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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Sur un coup de pompe et quelques idées

Mon petit bureau, sous le toit de ma maison

Ce dernier jour de novembre est tout gris depuis les hauteurs de ma maison, sous le toit, là où j’ai niché mon petit bureau. L’automne a filé vite et l’hiver pointe déjà son nez. Au milieu de mes livres, dans mon cocon, je suis heureux. Je suis au repos aussi, instruction du médecin. J’ai trop tiré sur la corde. Entre 12 et 13 heures de travail par jour depuis le début septembre. La fatigue m’a rattrapé. Les nuits trop courtes, les journées trop longues, les notes écrites au kilomètre, les réunions empilées les unes après les autres sans plus trop savoir pourquoi, la volonté de (trop) bien faire, la crainte d’oublier quelque chose, tout cela était devenu mon quotidien. J’étais comme dans un tunnel, travaillant à l’arrache, sans plus rien sentir si ce n’est l’obligation récurrente de « délivrer ». Jusqu’à un sérieux coup de pompe le week-end dernier. Ces quelques jours de repos obligé pour remonter ma tension devenue toute faible s’imposaient. Mes proches le voyaient, moi un peu moins. On n’est jamais le meilleur juge de sa fatigue. Il faut savoir se ménager. Je l’ai parfois dit à d’autres, mais je ne m’étais jamais appliqué ce sain conseil à moi-même. Il n’est jamais trop tard pour le faire. C’est une résolution que je fais mienne désormais, avec quelques semaines d’avance sur la nouvelle année.

Travailler, c’est ce que j’ai toujours aimé et voulu faire, comme salarié, puis comme entrepreneur. J’ai beaucoup souffert de l’inactivité forcée après mon retrait de la vie publique en 2017. Je voyais chacun partir au travail le matin. Je restais seul, avec le souvenir de ma vie professionnelle passée. Les chasseurs de tête que je rencontrais et connaissais parfois depuis longtemps me disaient, certes gentiment, que la probabilité pour un cinquantenaire de renouer avec une carrière d’entreprise n’était pas bien grande. Rien n’était plus terrible pour moi. Je ne me sentais pas vieux – je ne le sens d’ailleurs toujours pas – mais j’étais malgré tout renvoyé à mon âge. Je rentrais chez moi, accablé, à l’issue de ces entretiens. Les candidatures que j’envoyais à des annonces d’emploi ne recevaient que rarement des réponses. J’avais même pensé postuler, un soir de tristesse, comme serveur au café situé tout près de chez nous. Travailler, c’est bien sûr gagner des sous, cotiser pour la retraite et avoir une assurance sociale, mais c’est aussi et d’abord être utile aux siens, agir, entreprendre. C’est ainsi qu’à la fin 2018, las de ne rien trouver, je me suis lancé comme entrepreneur, conseil, enseignant et conférencier. Je suis parti à l’aventure, devenant mon propre patron. J’ai aimé cela et j’ai réussi.

Un jour, alors que je n’y pensais même plus, la vie salariée s’est rappelée à moi. Pour dire les choses en raccourci, on cherchait un vieux, quelqu’un qui aurait vécu, qui pourrait apporter son expérience et son recul pour débrouiller une gouvernance compliquée et mettre les choses d’équerre. Je me suis dit que je pouvais être cette personne-là, ajoutant la sérénité à l’expérience requise. Les choses se sont faites et j’ai repris une activité salariée depuis un an. Je suis convaincu qu’il faut travailler plus longtemps. Je vis en Belgique où le taux d’emploi des 60-64 ans est au même niveau qu’en France (autour de 33%), très en deçà de la Suède (70%), de l’Allemagne (62%) et de la moyenne européenne (42%). Il est urgent de changer cela et de remonter le plus haut possible le taux d’emploi des séniors, qui fléchit dès le milieu de la cinquantaine, alors même qu’il reste une dizaine d’années de vie active à accomplir. C’est un regard différent sur l’expérience professionnelle et l’âge qu’il faut porter. On n’est pas cuit à la cinquantaine, bien au contraire. L’argument de la business continuity pour ne pas engager au-delà de 50 ans est injuste et infondé. Je pense que c’est le mix générationnel qui génère le meilleur partage de l’expérience, la transmission du témoin et la meilleure productivité.

