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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

La Chancelière et nous

Konrad Adenauer Stiftung/2009

Demain est jour d’élections en Allemagne. Comme tous les 4 ans, le Bundestag sera renouvelé. Un élément marque ce rendez-vous électoral : le retrait de la vie publique d’Angela Merkel. Je ne suis pas chrétien-démocrate. Mes préférences vont à la social-démocratie, dont j’espère le succès autour d’Olaf Scholz et du SPD. Je dois reconnaître pourtant ne pas être insensible à la personnalité de la Chancelière. Et plus encore à sa part de mystère. Comment en effet peut-on exercer le pouvoir sans discontinuer durant 16 années et atteindre un niveau record de popularité au moment de se retirer ? Dans un pays comme la France où les courbes de popularité s’effondrent sitôt une élection présidentielle gagnée pour ne jamais ensuite se redresser, la performance de la Chancelière ne peut qu’interloquer. En 16 ans, on peut lasser un pays, faire des erreurs et en payer le prix. Il y a toute une jeunesse allemande qui n’a connu d’autre leader pour son pays qu’Angela Merkel. C’est long, 16 ans. C’est même énorme. Cette jeunesse, plus encore que le reste de la population, ne votera sans doute pas majoritairement pour la CDU demain. Mais elle regarde la Chancelière qui s’en va bien plus favorablement que le parti dont elle est membre et qu’elle a dirigé si longtemps.

Quel est le mystère d’Angela Merkel, ou plutôt l’alchimie qui a construit durablement sa popularité ? C’est un style, un leadership, une attitude. Il y a la sobriété, la simplicité, la prudence, la parole mesurée, l’écoute, le respect et le souci d’expliquer. On ne devient pas « Mutti » pour les Allemands en un jour. Angela Merkel a construit son succès et sa trace au fil de son histoire à la Chancellerie, pas à pas, à l’épreuve des faits, là où tant d’autres s’abiment par facilité ou dans l’ivresse des cimes. La Chancelière a su incarner son pays, protéger et rassurer. Protéger, rassurer, voilà des mots volontiers perçus comme frileux et que l’on balaie d’ordinaire pour imaginer que la flamboyance fait une élection. Sans doute peut-on gagner une élection sur la flamboyance, mais en aucun cas une réélection. La seule force du verbe ne fait pas illusion. Le charisme n’est pas là où on l’attend. Les temps que nous vivons depuis le début du XXIème siècle sont troublés, incertains et durs. Les citoyens attendent qu’on leur parle en confiance, clairement, justement, que l’on entende leurs craintes, leurs difficultés et leurs aspirations. Ils ont non seulement besoin de résultats, mais aussi de se sentir représentés. C’est cela qu’Angela Merkel, aux responsabilités, est parvenue à faire.

Il y a les choix politiques, que l’on peut apprécier ou non, et puis il y a l’exercice du pouvoir. Les deux sont importants. La qualité de la parole publique est essentielle. L’Allemagne n’est pas la France, les différences culturelles et historiques existent et resteront. Reconnaissons que la vie politique française est – comment dire – plus éruptive et manichéenne que la vie politique allemande. Et pourtant, il y a beaucoup à apprendre de l’exemple d’Angela Merkel et de la relation tissée par elle avec les Allemands dans l’exercice du pouvoir. Je suis convaincu que l’unité de sa parole y a été pour beaucoup. La parole publique doit être sobre, complète, juste et également suffisamment rare pour être entendue. L’influence de Michel Rocard m’a conduit à donner crédit au parler vrai, au plus près des faits et des réalités. Mais le parler vrai ne suffit pas. Il faut aussi une qualité d’écoute et une sincérité d’expression pour que le lien se construise, dure et qu’avec lui vienne la confiance. Si une part de cela se travaille et relève d’une méthode, la vérité est que l’essentiel repose d’abord sur la personnalité. Et la personnalité d’un leader, femme ou homme politique, est forgée par l’enfance, la formation, la relation aux autres, la capacité de se remettre en cause.

