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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Un moment d’éternité

Le 25 octobre dernier, j’ai été fait Chevalier de la Légion d’honneur par l’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve à l’Ile-Tudy, le petit village breton que je chéris depuis des années. Cette reconnaissance républicaine m’a beaucoup touché. J’ai ressenti une très grande émotion, comme un moment d’éternité. Les discours de Bernard Cazeneuve et d’Eric Jousseaume, le maire de l’Ile-Tudy, m’ont profondément ému. Cette décoration est un immense honneur. Entouré de ma famille et de mes amis, parfois venus de loin, j’ai vécu cette journée si particulière en me disant que je m’en souviendrais toute ma vie. Je dois tout à la République et à la France.

Voici les trois discours de ce moment d’éternité : celui du maire d’Eric Jousseaume, celui de Bernard Canzeneuve et le mien.

Discours d’Eric Jousseaume, maire de l’Ile-Tudy, premier vice-président de la communauté de communes du Pays Bigouden Sud

Monsieur le Premier ministre Bernard Cazeneuve,

Monsieur le ministre Jean-Jacques Urvoas,

Madame la ministre Clotilde Valter,

Madame la maire de Quimper, chère Isabelle Assih,

Chers élus et anciens élus,

Cher Pierre-Yves,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Bienvenue à l’Ile-Tudy !

Il est des moments dans la vie d’une commune, dans les fonctions de maire qui ont une saveur particulière.

Des moments où l’on est heureux d’ouvrir les portes de sa mairie et de se réunir pour partager une occasion qui dépasse le cadre habituel.

Aujourd’hui, l’Ile-Tudy a ce plaisir et cette fierté d’accueillir une cérémonie qui met à l’honneur un homme, son parcours et son engagement.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour la remise de la Légion d’honneur à Pierre-Yves Le Borgn’.

Pierre-Yves, tu es un amoureux de l’Ile-Tudy, ce qui nous vaut ce sincère bonheur de recevoir cet événement. Merci beaucoup d’avoir choisi de l’organiser ici.

Je tiens à vous prévenir, je risque de ne plus être totalement objectif…

L’Ile-Tudy, c’est d’abord un endroit magnifique :

Il y a la mer, les lumières changeantes de l’estuaire, les ruelles, les maisons de pêcheurs, le port, les paysages qui nous apaisent et cet esprit si particulier, quasi-tribal, presque insulaire, qui fait que l’on s’y sent rapidement chez soi.

L’Ile-Tudy, ce sont aussi et surtout des femmes et des hommes, une histoire, une identité et une certaine manière de vivre ensemble.

C’est un territoire auquel on s’attache, parfois sans même s’en rendre compte, et que l’on garde en soi, même lorsqu’on s’en éloigne.

Pierre-Yves, tu fais partie de ces personnes qui ont noué avec notre commune un lien sincère et durable.

Et ce lien, nous y sommes sensibles.

Parce qu’au-delà des responsabilités, des parcours et des fonctions, ce sont aussi les relations humaines qui comptent. La fidélité, la simplicité, la chaleur des échanges et le plaisir de se retrouver.

Aujourd’hui, nous sommes donc particulièrement heureux de pouvoir partager avec toi ce moment important de ta vie.

Monsieur le Premier ministre, cher Bernard Cazeneuve,

C’est un honneur de vous accueillir à l’Ile-Tudy.

Votre présence donne à cette cérémonie une dimension particulière et nous rappelle combien l’engagement au service de la République mérite d’être reconnu.

Votre parcours au plus haut niveau de l’Etat vous a conduit à exercer des responsabilités éminentes, notamment celles de Premier ministre. Vous savez mieux qui quiconque ce que l’engagement public exige de disponibilité, de responsabilité et de sens du devoir.

Mais vous savez aussi que la République ne vit pas uniquement dans les palais nationaux, dans les assemblées ou dans les grandes institutions.

Elle vit aussi ici, dans nos communes, au plus près des habitants, les pieds dans la glaise ou plutôt dans le goémon en ce qui nous concerne.