Nos sociétés ne peuvent faire le choix du chômage. Passer par le chômage avant d’aller à la retraite est un traumatisme personnel et une perte économique pour les intéressés eux-mêmes, mais pour la collectivité aussi. Des années de chômage se traduisent par de moindres retraites et un coût d’indemnisation élevé. Il faut absolument inverser cela. En Belgique, l’âge de départ à la retraite a été porté à 67 ans récemment. En France, il le sera vraisemblablement à 65 ans. Comment imaginer et, plus encore, accepter que l’on puisse traverser une décennie de galère pour atteindre cet âge faute de pouvoir travailler ? Je ne crois pas au laisser-faire, à la main invisible du marché du travail, à la seule volonté des entreprises lorsque les préjugés à l’encontre des séniors demeurent si forts. Je pense que la place des séniors dans l’entreprise doit faire l’objet de négociations pour un pacte intergénérationnel. Chez Orange, un accord permet aux séniors de travailler à mi-temps avec une rémunération à 80% et une cotisation retraite à taux plein. De tels accords devraient pouvoir être soutenus par une fiscalité avantageuse. Le maintien dans l’emploi est un enjeu considérable alors que la vie s’allonge et que l’on entre dans la carrière professionnelle plus tard qu’auparavant.

Je serai bientôt l’un de ces séniors de plus de 60 ans. Il ne reste qu’une poignée d’années. J’approche pourtant la vie professionnelle avec la même envie qu’il y a 30 ans, lorsqu’elle a débuté pour moi. J’y vois les mêmes opportunités et les mêmes risques aussi, y compris celui du coup de pompe qui me conduit à cette semaine de repos sous mon toit de Bruxelles et le ciel tout gris de l’hiver qui vient. Dans le calme de mon petit bureau, laissant un livre de côté, j’ai eu envie de confier ces quelques réflexions. Je sais ce que c’est d’avoir plus de 50 ans et de vouloir travailler, j’en ai vécu les interrogations, les épreuves et les peines. J’ai eu de la chance. Tant ne l’ont pas eue, cette même chance. Je mesure également ce que c’est d’être arrivé à ce point de ma vie en bon état, laissant de côté ma fatigue du moment. Cela aussi, ce n’est pas partagé. C’est pour cela que je crois à la nécessité de prendre en compte la pénibilité des tâches dans l’accès à la retraite. Ce n’est pas un regard désabusé, d’abandon ou de rejet qu’il faut porter sur le travail, c’est un regard lucide et ambitieux, rompant avec toutes les idées reçues. Il faut travailler plus et plus longtemps. Il faut travailler mieux aussi (ma résolution) et savoir dire stop lorsque c’est trop. On travaille pour vivre, on ne vit pas pour travailler.

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Retrouver Mendès

Il y a 40 ans ce 17 octobre, j’entrais en première année de droit. J’avais quitté Quimper la veille pour ce grand saut vers la vie d’après. Trois mois auparavant, j’étais encore lycéen. J’avais 17 ans. J’arrivais à Nantes avec tout à découvrir, tout à apprendre aussi. M’organiser seul, vivre seul, ce serait mon quotidien pour longtemps. J’avais une petite chambre près de la cathédrale Saint-Pierre. M’asseyant ce matin-là dans le grand amphithéâtre de 800 places de la faculté de droit, bondé et agité, je mesurais combien la rupture avec la quiétude de mes années lycéennes serait rude. Je ne connaissais personne. L’année devait débuter par un cours de droit constitutionnel. Le professeur entra, jaugeant d’un rapide coup d’œil cette assemblée dissipée d’aspirants juristes, ouvrit son dossier et commença. Le silence se fit. J’imaginais une réflexion initiale sur le sens du droit dans nos sociétés démocratiques. Tel ne fut pas le cas. Le professeur avait écouté la radio, pas les étudiants. « Nous venons à l’instant d’apprendre la mort de Pierre Mendès France », dit-il. « Je souhaite consacrer ce premier cours à sa trace politique et à son désaccord avec le Général de Gaulle sur la question institutionnelle ». S’en suivit un exposé éblouissant, improvisé, sans aucune note, et d’autant plus admirable que – je le comprendrai plus tard – ce professeur n’avait pas la moindre affinité avec les idées mendésistes.  