La crise démocratique que traversent de nombreux pays est une crise de confiance, dans les institutions comme aussi dans les élus qui les dirigent. Vu depuis l’étranger, c’est ainsi que je la ressens en particulier en France. Le sentiment de ne pas être écouté, de ne compter pour rien, d’être méprisé, ignoré, regardé de haut prospère dangereusement et alimente le vote vers les extrêmes, en particulier vers l’extrême-droite. La verticalité éloigne la décision, l’hétérogénéité de la parole publique dessert l’explication. D’une expression à l’autre, un pouvoir ne peut être à la fois proche et lointain, attentif et rude, bavard et sec. Il faut vouloir écouter, justifier et convaincre. En 16 ans, Angela Merkel aura travaillé avec 4 Présidents de la République française successifs. Elle aura appris à les connaître, mais eux, auront-ils appris des raisons de son succès à elle ? Une page se tournera demain pour Angela Merkel et pour les Allemands, mais aussi pour nous tant sa figure aura été familière des années durant. Des livres viendront, les siens peut-être, pour raconter le récit d’une aventure singulière, celle d’une femme de l’Est arrivée là où personne, y compris elle-même, ne l’attendait. Ce temps du témoignage sera précieux pour l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, mais aussi pour demain.

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Alliés ou adversaires ?

Image par David Mark, de Pixabay

Rompre un contrat, c’est toujours moche. Y ajouter le mensonge et la duplicité, c’est encore pire, et a fortiori entre alliés. L’annonce il y a quelques jours par l’Australie de l’abandon du contrat signé en 2019 avec la France sur la vente de 12 sous-marins conventionnels pour une alliance avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni n’est pas seulement une décision commercialement choquante, c’est un camouflet diplomatique d’une grande violence et d’une rare indignité. Cela veut dire que la parole de l’Australie ne vaut rien et que son Premier ministre est un vulgaire menteur. Notre pays a été trompé et abusé. Monsieur Morrison avait été reçu par le Président Emmanuel Macron à Paris en juin dernier. Il n’avait pipé mot. Il y a quelques semaines encore, à la fin août, ses Ministres de la Défense et des Affaires étrangères s’étaient réunis avec leurs homologues français et le programme sous-marin consécutif au contrat de 2019 était à l’agenda des échanges. Eux aussi n’avaient rien dit. Or, l’on sait maintenant que c’est en réalité depuis des mois que le gouvernement australien préparait un partenariat avec les Etats-Unis et les Britanniques, aux termes de laquelle Lockheed Martin fournira des sous-marins désormais nucléaires à la marine australienne. Exit Naval Group, exit la France, exit le « contrat du siècle ».

J’étais encore à l’Assemblée nationale lorsque l’annonce de ce contrat était intervenue. C’était pour notre pays et notre industrie de l’armement une excellente nouvelle. Je m’en étais réjoui. Je savais combien le gouvernement français s’était engagé pour la conquête de cet énorme marché, les investissements et les emplois qu’il y avait derrière cela. Je n’ignore certes rien de la Realpolitik qui existe dans les relations internationales, mais – sans doute vieux jeu – je crois aussi en le respect de la parole donnée et des obligations contractuelles, tout comme au respect que les membres d’une alliance se doivent en toutes circonstances entre eux. Il y a des choses qui ne se font pas. Ce n’est pas simplement l’Australie qui a dupé la France, ce sont aussi et surtout les Etats-Unis. J’avais voulu croire sincèrement que Joe Biden n’offrirait pas seulement un autre visage de son pays, mais aussi une autre politique, attentive à ses alliés et ouverte au multilatéralisme. Il n’en est tristement rien. C’est « America First », à peine ripoliné. Joe Biden a fait le choix d’humilier la France au nom des intérêts américains, assisté d’un Boris Johnson empressé, dont le fumeux slogan de « Global Britain » n’est finalement guère autre chose que d’être à la remorque de Washington par rejet de l’Europe.