Elle vit dans le travail des élus locaux, dans les solidarités quotidiennes, dans la préservation de nos territoires et dans cette volonté de faire avancer les choses, concrètement, pour nos concitoyens. Vous avez été maire, vous savez ce que cela veut dire.

Et en tant que maire, c’est une conviction à laquelle je suis profondément attaché.

Cher Pierre-Yves,

La Légion d’honneur est une distinction majeure de notre République.

Elle récompense des mérites éminents acquis au service de la Nation. Elle porte en elle une histoire et des valeurs : l’engagement, le mérite, le sens des responsabilités et le dévouement à l’intérêt général.

Recevoir cette distinction, c’est voir reconnu un parcours et un engagement.

Ton parcours t’a conduit à exercer des responsabilités publiques, notamment comme député représentant les Français établis hors de France.

Il incarne un itinéraire qui part de la Bretagne pour embrasser l’Europe sans jamais oublier ses racines.

Ces responsabilités supposent de l’écoute, du travail, de la disponibilité et la capacité de représenter des citoyens dont les réalités quotidiennes peuvent être très différentes.

Mais aujourd’hui, à l’occasion de cette cérémonie, je voudrais aussi parler de l’homme derrière les fonctions.

Gilles Martin l’avait parlé de toi, de ton parcours, de tes convictions et il avait organisé il y a quelque temps une rencontre en mairie pour faire connaissance. J’avais beaucoup apprécié cet échange qui m’avait éclairé sur ton engagement au service de l’intérêt général et de ton combat constant pour les valeurs démocratiques et européennes.

Depuis, il y a eu cette perspective d’organiser cette cérémonie.

Les contacts et conversations pour la préparer m’ont conforté dans l’impression que j’avais : un homme chaleureux, un homme avec lequel on prend plaisir à échanger, qui sait créer des relations et entretenir des liens.

Car il y a une chose que nous savons bien, nous les élus locaux : les titres et les fonctions sont importants, mais ils ne disent jamais tout d’une personne.

Ce qui reste, au fond, c’est la manière dont on se comporte avec les autres, l’attention que l’on porte à celles et ceux que l’on rencontre et la sincérité des liens que l’on tisse au fil du temps.

C’est aussi pour cela que nous sommes heureux, ici à l’Ile-Tudy, de célébrer ce moment avec toi.

Aujourd’hui, Pierre-Yves, tu nous rappelles à ta manière qu’un parcours peut vous conduire loin, que les responsabilités peuvent vous emmener vers d’autres horizons, mais qu’il existe des lieux auxquels on reste profondément attaché.

Et je crois que c’est une belle chose.

Alors, au nom de la commune de l’Ile-Tudy, de ses élus et de ses habitants, je tiens à t’adresser mes plus sincères félicitations pour cette distinction.

Je veux aussi te remercier pour l’affection que tu portes à notre commune et pour le plaisir que nous avons à t’y accueillir.

Monsieur le Premier ministre, cher Bernard Cazeneuve, merci encore d’avoir accepté de venir jusqu’à nous pour ce moment important.

Votre présence honore notre commune et nous sommes heureux de vous faire découvrir ce petit coin de Bretagne auquel nous sommes si attachés.

Mesdames et Messieurs,

Au fond, cette cérémonie nous rappelle une chose essentielle : si la République reconnait des parcours individuels, elle repose toujours sur des valeurs collectives.

Le sens du devoir, l’engagement, le respect des autres, la fidélité à ses convictions et le sens de l’intérêt général.

Ce sont des valeurs que nous essayons de faire vivre chaque jour dans nos communes, à notre mesure, avec nos moyens et notre énergie.

Et c’est peut-être cela aussi, l’esprit de l’Ile-Tudy : savoir rester fidèle à ce que l’on est, tout en accueillant chaleureusement celles et ceux qui viennent partager un moment avec nous.

Pierre-Yves, aujourd’hui est un jour de distinction et de reconnaissance. Mais c’est aussi, pour nous, un jour d’amitié.

Et je suis particulièrement heureux que l’Ile-Tudy puisse être le théâtre de ce beau moment.

Je vous remercie, toutes et tous, de votre présence.

Vive l’Ile-Tudy,

Vive la République,

Et vive la France !