Pour moi, Pierre Mendès France était le vieux monsieur qui, un an auparavant, avait versé une larme émouvante durant la cérémonie d’investiture du Président François Mitterrand. Je me souviens aussi qu’il parlait parfois au Club de la Presse d’Europe 1, que mon père écoutait sur son petit poste de radio tous les dimanches soirs. C’était à peu près tout. Au lycée, les programmes d’histoire s’arrêtaient en 1945 et je ne savais rien de la IVème République. Qui était Mendès France ? Le cours de mon professeur de droit constitutionnel me donna quelques clés, des pistes à explorer. Cette première heure de ma vie à venir de juriste m’avait passionné. Je pressentais que derrière le personnage de Mendès France, présenté sous l’angle de son affrontement avec de Gaulle sur la Constitution de la Vème République, il y avait bien plus. Le professeur avait mentionné la biographie écrite quelques années auparavant par le journaliste Jean Lacouture. J’entrepris de la lire dans les jours suivants, découvrant la richesse d’une vie, d’un parcours de politique et d’homme, les moments forts, les moments d’immense solitude aussi. La biographie de Lacouture fut le premier livre sur Pierre Mendès France que je lus. Il y en eut bien d’autres après, à commencer par les livres de Mendès lui-même. Ils mirent des mots et des idées sur mes premiers choix citoyens.

Je me sentais sans nul doute de gauche, d’une gauche éprise de liberté, loin des dogmes et bréviaires révolutionnaires. Je n’avais aucune appétence pour le marxisme et l’économie dirigée, aucune fascination pour le monde communiste, en France et au-delà. Dans le parcours et l’idéal républicain de Pierre Mendès France, je trouvai d’un coup beaucoup des références alors balbutiantes de mon éveil politique : la décentralisation, le lien attentif à la société civile, la rigueur économique et budgétaire, la modernité. Plus encore, c’est une méthode que je rencontrai : rassembler, fédérer, dans un souci de progrès et d’union, des forces et des idées peut-être différentes, en exposant honnêtement, sincèrement et régulièrement aux Français les initiatives, les objectifs et les résultats obtenus.  Pierre Mendès France devint pour moi une référence, me conduisant quelque temps après vers ceux qui en étaient perçus comme les héritiers : Michel Rocard et Edmond Maire. En cette fin d’année 1982, la gauche au pouvoir se heurtait au réel et s’apprêtait en 1983 à prendre avec François Mitterrand « le tournant de la rigueur ». Une large part de l’histoire qui s’écrivait sous nos yeux validait les recommandations et conseils de Pierre Mendès France. Mais il ne serait plus là pour la vivre, laissant à chacun le soin d’imaginer ce qu’il aurait pu écrire ou dire.

40 ans après, je repense à ce premier jour de ma vie d’étudiant et à l’émotion née de ce cours improvisé. Il fut déterminant. J’ai mené depuis une vie de juriste, une vie politique et publique. J’ai été parlementaire. Je n’ai jamais oublié Mendès. Dans les années 1990, j’adhérai comme simple membre à l’Institut Pierre Mendès France, fondé par plusieurs de ses anciens collaborateurs et amis. Ce réseau me permit de faire la connaissance de Stéphane Hessel, l’une des plus belles et éblouissantes rencontres de ma vie. A Bruxelles, dans une grande salle de l’ULB, je mis sur pied en 2002 une conférence sur l’héritage mendésiste, dont Stéphane Hessel fut le grand témoin. Etait-ce l’homme Mendès France que j’admirais ou sa méthode ? Il y eut sans doute d’abord l’homme, avec cette étrange et belle vie politique de près de 50 années, construite autour du noble souvenir des 7 mois et 17 jours de son gouvernement, mais passée finalement davantage dans le combat des idées qu’aux responsabilités du pouvoir. Avec le temps, c’est cependant la méthode qui finit par me passionner. Je crois le mendésisme profondément actuel. Il ne faut jamais renoncer à convaincre, à expliquer, à oser prendre des engagements et à les tenir. Le mendésisme est comme une synthèse, mêlant l’idéalisme, le courage, la confiance en le citoyen éclairé, la vérité et ses vertus.

