. Ce ne sera pas le cas, mais au fond cela ne compte guère. Ce qui compte, c’est la vie, la famille, les amis, celles et ceux qui, présents dans la salle ou par la pensée, me donneront la force de regarder devant. Je vivrai ce moment intensément.
Un jour viendra l’après-cancer. Je n’y suis pas encore, mais quatre mois après cette fin de printemps que je n’attendais pas, je me suis senti assez solide pour raconter ce qui m’est arrivé. Je crois à la valeur de la parole et du témoignage. Sur 100 cancers du sein, moins de 1% concernent des hommes. C’est rare, c’est si peu connu. Je reçois même de l’administration de l’hôpital des courriers s’adressant à Madame Le Borgn’ tant il est improbable que le patient que je suis soit un homme. J’en souris et les soignants avec moi. C’est aussi pour cela que j’ai voulu témoigner, en espérant que ce que j’ai écrit ici ne choquera pas. Il faut rompre le silence, la rareté de la parole, la crainte du regard des autres. C’est tellement important. Il n’y a pas de protocole de détection pour le cancer du sein de l’homme, mais il est des symptômes qu’il ne faut pas négliger. Ce matin de la fin mai 2026, dans la lumière de la salle de bains de mon enfance, j’ai eu la chance de voir quelque chose que je n’apercevais peut-être pas auparavant. Je le prends comme un signe. Je combats la maladie et je guérirai. J’aperçois dans mon garage mon vélo sur son socle, attendant la prochaine course. Cela me faisait de la peine il y a quelques semaines encore. Cela me fait envie désormais. En décembre, avant Noël, je pédalerai de nouveau.
A tous les soignants qui s’occupent de moi depuis le mois de juin, un immense merci !




Quand s’en va l’été
Depuis plusieurs jours, il fait un temps resplendissant à Bruxelles. Un ciel bleu, pas de nuages ou si peu, c’est comme si l’été avait décidé de jouer les prolongations. Cela me rappelle ma lointaine jeunesse et Joe Dassin avec sa chanson L’été indien. Mes bermudas restent d’actualité et je m’en réjouis. Je ne souhaitais pas les ranger trop tôt. J’ai envie d’étirer la saison le plus longtemps possible, sachant qu’un jour, il faudra bien que l’automne belge nous rattrape. J’aime ce moment où tout reste encore possible, entre soleil et peut-être même un peu de chaleur, alors que l’été a officiellement pris fin. Le matin, j’accompagne mes enfants au bus pour l’école. C’est tôt, il fait un peu frais, mais sans plus. Le retour de l’école solde le temps des vacances, mais pas l’esprit de l’été. Peut-être est-il difficile en effet de travailler lorsque la lumière d’une belle journée s’aperçoit depuis la salle de classe. Depuis mon petit bureau sous les toits, je regarde les grands arbres qui me font face. Dans le parc près de ma maison, les marrons ont commencé à tomber, mais les feuilles ne s’en vont pas encore. Elles restent d’un vert ferme pour quelques semaines. C’est à l’approche d’Halloween que l’orange et le jaune viendront, et la pluie avec eux. Il nous reste un mois de répit.
Cela fait plus de trois semaines que nous avons retrouvé la maison. C’était un dimanche soir, notre voiture prenait le dernier virage au bout de la longue route pour venir se ranger sagement devant chez nous. La veille, nous étions encore à l’Ile-Tudy. Chaque année, le passage de l’Ile-Tudy à Bruxelles, de la mer à la ville, me surprend. Le bonheur de trois semaines auprès de l’océan prend fin, tardivement, comme si nous repoussions l’échéance. Nous sommes sur la plage pour le dernier bain, la dernière partie de ballon, le dernier coup de pagaie, et puis tout d’un coup vient le moment d’ouvrir les valises, de les remplir, de vider les placards et de faire provision de nos souvenirs. Le lendemain commence la route du retour. Le panneau de l’Ile-Tudy s’éloigne dans le rétroviseur. Au fond de la voiture, il y a toujours quelques larmes. Revenir d’une traite en Belgique est trop dur. Il reste le dernier déjeuner de crêpes avec Mamie, le moment de l’embrasser, la peine de la voir nous faire signe comme chaque fin de mois d’août depuis la pelouse de la crêperie. La voiture roule vers la Manche ou le Calvados, étape ultime du périple. Une musique douce nous accompagne. Elle a des accents de nostalgie. Les regards se perdent dans le paysage. La Normandie est belle et nous console.
L’année dernière, c’était Honfleur et aussi Villerville, un bonheur pour l’amoureux de Un singe en hiver que je suis. Cette année, ce fut Port-en-Bessin et Le Havre. Il nous faut voir quelque chose, un lieu, une plage, la mer, encore la mer avant de rentrer. Sur la route du retour, j’espère que septembre sera doux, que l’automne ne nous attendra pas trop tôt. Généralement, mon vœu est exaucé. Il est arrivé parfois aussi qu’il ne le soit pas vraiment. Mon ciré jaune de breton est là au cas où, dans l’entrée, lorsque je pousse la porte du retour. Je le préfère cependant en novembre, quand les feuilles jonchent le sol et que le deuil des beaux jours est fait. Il n’y a alors plus de regrets. Mais l’été, cette année, est encore là et c’est finalement le miracle. A l’Ile-Tudy, les marées d’équinoxe sont passées et les photos que j’aperçois sur les réseaux sociaux montrent quelques voiliers au large et quelques baigneurs dans les flots aussi. J’ai fait un saut dans le nord du Finistère la semaine passée. Les touristes étaient partis, mais pas le soleil. A Brignogan, j’ai eu la plage pour moi tout seul lors de mes marches du soir. Au restaurant, il restait une petite saveur des vacances.
C’est toujours comme cela quand s’en va l’été. Il y a ces derniers petits signes auxquels on se raccroche. La canicule est lointaine et on a si vite oublié combien la pluie redoutée fut, un temps, tellement espérée. J’ai juste rapproché les fauteuils de jardin d’un abri, des fois qu’elle vienne vraiment et qu’il faille détaler au plus vite. Je vais au jardin en fin d’après-midi, un mug de thé fumant et un bon polar en main. Ce furent d’abord les aventures du Commissaire Dupin, en français et en allemand. Ce sont désormais celles de Mary Lester. Jean-Luc Bannalec – ou plutôt Jörg Bong – et Jean Failler accompagnent ma fin d’été, pour l’un du côté de l’Aven, pour l’autre sur la Côte des Légendes. Depuis mon jardin, je me dis qu’il faudra que j’aille à L’Amiral à Concarneau manger la fameuse entrecôte grillée du Commissaire Dupin et qu’à Quimper, je retourne faire un petit tour Venelle du Paint-Cuit, là où vit Mary Lester et où je passais à l’âge du lycée. Ce sont mes bonnes résolutions de l’automne. Concarneau, Quimper, la Bretagne reviendra. Ce sera à la fin du mois d’octobre. D’ici là, j’ai envie de profiter des derniers beaux jours. Ce soir, je ferai près de chez nous la première séance de dédicaces de mon livre. J’en suis tout ému. Ce n’est pas rien. Le soleil m’accompagnera.
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