Tout cela est bien triste. Peut-on encore parler d’alliance lorsque l’on se comporte de la sorte ? La crise qui secoue la relation franco-américaine depuis ces derniers jours est profonde et inédite. Le Président Emmanuel Macron a eu raison de rappeler nos deux Ambassadeurs aux Etats-Unis et en Australie. La France n’est pas n’importe quel pays. Elle doit être respectée. Ce ne sont pas quelques paroles contrites et dégoulinantes d’hypocrisie qui répareront ce qui a été brisé, à commencer par la confiance. Il y a des dédommagements à obtenir au profit de Naval Group. C’est un contentieux énorme qui s’ouvre dont l’Australie devra payer tout le prix. Et puis il y a l’avenir de la relation transatlantique – en a-t-elle d’ailleurs encore un ? –  et in fine la place que l’Europe entend se donner face à l’évolution du monde. Plus que jamais, ce triste épisode souligne pour elle l’urgence de prendre son destin en main. C’est de souveraineté européenne dont il doit être question à Paris, à Berlin, à Bruxelles et ailleurs. Nous n’avons pas à être exclus du jeu par l’affrontement sino-américain dans la zone indo-pacifique. Nous devons nous imposer. L’évolution du monde et ses multiples défis requièrent une Europe puissance, y compris et surtout dans cette zone où tant se joue, pour y défendre nos intérêts et nos idéaux.

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A l’année prochaine

A l’Ile-Tudy, rue des Vagues, penser à demain

Il y a deux jours, nous avons retrouvé Bruxelles au terme d’un long périple qui aura conduit la famille en Galice, puis en Bretagne. Mes enfants et mon épouse avaient effectué le voyage vers la Galice en avion. Parti quelques semaines après eux, j’ai tout fait en auto. En raison de la crise sanitaire, les vols qui nous permettaient les étés précédents de passer de Galice en Bretagne n’existent plus. J’ai traversé la France, puis l’Espagne verte avant de faire la route inverse vers le Finistère, puis la Belgique. Cela représente du chemin, mais je ne l’ai pas senti vraiment passer. Le besoin de vacances, de partir, de se vider l’esprit après une année aussi difficile était irrésistible. J’ai vu les Pyrénées, longé les côtes de Cantabrie et des Asturies avant d’arriver en Galice. La Galice me touche beaucoup. Le Breton que je suis y retrouve l’océan, mais aussi le monde celtique. C’est une Espagne moins connue, moins classique, surtout en temps estivaux. Il y a dans l’air, sur les côtes, dans les ports et dans les paysages beaucoup de choses qui me rappellent chez moi. Nous sommes allés en famille à Saint-Jacques de Compostelle, là où arrivent les marcheurs après un long, parfois très long périple. Cette aventure vers Saint-Jacques me fascine. J’aimerais un jour y arriver à mon tour, fourbu et heureux, en paix.

Je ne sais pourquoi j’associe depuis toujours les vacances d’été à une symphonie de couleurs et de senteurs. L’hiver belge est certes un peu gris, mais la Belgique ne manque pas de couleurs pourtant. Les vacances sont comme une libération : s’en aller, se ressourcer, lire, se reposer, oublier le quotidien, se retrouver, nous retrouver. Mes souvenirs d’été sont ceux d’une voiture qui file vers le sud, chargée et heureuse, en partance vers un petit coin tranquille et libre. Ils sont aussi ceux des plages et des bords de mer, sous un ciel généreux, entre rires d’enfants, jeux et baignades. L’été doit être simple. Mes enfants sont jeunes. Ils profitent avec bonheur de leurs grands-parents (et les grands-parents profitent beaucoup d’eux aussi). Ils jouent, ils apprennent. Il y a le golf en Galice, la voile en Bretagne. Je suis moins calé en golf qu’en voile. Sur le green, j’essaie de suivre, je suis leur élève. Sur le bord de l’eau, le matin avant de prendre la mer, en début d’après-midi à la descente du bateau, je conseille. Et perché sur un rocher, je filme et photographie les premiers bords, les premiers empannages, les premières galères – cela arrive – et la quasi-entrée de Pablo en Optimist dans le port de Loctudy au milieu des chalutiers la semaine passée. Des tas de clichés à regarder avec nostalgie quand vient l’hiver.