40 ans après, j’aimerais que l’on redécouvre Mendès, sa trace et sa méthode. Le débat politique actuel est d’une insigne médiocrité. La course aux radicalités, à gauche comme à droite, ne construit pas l’avenir. Mais l’exercice du pouvoir, sans narratif ni justification des initiatives prises, dans la verticalité et une grande solitude, alimente l’inquiétude aussi. Je crois qu’il est possible de relire utilement Pierre Mendès France, de faire vivre la modernité de ses idées et de sa méthode dans la France du XXIème siècle. Mieux, je l’espère. Rassembler toutes les volontés, c’est aspirer au dépassement, sans effacer les parcours et les histoires. Le meilleur d’une coalition est de fédérer des diversités qui s’assument derrière une perspective commune. Il faut aussi partager l’agenda de réforme entre action nationale, pouvoirs locaux, démocratie sociale et vie associative. L’Etat ne peut ni ne doit décider de tout. Tant d’autres pouvoirs peuvent également concourir ensemble à un agenda réformiste. Et il faut enfin expliquer le sens de l’action publique, régulièrement, modestement, dans une unité de ton et d’action. Il manque une pédagogie de l’action publique, une forme d’éducation populaire et permanente, par la preuve, pour la confiance citoyenne. Je voudrais imaginer que le mendésisme inspire à nouveau l’action publique face aux défis de notre temps. Retrouvons Mendès.

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Loulou des Balkans

Avec Louis Sarrazin face aux manuscrits de Mozart, Salzburg, avril 2015 (photo Cyril Mallet)

La disparition de Louis Sarrazin hier jeudi 6 octobre m’a beaucoup peiné, comme tant d’autres de ses amis. Sa personnalité, son itinéraire, ses histoires et ses passions ne laissaient pas indifférent. Cela fait plus de 20 ans que j’avais rencontré Louis. La première fois, je crois, c’était vers l’an 2000 à l’occasion d’une coordination des sections européennes du PS à Moosburg an der Isar, dans la campagne bavaroise, près de Munich. Louis n’était pas encore membre du PS à l’époque. Engagé à l’ADFE, il était venu en curieux d’Autriche et avait découvert ce petit monde partisan et joyeux, qui s’était empressé de l’adopter. Je me souviens des premiers échanges avec lui, conclus d’éclats de rire tonitruants et autres histoires hilarantes qu’il aimait conter, assorties d’anecdotes fleuries sur ses voyages et itinérances entre les Carpates et les Balkans.

Car Louis était avant tout un voyageur. Sans voiture et sans permis, il allait partout en train, en bus et à pied. Je n’ai pas souvenir qu’il m’ait un jour parlé de vélo. La vie l’avait conduit en Autriche, où il avait pris racine, familialement et professionnellement. Il aimait l’Autriche, mais rien ne le tentait plus que les pérégrinations vers les Balkans. Longtemps, ce furent entre nous des thèmes de conversation, surtout après l’élection de Louis à l’Assemblée des Français de l’étranger en 2006, qui fit de nous deux des collègues puisque j’en étais aussi. Puis à compter de 2012 et du début de mon mandat de député des Français de l’étranger, nous passâmes à la pratique avec des voyages ensemble vers l’Albanie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine ou la Bulgarie. Louis était toujours prêt à partir, valise faite, rajoutant des étapes et autres conseils sur mon agenda.

Je garde un souvenir ébloui de ces journées (longues) et nuits (courtes). Louis était un voyageur infatigable, curieux de tout. Il avait aussi un estomac solide. Il tenait à ce que nous mangions et buvions sérieusement. Cela fait partie du job, assurait-il. C’est ainsi qu’il entreprit de m’initier au « brandy des Carpates », avant de passer à la rakija au sud de Sarajevo et au-delà. Partout où nous passions, Louis était connu. Cela témoignait d’un engagement de terrain remarquable et d’une disponibilité sincère. Il y avait chez lui une gentillesse profonde et une sensibilité incroyable. Louis embrassait toutes les causes, vent debout contre les injustices, jamais en retard d’une colère contre les crédits rabotés ou les allocations oubliées. Il était une vigie sociale, me saisissant autant que nécessaire et demandant – à raison – des comptes sur les résultats obtenus, sans oublier les sous de ma réserve parlementaire.

