
Il y a des rencontres qui marquent. Elles tiennent à la personnalité dont on fait la connaissance, à sa richesse d’âme, sa force intérieure, sa générosité, ses talents. Elles tiennent parfois aussi aux circonstances originales de la rencontre. Dans mon parcours de vie, avoir fait la connaissance du journaliste et écrivain Eric Fottorino est un moment qui m’est cher. Eric est devenu depuis lors un ami. J’ai repensé à tout cela il y a quelques semaines lorsque, par le plus grand des hasards, Eric et moi nous sommes retrouvés dans le même wagon de TGV en partance pour la Bretagne. De Paris à Rennes, nous avons travaillé sérieusement, puis de Rennes à Vannes, dans le TER BreizhGo, nous avons fait joyeusement la conversation, littéraire, sportive, politique, économique, familiale. Nous avons parlé de tout et finalement des choses de la vie, comme nous le faisons avec bonheur chaque fois que nous nous retrouvons. Eric Fottorino est un éternel jeune homme, attentif et prévenant, dont les passions sont contagieuses : le vélo, l’écriture, le journalisme, l’entrepreneuriat, les idées. Je suis un fidèle lecteur de l’hebdomadaire Le 1, qu’il a créé en 2014, et aussi de ses nombreux livres et romans. J’aime la finesse de sa plume, sa capacité à raconter et dire l’émotion, son unité personnelle.
Tout est venu des livres, ou plutôt d’un livre. C’était il y a près de 15 ans, au début du mois de juillet 2011. Mon épouse devait bientôt donner naissance à notre premier enfant. Je lui avais offert une journée de massage pour maman enceinte aux thermes de Chaudfontaine, près de Liège. Là-bas, il ferait plus frais qu’à Bruxelles. Que vas-tu donc faire durant les soins, m’avait-elle demandé. J’avais bien un bouquin au fond d’un sac, mais, comme le Tour de France venait de s’élancer, je ne pouvais manquer d’y ajouter L’Equipe. Chez le marchand de journaux, à côté des exemplaires de L’Equipe, il y avait curieusement un livre de poche avec une jolie couverture de peloton. C’était Je pars demain, d’Eric Fottorino. D’Eric Fottorino, je connaissais les articles lus durant des années dans Le Monde, mais pas encore les livres. J’achetai Je pars demain en plus de l’Equipe et nous primes la route de Chaudfontaine. Là-bas, au bord de la piscine, j’ouvris la première page du livre et ne le lâchai plus jusqu’à la dernière. L’histoire d’un journaliste quadragénaire, Eric en l’occurrence, allant voir son patron pour lui demander du temps pour se préparer à courir le Grand Prix du Midi Libre avec l’équipe professionnelle de la Française des Jeux avait embarqué le fondu de vélo que je suis.
La passion du vélo vient tôt et habite toute une vie. Au fil des pages, ce que racontait Eric Fottorino mettait des mots sur ma propre histoire. Ce courage, cette folie, ce bonheur de se dire « voilà, j’ai 40 ans et je veux courir une course cycliste avec les pros », je trouvais cela admirable et dément. J’aurais aimé en faire de même, en vérité. Le livre était d’autant plus fascinant qu’il s’achevait juste avant le départ de la course et que le lecteur était appelé de fait à imaginer la suite par lui-même. De retour de Chaudfontaine, emporté par la force de ce livre, je postai une petite lettre à une adresse en Charente-Maritime trouvée dans un vieux Who’s Who. Mon fils Marcos naquit avant l’arrivée du Tour. L’été passa. A la fin du mois d’août, je reçus un mail d’Eric Fottorino, qui avait trouvé ma lettre. J’étais très touché qu’il me réponde. Il s’en suivit un échange, puis une rencontre à Paris sur une péniche auprès de la passerelle Solférino. Eric arriva avec deux livres sur le vélo. Notre déjeuner fut passionnant, du sport à la politique. Eric me fit parler du mendésisme au cœur de mon engagement et en tira un article pour la revue L’Hémicycle. J’étais à quelques mois de mon élection à l’Assemblée nationale. De mon côté, je courus acheter L’Homme qui m’aimait tout bas et Questions à mon père.