Deux étés ont passé par temps de crise sanitaire. L’esprit libre des étés d’avant m’a manqué, leur légèreté aussi. Entre l’été 2020 et celui-ci, il y a eu le vaccin, mais les distances, la prudence, les gestes barrières et les masques demeurent. Nous avons appris à vivre avec, même en vacances, au point peut-être de ne plus y penser. C’est le plus triste. Quand viendra la fin de la pandémie ? L’état du monde, les crises et les incertitudes sont redoutables. Avec mes enfants, j’ai regardé les Jeux Olympiques, leurs premiers réels JO. Ils ne voyaient que les exploits des athlètes – et c’est tant mieux – quand je voyais d’abord les stades et les tribunes vides de Tokyo. Où était la fête planétaire de l’olympisme, celle que l’on attend si longtemps, celle dont on rêve tous les 4 ans ? Le retour des talibans, le complotisme des antivax, les méga-feux, les tempêtes et les drames du climat ont marqué aussi l’été. Il n’y avait pas dans l’air de l’été 2021 que de l’espérance. Il y avait également de l’inquiétude pour demain. J’y vois un appel au civisme, à la responsabilité, au sens du réel. Dans un an viendra l’été 2022. Cet été d’après dépendra beaucoup de nous, de ce que nous ferons d’ici là. De rendez-vous avec nous-mêmes, de rendez-vous collectifs, de volonté et de sursaut. Et aussi d’élections.

Le matin, à l’Ile-Tudy, j’entendais le bruit des vagues tout près de notre maison. A 7 heures 35, le soleil se levait sur la plage. Je l’ai rarement manqué. Parfois, j’avais en tête encore les pages de livres lues la veille. Assis sur le petit banc face à l’océan ou simplement sur le sable, j’attendais les premières lueurs, avec les oiseaux de mer. Ces instants sont merveilleux. Ces quelques minutes qui voient l’astre s’annoncer à l’horizon valent tant pour la beauté des choses qu’elles révèlent. Je les ai même filmées, avec le mouvement de la mer en écho et les cris de quelques mouettes certainement aussi. La nature, le calme, les livres ont été au cœur de mon été. J’ai eu le bonheur de rencontrer Marie Sizun, dont j’avais lu nombre de romans. Nous avons l’Ile-Tudy en commun. Marie est venue dîner chez nous un soir. Il y a La Maison de Bretagne, primé cette année, mais aussi La gouvernante suédoise, Les sœurs aux yeux bleus et Le père de la petite dont la lecture m’avait bouleversé. Une histoire de famille impressionnante que Marie nous a raconté avec douceur et pudeur, à l’image de son écriture; belle et forte. Rien n’est plus passionnant que d’entendre une femme de lettres parler de son œuvre, de ses écrits, de son histoire, de ce qui conduit un jour à oser écrire pour ne plus s’arrêter.

C’était l’été 2021. Depuis mon petit bureau, sous les toits de Bruxelles, je rassemble maintenant les souvenirs. Il y a les photos, mais pas qu’elles. Je repense à cette soirée passée à l’Ile-Tudy avec les jeunes d’une colonie, à qui mon amie Stéphanie Chevara m’avait demandé de venir parler du climat et de l’environnement. Leur colonie associait le théâtre et la nature. Ils préparaient une pièce de Dario Fo. Nous avons échangé sur la fragilité de ce petit coin où nous nous trouvions, qu’ils apprenaient à découvrir et que Stéphanie et moi connaissons depuis toujours. La nuit tombait doucement sur la ria que nous apercevions par la fenêtre. J’avais une petite voisine à table, âgée de 11 ou 12 ans, qui découvrait la mer pour la première fois. Ce qu’elle m’en disait était tellement émouvant. Au bout de nos échanges, elle s’était endormie, de fatigue et d’émotion sans doute aussi. C’est cette image que je garderai de l’été qui s’achève, quand vient le temps de se dire « à l’année prochaine », cette formule de l’enfance que j’ai conservée. L’année prochaine, c’est dans longtemps, pensais-je alors. L’année prochaine me paraissait si lointaine. Le temps qui passe m’a appris que ce n’est pas si vrai, que l’année prochaine se prépare dès maintenant pour que le futur soit meilleur. Et que l’esprit des vacances dure longtemps.