Il me parlait de son enfance en Franche-Comté, je lui parlais de la Bretagne. Nous avions la province en commun, l’envie de voir le monde, et le goût des autres. Louis était d’une résistance sans faille. Je me souviens d’un voyage en Albanie, au début de l’année 2013. Je devais inaugurer une bibliothèque de l’Alliance française, à deux heures de route de Tirana. Louis m’accompagnait. Nous étions arrivés en retard, la nuit déjà tombée. Des tas de gens nous attendaient. En fait de bibliothèque, ce n’était pas un bâtiment dont il s’agissait, mais d’un simple meuble avec quelques étagères. Le fou-rire guettait. Le président de l’Alliance avait apporté sa production viticole personnelle. C’était une épouvantable piquette. Mon verre avait fini derrière les plantes vertes. Louis, avec un claquement de langue, avait assuré à l’inverse que tout cela était bien bon et son verre avait aussitôt été rempli de nouveau.

Une autre fois, il m’avait rejoint en Bulgarie, me recommandant un bon hôtel. Le lendemain matin de notre arrivée, Louis apparut tout fatigué et pale (« dislivet », aurait-on dit chez moi en Bretagne) au petit-déjeuner. Sa chambre était située juste au-dessus d’une boîte de nuit et la musique avait été lancée à fond vers minuit. Les murs tremblaient, le sol bougeait et le lit aussi. Louis n’avait pas fermé l’œil de la nuit. De l’autre côté de l’hôtel, j’avais dormi comme une marmotte. On en avait ri, concluant que les voyages formaient la jeunesse, même la jeunesse un peu amortie comme la nôtre. Quelque temps après à Belgrade, nous avions séjourné dans un hôtel appelé « Président ». Ma chambre s’appelait Ceauscescu et je dus dormir face à un portrait géant du conducator… Louis, à l’inverse, faisait face paisiblement au portrait de la présidente islandaise.

Cette somme d’histoires avait rendu Louis très populaire dans mon équipe parlementaire, qui l’avait vite rebaptisé « Loulou des Balkans ». Louis était fidèle. Il était toujours présent, attentif, attentionné. Un jour, préparant avec mon équipe un déplacement en Autriche, il avait suggéré une étape à Salzburg, au Mozarteum. Il voulait me présenter l’ancienne conservatrice, à la retraite depuis peu. Ceci nous conduisit, Louis et moi, avec notre ami Pierre Avédikian et mon collaborateur Cyril Mallet, dans les entrailles du musée, face aux manuscrits originaux de Mozart. Ce moment-là, l’émotion ressentie, la force de l’instant resteront à jamais dans ma mémoire. Un an après, nous étions de retour pour célébrer la remise de la Légion d’honneur à cette compatriote remarquable, qui a consacré toute sa vie à Mozart et dont je tiens de Louis le privilège, la chance d’avoir fait la rencontre.

C’était tout cela, « Loulou des Balkans », un type au grand cœur, à la générosité sans limite, toujours partant pour l’aventure, aimant crapahuter partout et loin, comme il le racontait. On ne dit jamais assez aux gens de leur vivant qu’ils sont précieux, comiques, inspirants, attendrissants. J’aurais aimé le dire à Louis. Le temps file et un jour, ils ne sont plus là. Louis n’est plus là et nous sommes nombreux aujourd’hui à éprouver de la peine, du chagrin, à penser aux siens et à vouloir l’exprimer. Il reste la plume, les souvenirs, les photos, les vidéos peut-être aussi. Je me dis que Louis est parti en voyage, je ne sais trop où. Il est parti en nous laissant des tas d’images et de récits, désormais en nous, comme un leg commun à ses amis. Il vivra dans nos mémoires, entre rires et reconnaissance, rêves et causes, à jamais « Loulou des Balkans ».