Cette rencontre me fit entrer dans l’univers littéraire d’Eric Fottorino. Ces deux livres que j’avais lus juste après notre déjeuner sur la Seine me touchèrent profondément. Ils m’ébranlèrent même et continuent encore de le faire. Peut-on aimer deux pères, son père adoptif et son père biologique ? « Comme on peut aimer deux enfants, on peut aimer deux pères à la fois », écrit Eric par une phrase aussi simple qu’elle est puissante. Dans ces deux livres, j’ai découvert son histoire personnelle, complétée par la lecture émouvante de 17 ans et de Mon enfant, ma sœur quelques années après. J’y ai trouvé une narration délicate, une interrogation d’une grande force et rare humanité sur les origines, l’identité, les racines, le secret, la transmission, les regrets, les espoirs, la fragilité des êtres et des destins. Peut-on aimer au terme d’un long et intime cheminement, fait de questionnement envers soi et les autres ? La lecture d’Eric Fottorino m’a appris qu’il ne faut pas juger, mais comprendre par les réponses apportées un jour, même tard, par la bienveillance discrète d’un regard quand les mots ne viennent pas et par les silences qui disent l’affection souvent mieux que toute expression. Ces thèmes-là résonnaient en moi depuis longtemps sans que je ne le sache.
Un matin de mars 2013, dans ma première année de mandat de député, je reçus un appel d’Eric. Il voulait me voir pour parler d’un projet. Je pensais qu’il s’agirait d’un nouveau livre. Assis sur le canapé de mon petit bureau, il m’informa tout de go qu’il allait courir le Tour de France. Scotché par l’information, j’avais les yeux ronds comme des soucoupes. Eric avait passé la cinquantaine. Le projet était formidable. C’était le Tour du centenaire, qui partirait de Corse. Eric allait constituer une équipe de coureurs, femmes et hommes, issue de la diversité des régions de France, pour courir chaque étape du Tour la veille de la course. Ce Tour-là, il s’appellera Le Tour de fête, me dit-il. Je m’engageai pour aider, rameutant mes collègues députés des villes d’arrivée et de départ de chacune des étapes. Il y avait l’hébergement, le soutien d’un club cycliste local, de généreuses volontés à trouver. Eric fit son Tour avec cette belle équipe qu’il avait constituée, gravissant tous les cols et terminant fièrement sur les Champs-Elysées. Pris par une seconde naissance estivale, je ne pus courir l’étape à vélo à laquelle j’étais convié, mais je vins à Paris pour accueillir Eric et son équipe au Conseil constitutionnel avec Jean-Louis Debré. Quelques mois après, un très beau film diffusé sur France Télévisions raconta Le Tour de Fête.
D’Eric Fottorino, de la lecture de ses livres et de nos conversations, j’ai appris qu’il faut oser, choisir, avancer. Le regard sur le passé n’est pas une nostalgie, il est un appel à l’espoir. Lorsque sort un livre d’Eric, je cours chez le libraire. J’admire la richesse et la diversité de l’œuvre qu’il construit depuis plus de 30 ans. La langue française est belle sous sa plume. Eric est un conteur-né, que l’on retrouve aussi à la radio. Dans le TER qui filait au cœur de la campagne bretonne, nous avons lié la littérature et le vélo, les anecdotes croustillantes et les souvenirs épiques. Lui en Charente-Maritime, moi dans le Finistère, tous les deux devant nos télévisions en noir et blanc un jour brûlant de juillet 1975, quand Thévenet dépassa Merckx dans la montée vers Pra-Loup. Nous avons convoqué les anciens du Tour, ceux qui pédalaient ou qui écrivaient, et Antoine Blondin en particulier, qui titra un jour « Il est arrivé premier dans un état second » et « La défaillance de Limoges » un autre jour. Nous avons parlé de ce fameux virage à 24% du Mur de Huy dans la Flèche Wallonne qui fait frémir tant de cyclistes, sauf Paul Seixas que nous espérons voir en jaune sur la route du Tour. Au rendez-vous de l’amitié, nous avons imaginé l’avenir et nous n’en avons pas exclu l’enthousiasme. L’avenir, ce sont aussi des livres, des vélos et des rêves.
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Chaleurs de mai
Il y a déjà plusieurs mois, un petit voyage en famille à Londres avait été prévu. Avec mon épouse, nous voulions faire découvrir la capitale britannique à nos enfants. Il y aurait les musées, les monuments, les parcs, les marches le long de la Tamise et bien sûr aussi un stade mythique à visiter, vu que le foot anglais et la Premier League sont entrés dans leur imaginaire par la grâce de la télévision. Londres étant parfois pluvieux, nous avions pensé que la semaine de la Pentecôte en cette fin de mois de mai serait clémente et nous épargnerait quelques possibles moments sous les parapluies. La réalité a dépassé nos espérances, à tel point d’ailleurs que des ombrelles auraient été indiquées en lieu et place des pépins. Comme de l’autre côté de la Manche, une chaleur accablante nous attendait à la descente du train à St Pancras et ne nous a plus lâchés depuis lors. Dans les vieux thermomètres, ceux que l’on trouve encore sur un mur ou une porte, le mercure s’envole allègrement. Si tôt dans l’année, une telle canicule est inédite. Dans la rue, les gens marchent, écrasés de chaleur. Ils se massent les uns contre les autres à l’ombre des abris-bus. Et dans les bus, surtout à l’étage, l’air conditionné est une lointaine fiction. Le soleil, c’est bien. La fournaise, c’est moins sûr. Et ce n’est pas encore l’été.