Par la fenêtre du centre de colonie Berry-Tudy le 25 août au soir
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Mon jour le plus long

Le 23 août 1991 restera pour toujours gravé dans ma mémoire. Rien de spécial ne s’était pourtant passé dans le monde ce jour-là. Pas de catastrophe, pas de coup d’Etat, aucune élection en vue. J’habitais Los Angeles. Comme tous les matins, je m’étais levé tôt pour aller prendre mon bus afin de rejoindre le travail. Fauché comme les blés, je n’avais pas un sou vaillant pour me payer une voiture, même pas une vieille guimbarde. Dans une ville comme Los Angeles, ne pas avoir de voiture était (et reste) considéré comme le symbole de la dèche avec le plus grand D. De fait, les transports publics, pour le peu qui existe, y sont une vraie expérience. En arrivant à mon bureau ce 23 août, j’ignorais tout de la journée et de la nuit de folie qui allaient suivre. J’étais stagiaire dans une chaîne de magasins d’articles de sport. J’y faisais un peu de tout, depuis le coup de balai dans le « stock room » jusqu’à la saisie informatique des achats de marchandises en passant par la vente au rayon … aérobic d’un des magasins.

La boîte était sur le petit bord. Cela sentait largement le roussi. La fermeture serait d’ailleurs actée l’année suivante. Les magasins étaient beaux et grands, mais les clients préféraient les concurrents moins chers. Nous avions lancé une série de soldes en août, largement annoncées dans le Los Angeles Times. A compter du 24 août, il devait y avoir dans nos 3 magasins de Californie du sud des réductions de 50% sur les skis et les combinaisons de ski. Or, ce 23 au matin, le chauffeur-livreur de la société s’était fait porté pâle à la surprise de la direction et aucun des 3 magasins n’avait encore été livré. A 24 heures tout au plus du grand jour, un désastre commercial s’annonçait. C’est alors que mon boss décida que, à la guerre comme à la guerre, le stagiaire français s’improviserait chauffeur. J’étais tétanisé. Je n’avais conduit tout au plus que 2 ou 3 jours aux USA, toujours au volant de voitures de location. Le coup de grâce me fut porté lorsque le boss ajouta qu’au vu du volume de marchandises à transporter, nous louerions un camion plutôt que d’emprunter la fourgonnette de l’entreprise.

Je n’avais bien entendu pas le permis camion et cela n’empêcha pas pourtant mon boss de louer le véhicule sur la base de mon permis de conduire international auquel personne ne comprenait rien et de me lancer sur la route sans plus attendre. Mes protestations restèrent vaines. Comme je devais quand même avoir l’air torturé, il décida à la dernière minute de m’adjoindre un jeune vendeur du magasin de Beverly Hills, censé me guider et me tenir compagnie, mais en aucun cas conduire. Il devait également m’aider à charger et décharger la marchandise. A l’arrivée, le gars ne savait même pas lire la carte et avait zéro conversation. Il finit par s’endormir sur le siège du passager. Quant à la marchandise, elle valsa au premier virage, à l’occasion duquel je montai d’ailleurs allègrement sur le trottoir. Le camion s’avéra trop petit à la pratique et il me fut demandé de bien vouloir faire un second tour dans l’après-midi (pensais-je…). Sur les autoroutes à 6 voies de Californie, je conduisais la trouille au ventre, transpirant à grosses gouttes, genre Montand et Vanel dans Le salaire de la peur.