En mai 2013 au camp de Mauthausen (photo Cyril Mallet)

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C’est maintenant que tout se joue

Août 2022, sur la plage de l’Ile-Tudy, un orage de mer impressionnant

Depuis quelques jours, l’automne s’est installé. Le souvenir d’un été brûlant s’éloigne peu à peu, à mesure que les nouvelles inquiétantes de l’hiver qui vient s’imposent dans l’actualité et notre quotidien : inflation, pouvoir d’achat, crise énergétique, récession, guerre en Ukraine, huitième vague du Covid. Les mois à venir seront redoutables pour le monde et pour nous tous. Mieux vaut le dire avec les mots qu’il faut que de rosir un discours sans plus savoir pourquoi. Il faut expliquer ce qui nous attend, parler avec justesse de ces périls et surtout n’en oublier aucun. Or, la crainte que l’on peut nourrir est que le climat disparaisse à nouveau des radars et des priorités de l’action publique lorsque le froid s’installera. Rien ne serait pourtant plus dramatique tant la crise climatique est là, menaçante, profonde et déjà pour partie hors de contrôle. Du printemps à ces dernières semaines, ce sont des situations extrêmes et inédites que nous avons affrontées : températures caniculaires prolongées, sécheresses terribles, incendies gigantesques, orages d’une violence inouïe. Rien dans la mémoire humaine n’égale la somme de ces catastrophes, les unes après les autres, les unes avec les autres. Et ce pour une raison toute simple : la concentration de gaz à effets de serre continue d’augmenter.

Nous sommes prisonniers de notre addiction au pétrole, au gaz et au charbon. C’est de la combustion de ces énergies fossiles que procèdent très largement les émissions de gaz à effet de serre. La pandémie avait porté un coup d’arrêt à la hausse des émissions en 2020. Dès 2021 cependant, le mouvement est reparti et 2022 aggravera malheureusement la tendance. Sur les cinq premiers mois de 2022 en comparaison aux mêmes premiers mois en 2019, l’augmentation des émissions mondiales de CO2 est de 1,2%. Ces émissions proviennent majoritairement de la production d’électricité et des activités industrielles. Les pays concernés sont notamment les Etats-Unis, certains pays européens et l’Inde. Les sept dernières années ont été les années les plus chaudes enregistrées à ce jour et il ne fait plus grand doute que les prochaines années dépasseront à leur tour ces records. A ce rythme, c’est avant 2040 et en valeur tendancielle que le seuil de 1,5° d’augmentation de la température terrestre par rapport à l’ère préindustrielle sera atteint. Ce 1,5° d’augmentation de la température terrestre … d’ici à la fin du siècle est l’objectif de l’accord de Paris sur le climat de 2015. Cela veut dire que si rien ne change radicalement et vite, l’accord de Paris aura vécu.

Nous sommes aujourd’hui à un niveau de réchauffement de 1,1° par rapport à l’ère préindustrielle. C’est ce niveau de réchauffement qui a généré les phénomènes climatiques extrêmes de l’été passé. Une étude publiée récemment par une équipe de chercheurs sur le climat dans la revue Science a établi qu’à un niveau de réchauffement de 1,1°, la Terre risquait déjà de passer cinq seuils de rupture majeure, emportant de lourdes conséquences climatiques : la disparition des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique de l’Ouest, le dégel du permafrost dans les régions boréales, l’extinction des coraux et l’arrêt d’une part de la circulation océanique dans le nord de l’océan Atlantique. Le dégel total du permafrost pourrait à son tour susciter un réchauffement supplémentaire entre 0,2° et 0,4° en raison du rejet des quantités de CO2 et de méthane actuellement piégées par le gel. Entre 1,5° degré et 2° d’augmentation de la température terrestre, l’autre trajectoire de l’accord de Paris, la même étude cite cinq autres seuils de rupture susceptibles d’être passés, conduisant à la disparition des glaciers de montagne ou à l’effondrement du courant océanique connu sous l’acronyme AMOC, qui joue un rôle critique de thermostat pour la Terre.

Voilà où nous en sommes. L’été 2022 nous a donné une idée des périls et bien pire est à venir si les décisions des Etats parties à l’accord de Paris n’étaient pas au niveau de leurs engagements. Si l’on veut contenir le réchauffement climatique à 1,5° d’ici à la fin du XXIème siècle, il faut pouvoir diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre pour 2030 – dans 8 ans – et atteindre coûte que coûte la neutralité carbone d’ici à 2050. Aujourd’hui, si rien ne changeait, c’est une augmentation de quelque 2,6° de la température terrestre qui attendrait la Terre en 2100. A ce niveau d’emballement, d’autres seuils de rupture seraient dépassés, conduisant à l’effondrement de la forêt amazonienne et à la disparition des puits de carbone qu’elle constitue pour la planète. L’augmentation du niveau de la mer s’établirait à plusieurs mètres, submergeant des espaces côtiers, des villes, des régions et des Etats entiers. Dépasser ces points de rupture créerait selon les climatologues une bascule irréversible, une perte de contrôle et de prévisibilité sur la régulation du climat de la Terre, quand bien même la température mondiale devait à terme se stabiliser. Cette perspective terrifiante est tristement plausible, sans prise de conscience et décisions radicales.