Lorsque j’avais l’âge de mes enfants, l’arrivée des beaux jours se signalait différemment. Autour de Pâques, la grisaille de l’hiver breton disparaissait, faisait place à des soleils timides, puis plus affirmés. La nature se réveillait, garnissant les champs et les talus de fleurs sauvages. Venait ensuite le mois de mai, doux et heureux. Il y avait toujours un dimanche qui nous conduirait au bord de l’océan. J’éprouvais chaque année la même surprise : la mer était étincelante, le soleil brillait et l’iode nous entourait. Je réalisais symboliquement que l’hiver était fini et que les vacances – les grandes – s’annonceraient bientôt. C’était face à la baie de Bénodet ou sur la dune de Mousterlin. De la mer venait le bruit lointain d’un bateau à moteur. Le vent ne soufflait plus. Chaque mois de mai, j’étais émerveillé, comme si je n’avais pas vu venir le printemps et que ce moment était comme une porte vers les beaux jours. Après ce moment en venait un second : celui de la promenade scolaire. Nous grimpions joyeusement avec nos maîtres, nos amis et nos petits sacs de provision dans un bus vers une plage. Je me souviens de Kerfany-les-Pins, de Beg-Meil ou de la descente de l’Odet. Ce serait le premier moment dans l’eau, la première nage de la saison. Et les premiers coups de soleil aussi.
C’était un autre temps et une autre vie. Sur les rivages de mon enfance, la canicule sévit comme à Londres. Il m’est difficile de raconter à mes enfants la bascule des saisons telle que je la ressentais à leur âge. Ils vivent depuis toujours dans une grande ville et en visitent une bien plus grande cette semaine. Là où, pour moi, la douceur de l’air annonçait l’été, le dôme de chaleur s’est désormais faufilé et préfigure des mois brûlants. Ils ne s’en émeuvent pas. Depuis des années, c’est ainsi et ils n’ont pas le recul de temps plus lointains. Sans doute les images de passants avançant la bouche ouverte à la recherche de l’air ou longeant les murs dans l’espoir d’y trouver l’ombre font-elles partie des fins de printemps à présent. A l’échelle d’une vie d’une cinquantaine d’années et plus, le bouleversement climatique est saisissant. Ce ne sont pas des articles ou des livres qui nous l’apprennent, mais la vraie vie et les souvenirs. Ces phénomènes extrêmes qui mettent les sociétés en souffrance et les services publics en tension comme la canicule de cette semaine sont ceux qui qualifient le plus la réalité de la menace qui nous guette. Il faut réduire la crise climatique et il faut s’y adapter aussi. Les guerres, les conflits et les crises ne sauraient nous détourner de cette obligation.
Je m’étais dit qu’à Hyde Park, un petit moment sur le Serpentine, en pédalo ou en bateau à rames, ferait plaisir à me petite équipe. Je nous imaginais presque comme dans la fameuse course d’aviron entre Cambridge et Oxford. J’ai dû battre en retraite. Loin d’y trouver une quelconque fraîcheur, nous aurions pris sur l’eau le soleil en direct. Mieux valait marcher à l’ombre des arbres. C’est ce que nous avons fait. Cet après-midi, nous irons rechercher la nature dans un beau et grand jardin. J’adore les jardins anglais. J’y passerais volontiers des jours. Depuis hier soir, un petit vent s’est levé. Il y a enfin un peu d’air. Les fleurs et leurs couleurs nous attendent. Ce doit être un travail redoutable de les maintenir par des températures tropicales. Lorsque l’Eurostar nous ramènera à Bruxelles sous quelques jours, nous descendrons du train tout bronzés. Ce n’était pas vraiment notre idée au départ. Le bronzage, c’était plutôt pour juillet. Mes enfants reviendront de Londres l’esprit plein de souvenirs. A Greenwich, il faisait chaud, mais c’était grandiose aussi et le coucher de soleil sur Westminster était magique. Ces moments partagés gravent une mémoire. C’est Londres dans les chaleurs de mai, une ville unique, que nous aurons peut-être envie de revoir à nouveau, sous la pluie de l’hiver cette fois.