C’est qu’il me fallait en effet faire du chemin : Beverly Hills – Newport Beach, Newport Beach – Glendale et Glendale – Beverly Hills. Quelques bonnes centaines de kilomètres dans une chaleur de four, avec un air conditionné plus que défaillant, une circulation de folie et des heures de retard sur le planning fixé par le boss. A chaque fois que je changeais de voie, j’avais crainte de rouler sur une voiture. A l’arrivée à Newport Beach, faisant marche arrière à l’entrée du magasin, j’avais déjà éraflé le camion contre un mur. J’ignorais que le CEO de l’entreprise se trouverait au magasin. Et lui-même ignorait que le chauffeur qu’il verrait sortir du camion serait le stagiaire français. S’en suivirent deux magistrales avoinées, l’une pour moi et mon acolyte mutique pour le désastre des skis et combinaisons enchevêtrés dans le camion, l’autre pour mon patron à qui il fut reproché d’avoir lancé d’autorité sur la route une personne sans expérience ni permis adéquat avec des centaines de milliers de dollars de marchandises !

De retour à Beverly Hills en fin d’après-midi, alors qu’il me restait un autre tour complet à faire, mon copilote prétexta un besoin irrépressible de voir sa copine pour se débiner… C’est donc seul que j’entamai le second tour alors que la nuit se couchait progressivement sur le Pacifique. Je maîtrisais un peu mieux le camion, mais je restais bien angoissé. Les téléphones portables n’existaient pas à l’époque et c’est du magasin de Newport Beach que j’appelai mon boss pour lui demander que faire du camion à la fin des livraisons. Il me répondit de le garer sur le parking de la boîte et de prendre un taxi pour rentrer chez moi. Il était minuit lorsque j’arrivai au parking, qui n’était pas fait pour les camions, uniquement les voitures. Ajoutant à cela ma maladresse et ma fatigue, je montai sur le trottoir, roulant sur les fleurs et un petit sapin pour me retrouver finalement accroché (« en distribil », dirait-on chez moi en Bretagne) par un muret. Et en moins de deux minutes débarquèrent des vigiles avec des lampes torches et des molosses très peu engageants…

Inutile d’insister sur le côté pathétique de la scène. Un pauvre type apeuré, l’air épuisé et expliquant tant bien que mal ses misères à quelques brutes épaisses avec un bel accent français. Il fallut réveiller le boss et lui présenter la situation. La solution fut … de me renvoyer à la maison en taxi avec instruction de réapparaître pour 5 heures du matin afin d’appeler une grue pour déloger le camion avant l’ouverture des bureaux à 8 heures. Je ne fermai pas l’œil de la courte nuit et montai sur mon vélo dès 4 heures, traversant les quartiers dangereux de Los Angeles, la trouille au ventre. Je m’installai dans la loge du concierge et commençai à appeler les sociétés de dépannage. Deux ou trois me raccrochèrent au nez en croyant à une plaisanterie. Sans doute mon accent français. Jusqu’à ce qu’une entreprise finisse par m’écouter et envoie un vieux gars sympathique (et édenté, je m’en souviens encore !) me donner le coup de main salutaire. Pour 7 heures, le camion était redressé. A 8 heures, il était rendu à la société de location, qui ne vit même pas les éraflures…

J’étais cuit de fatigue, autant moralement que physiquement. C’était Voyage au bout de l’enfer, version urbaine, les conneries en plus. Le boss n’en menait pas large. Le CEO vint me voir … pour me présenter ses excuses au nom de l’entreprise. Il plaisanta sur l’utilité des assurances pour couvrir les sapins et les fleurs écrasés par les stagiaires. Je devais avoir un air de chien battu dans mon uniforme trop grand, logo sur la poitrine, des valises sous les yeux. La logique aurait voulu que l’on me donne la journée de repos après une telle aventure. Mais non, il fallait continuer à bosser. Business is business. Les soldes que j’avais sauvées la veille avaient commencé. La boîte jouait gros sur cette journée et nous étions tous sur le pont. Je n’en pouvais plus. J’allais de travers dans les couloirs et je finis par tomber endormi sur la moquette de mon bureau dans l’après-midi. C’est mon boss, poussant la porte, qui me réveilla et réalisa enfin l’absurdité totale de cette situation. Il chargea mon vélo dans sa voiture et me conduisit illico chez moi. Le repos, enfin, m’attendait. Quelque chose comme 15 heures de sommeil non stop…