Le temps nous est compté. Les promesses sont insuffisantes. Il faut des actes, concrets, massifs, en rupture. L’Union européenne doit montrer le chemin, comme elle le fait depuis plus de 30 ans et chaque Etat membre en son sein doit assumer sa part de responsabilités. Etat-hôte de l’accord de Paris, la France a un devoir d’exemplarité. La condamnation du gouvernement par le Conseil d’Etat pour inaction climatique est une tache qu’il faut effacer par la preuve. Il en est de même des objectifs non-atteints en termes de déploiement des énergies renouvelables, seul pays de l’Union dans cette embarrassante situation. Le Green Deal européen nous contraint et c’est tant mieux. Il faut libérer les initiatives, simplifier les procédures, cesser de mégoter et d’avoir peur de tout, arrêter d’opposer les énergies renouvelables et le nucléaire, les unir pour nous libérer des énergies fossiles. Il faut planifier, allouer les moyens, associer les industries et la finance aux décisions, mobiliser la recherche et le développement, fixer des objectifs contraignants de baisse des émissions par secteur et par région, ne tolérer aucune exception ni traitement de faveur. C’est en étant au clair chez nous que nous agirons efficacement dans les enceintes multilatérales. Car c’est maintenant que tout se joue.

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Mes collines et les leurs

En 2021, du côté de Ménez Meur

J’ai toujours aimé le mois d’août. Dans les étés de ma jeunesse, je trouvais en août une forme de sérénité et de douceur, que le temps qui passe n’a jamais démentie. Juillet était joyeux, trépidant, énergique. La fin des classes était encore toute récente. Les transistors grésillaient des tubes de l’été et des nouvelles enthousiasmantes venues de la route du Tour de France. Il y avait du monde sur les plages et dans les terrains de camping. La vie battait son plein. A l’inverse, août était calme et tranquille. Les couleurs du ciel étaient différentes, prononcées, pleines de contrastes, et le vent toujours caressant. Dans l’air flottait l’odeur des champs et des fleurs, de la rosée du matin aux dernières lueurs du jour. C’était la seconde partie de l’été, celle qui s’achèverait par la rentrée des classes. Juillet avait été pour ma famille le temps du Pays Bigouden et des tentes plantées dans un petit verger de Loctudy, avec la mer toute proche. Août serait celui de Quimerc’h, le village de mon enfance, juché sur les premières hauteurs de l’Arrée, plus loin des vagues et des plages, une campagne de l’intérieur. Quitter le verger dans les derniers jours de juillet me faisait toujours de la peine, mais pédaler vers Quimerc’h au mois d’août était une grande aventure et quelque part une promesse aussi.

De chez nous à notre maison de Quimerc’h, il y avait 45 kilomètres, que je parcourais seul à vélo depuis mes 13 ans. J’empruntais la vieille route de Brest, délaissée par les voitures depuis l’ouverture de la voie express. Ce n’était pas plat. Je pouvais laisser libre cours à mon imagination, me rêver un instant en coureur forcément héroïque, grimper en danseuse dans mes premiers cuissards les côtes pentues après Landrévarzec, puis au sortir de Port-Launay. A Châteaulin, je passais fièrement le long de l’Aulne sur l’avenue qui accueillerait quelque temps plus tard les plus grands champions cyclistes du moment pour le traditionnel Circuit de l’Aulne. J’en serais, bien sûr, mais avant m’attendraient ces semaines heureuses à l’assaut des collines de Quimerc’h. Au bas de Pont-de-Buis se situait le Pont-Neuf. Il franchissait la Douffine, une petite rivière descendant de l’Arrée. J’avais la sensation après le Pont-Neuf d’embrasser ces collines et ces pentes dont j’avais rêvé toute l’année. C’est comme si un autre monde commençait. Je crois bien que les collines de Quimerc’h avaient dans mon imaginaire rien moins que la puissance et la magie de celles de Pagnol. Sans doute aussi parce qu’à Quimerc’h, je retrouverais oncles et tantes, cousins et cousines, une histoire, notre histoire.