Tous les 23 août, je repense à cette aventure. Cela fait 30 ans aujourd’hui. La prescription est depuis longtemps dépassée. Je peux désormais largement en rire. Il le faut, d’ailleurs. C’est à l’image de ce que fut ma vie américaine. Quelques belles galères, qui forment la jeunesse. Disons que j’ai vécu l’Amérique à la dure ! Et j’en ai aussi beaucoup appris. Je chéris sincèrement mes années californiennes, qui furent initiatrices, malgré la dinguerie de certaines situations comme celle-ci il y a 30 ans. Mon boss d’alors est devenu un ami précieux. Il nous arrive parfois d’évoquer ce jour d’aventure. A part cela, je n’ai plus jamais conduit de camion depuis le 23 août 1991. Et je n’ai bien sûr jamais passé le permis pour cela.

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10 ans

Août 2021

C’était le 19 août 2011, peu avant 9 heures. Un soleil timide se faufilait entre les rideaux de la chambre. Clinique Edith Cavell, Uccle. La nuit avait été longue. Le petit bonhomme se faisait attendre. Il arriva enfin. Les premiers cris signalèrent un bébé vigoureux et en heureuse santé. Cheveux rares, voix claire, Marcos était né. Sa maman était fourbue et son papa bouleversé. Tant de bonheur, tant d’émotion aussi. Ce matin du 19 août 2021, cela fait 10 ans. 10 ans que Marcos a rejoint nos vies, 10 ans que je suis devenu papa. Je repense souvent à ce jour-là, au mélange de joie, de fierté, de responsabilité et d’appréhension aussi que j’avais ressenti. Une nouvelle vie commençait, avec ce petit être qui occuperait nos jours et nos nuits, qui en deviendrait le centre avant, quelques années plus tard, de partager cet espace avec son petit frère, puis sa petite sœur. Il s’appellerait Marcos, nous l’avions décidé quelques jours auparavant. Vint un second prénom, Jeannot, celui d’un oncle que j’aimais beaucoup, parti au début du printemps et dont je voulais honorer le souvenir. Un trait d’union entre les histoires andalouse et bretonne, entre hier et demain. Né à Uccle, d’une maman espagnole et d’un papa français, Marcos possède les deux nationalités. Et il pourra aussi devenir belge à ses 18 ans.

Je revois ses premiers jours, entre la clinique et la maison, les visites, les visages réjouis, le nombre conséquent de bouteilles de champagne consommées. Les bulles et le biberon, c’était le match de l’été. Il y avait les cadeaux, les peluches, les petits habits. Je ne me lassais pas de le contempler. Mon appareil photo était en surchauffe, je crois bien. Les nuits étaient courtes et sans grand sommeil. Curieux sentiment que celui de tenir debout par habitude, au risque parfois de mésaventures plutôt cocasses. Quelques jours après la naissance de Marcos, me rendant en Flandre, je m’étais retrouvé à vider fébrilement une poubelle d’autoroute en costume et sous une pluie battante. J’y avais jeté certes le gobelet de café que je venais d’achever pour tenter de rester éveillé, mais aussi les clés de ma voiture… A la maison, dans son berceau, Marcos copinait avec plusieurs doudous venus de divers coins d’Europe, et un en particulier, un petit ours bientôt appelé Martin et qui sera le héros de son enfance. Ses sourires étaient fréquents. Lorsque passait mon petit doigt à proximité de sa main, Marcos l’attrapait et ne le lâchait plus. C’est sans doute cette proximité, ce besoin de se toucher, autant le sien que le mien, qui reste le souvenir le plus vif des premières semaines et des premiers mois.

Dix ans, c’est peu et beaucoup à la fois. C’est peu au regard d’une vie que l’on doit souhaiter la plus longue possible. Et c’est beaucoup car cela représente déjà une belle part d’enfance. Je repense au premier Noël de Marcos, à sa première assiette de légumes, à son premier jour à la crèche, au début de pneumonie qui menaça aussi son premier hiver. Vinrent le printemps et les beaux jours. C’était 2012. Elu député, je ramenai un soir mes nouveaux insignes, l’écharpe et la cocarde. Marcos se saisit prestement de la cocarde, bleue, blanche et rouge, qu’il pensait être une glace et se mit à la lécher, espérant y trouver une douceur … républicaine. Il reste de cet instant hilarant un cliché qui m’accompagne encore. De l’Assemblée nationale, Marcos fut un visiteur régulier, jusqu’à se faufiler dans l’Hémicycle avec moi un matin, juste avant le début de la séance, avec la bienveillante complicité d’un huissier pour une photo à mon banc. Un moment partagé, dont il s’amuse aujourd’hui pour rappeler qu’il fut aussi de cette aventure-là. A l’égal de la soirée des 50 ans de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse dans les jardins de Matignon et de sa rencontre impromptue avec le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Marcos était déjà curieux, attentif, observateur aussi. Il l’est resté.

Il y eut les premiers pas, les premières courses, les premières brasses, les premiers amis. Les premières peines aussi. Une image me poursuivra longtemps : son regard par le hublot d’un avion volant vers l’Espagne, scrutant désespérément le ciel pour y apercevoir mon père, son Papi, disparu peu de temps auparavant. Ce moment-là, pour moi, fut bouleversant. C’est une part d’innocence que je n’oublierai jamais. Marcos est doux et attentif, ouvert et sensible, au risque que les vicissitudes de la vie puissent lui être cruelles. Je me souviens de son chagrin le soir de ma défaite à l’élection du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe. C’était au début 2018. Il avait 6 ans. Je n’avais pas imaginé que ce dénouement puisse ainsi l’affecter. J’avais tort. Sa peine m’avait touché au plus profond. Elle a contribué à ma décision de m’éloigner de la vie publique pour un temps, pour le protéger, lui comme les miens. Protéger, sans doute est-ce à quoi je me suis le plus efforcé, sans vivre pour autant à l’écart de la vraie vie, mais pour rendre l’enfance de Marcos, de son frère et de sa sœur, heureuse et juste. Par l’école, par le sport, par les amitiés, par l’échange, par les passions. Cela veut dire des tas de livres et des tas de ballons, des sorties à vélo, des soirées devant Louis de Funès ou Pierre Richard aussi.

C’était il y a 10 ans. Le temps file vite. J’écris ces lignes face à la mer et dans l’écho des vagues. C’est l’été. Tout à l’heure, Marcos voguera sur son Optimist entre l’Ile-Tudy et Loctudy, comme hier, comme demain. A part qu’aujourd’hui, son âge s’écrit désormais à deux chiffres. Il en est fier, comme s’il passait un cap. Et c’est un cap. Chaque âge est une découverte. Je n’en finis pas de lui raconter Marcel Pagnol, ses histoires, sa vie, ses romans, ses films, ses personnages tant la lecture de La Gloire de mon père fut pour lui une révélation. Cela tombe bien, j’adore Pagnol. Il y a aussi le foot et l’appel à mes souvenirs lointains, bien avant Mbappé, Griezmann et même Zidane, c’est dire ! Heureux et légers, ces sujets-là, un jour, feront place à d’autres, différents, plus complexes et rudes, ceux de l’adolescence. Ce temps viendra. Je serai prêt aussi. Le bonheur que je ressens comme père est d’accompagner Marcos sur les chemins de la vie, de le guider, de l’aider, de le voir s’affirmer librement. On n’est rien sans affection, celle que l’on reçoit, celle que l’on donne. Je l’ai appris des miens. C’est ce que je tiens à transmettre à mon petit bonhomme, dans le souvenir de ce 19 août 2011, pour que l’attention aux autres, la générosité et la beauté d’âme demeurent à jamais en lui.

Août 2011
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