Je n’ai jamais oublié mes collines. Elles ont forgé ma jeunesse et restent aujourd’hui un repère, une identité, une boussole pour le temps qui reste. L’enfance est une fabrique magistrale de souvenirs, non pour quelques années, mais pour toute une vie. J’ai fait, à l’orée de l’âge adulte et durant des années, des voyages lointains et fascinants, mais ils n’occupent dans ma mémoire qu’une part finalement secondaire. C’est dans la simplicité de mes vacances d’enfant, les jeux d’alors, les conversations amusées et tendres avec les oncles et les tantes, les histoires qui m’étaient racontées ou celles que je devinais que se trouvait le secret. Et ce secret s’appelle la transmission. Mes collines sont belles parce que des gens humbles et aimants ont su les enchanter. Aujourd’hui encore, lorsque je les arpente, je revois ces visages depuis longtemps disparus et qui ont tant compté. Il y a au détour de chemins des souvenirs qui me reviennent, des bribes d’histoire à partager pour ne pas qu’elles se perdent. Un calvaire, une chapelle, des sapins, une pente à 10% sur laquelle mon oncle cyclotouriste testait mes mollets et jarrets de futur coureur cycliste. Sur mon vélo, je partais à l’aventure, sans carte, terminant parfois dans des cours de ferme avec un furieux molosse à mes trousses.

J’écris ces lignes au bord de l’océan, dans le Sud-Finistère. Nous sommes arrivés d’Espagne il y a quelques jours. Mes enfants y ont passé un mois avec leurs grands-parents maternels. Ils ont désormais retrouvé leur mamie bretonne. Juillet, août, c’est le temps de leurs collines. Mais que sont-elles et où sont-elles ? Là où nous sommes à l’Ile-Tudy, à un ou deux mètres tout au plus au-dessus du niveau de la mer, les collines sont virtuelles. En Galice, elles étaient celles de la Zapateira et de son club de golf, perché sur les hauteurs de La Corogne. Cela fait plusieurs étés que mes enfants les arpentent. Il y a sans doute moins d’imprévu sur les greens que dans mes sprints impromptus de cours de ferme, mais le bonheur reste pourtant le même : partager. Partager avec les grands-parents, un jour, un soir, une semaine, un mois, des années. Partager et apprendre, interroger, comprendre ce qui est dit et deviner le reste, ce sont les miracles et les bonheurs longs de la transmission, ceux qui survivront à tout et accompagneront une vie, par-delà les destins. Les collines de mes enfants sont aussi nos vagues bretonnes, celles qu’ils affrontent sur les voiliers du centre nautique de l’Ile-Tudy. Tribord, babord, naviguer au près, je me fais avec eux le passeur de cette mémoire-là.

Chaque génération a ses collines d’enfance. Les pellicules Kodak et les films Super 8 de mes jeunes années rendaient tout cliché rare et précieux (et muet). Ce n’est plus le cas à l’âge des IPhones. Les images sont partout, les enregistrements aussi. J’aurais tellement aimé conserver la voix de ceux des miens qui ne sont plus. Ils me manquent, mais leurs histoires, leur bonté, leurs visages, leurs regards, leurs sourires m’accompagnent malgré tout. La transmission, c’est s’imprégner des autres. On ne le sait pas sur l’instant. On le découvre après, parfois même longtemps après, à la faveur d’une conversation, d’une anecdote partagée, d’une joie ou parfois aussi d’une peine. Enfant, je partais à l’assaut des collines, pour découvrir et apprendre. Je suis maintenant sur les collines, pour raconter et partager, à mon tour. Ainsi va la vie et c’est heureux. Et c’est juste aussi. Mes collines à moi sont encore là. Un jour, il s’y trouve un peu moins de monde, mais les souvenirs, les valeurs et les messages demeurent, ancrés à jamais. C’est le plus important. Les Bretons sont conteurs dans l’âme. Je dois en être aussi. Raconter ce qu’on m’a dit, l’écrire également. Des grandes et des petites histoires, celles qui rassemblent, qui émeuvent et qui unissent. Pour que vivent mes collines et puis demain les leurs.

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