Discours de Bernard Cazeneuve, ancien Premier ministre

Permettez-moi d’abord de vous dire le très grand plaisir que j’ai à vous retrouver aujourd’hui ici à l’Île-Tudy. Je ne savais pas, jusqu’à quelques minutes avant de prendre le train ce matin à Paris, s’il me serait possible de vous rejoindre. Il faut dire que notre pays, sur le plan météorologique comme politique, traverse une période si singulière qu’on n’est garanti de rien. À Paris, est-ce que les manifestations sont terminées au petit matin lorsqu’elles ont commencé tôt la veille dans l’après-midi, est-ce qu’elles permettent le fonctionnement normal des transports publics qui relient la capitale à tous les coins de province ? Et en province, où la tempête se déchaîne, je voyais des vagues de plusieurs mètres s’abattre sur les rochers de Bretagne et je me disais que comme l’Ile-Tudy est vraiment tout à fait au bord de la mer, est-ce que la mer n’aurait pas frappé de manière radicale ? La semaine dernière, voyant la manière dont les choses tournaient à Paris, j’avais envisagé que nous pourrions peut-être prendre la précaution de reporter cette cérémonie à des jours meilleurs, mais nous nous sommes dit avec Pierre-Yves que nous n’étions pas garantis de jours meilleurs, en tous les cas immédiatement. Et par conséquent, nous aurions grand tort de ne pas profiter dès à présent du moment qui nous rassemble et nous avons décidé de le tenir et nous avons bien fait.

En tous les cas, je retrouve ici beaucoup de visages amis, une région que j’aime profondément et un ami avec lequel nous avons cheminé au Parlement pendant la législature 2012-2017, lorsque François Hollande était président de la République et que nous avions bien des choses à mettre sur le métier. Venir ici à l’Île-Tudy pour célébrer le parcours d’un responsable politique qui fut un éminent parlementaire et qui a témoigné dans une période qui n’était pas facile, déjà à l’époque, d’un grand esprit de responsabilité et de solidarité à l’égard du gouvernement était pour moi un devoir, un moment de plaisir et de grand bonheur. Je retrouve dans cette salle des amis pour lesquels j’ai grand respect et estime, bien entendu Bernard Poignant, Isabelle Assih, Jean-Jacques Urvoas qui fut lui aussi un grand parlementaire et un éminent ministre, et je veux tous les saluer en leur disant combien leur présence ici et aussi leur présence encore dans les responsabilités locales, témoigne que lorsque la responsabilité préside à l’exercice des affaires publiques, les fils ne se rompent jamais.

Je n’ai pas amené autant de décorations qu’il y a d’amis présents dans la salle, mais je peux revenir. Et je voudrais vraiment vous saluer, toutes et tous en vos grades et qualités, pour le parcours qui a été le vôtre, le travail que vous avez accompli, et vous dire combien il est réconfortant dans la période que nous traversons de savoir qu’il y a encore des élus, des maires notamment, qui ont l’amour de l’intérêt général à l’esprit lorsqu’ils s’engagent, la passion de leur territoire lorsqu’ils essaient de le développer, et le respect de leurs électeurs lorsqu’ils agissent. C’est ce que j’ai ressenti dans ce long déjeuner que nous avons eu avec Eric Jousseaume, le maire de l’Ile-Tudy, et son premier adjoint Gilles Martin à l’instant et qui a été un très beau moment de complicité et d’amitié républicaine. Donc merci pour votre accueil, merci pour l’amitié et merci pour avoir organisé pour Pierre-Yves ce moment.

Quand on vient remettre une décoration, on évoque tout le parcours d’une vie et lorsque la vie a été en grande partie publique, on évoque les mérites de celui qui a consacré une grande partie de son existence à l’intérêt général et pour ce qui concerne Pierre-Yves, comme ses passions sont multiples et que ses centres d’intérêt sont divers, qu’il est enraciné dans cette région où nous nous trouvons, mais que cette région recueille aussi tous les secrets de l’histoire de sa propre famille, j’ai beaucoup à vous dire et je suis très heureux que vous ayez consacré votre après-midi entière pour m’entendre retracer le parcours de Pierre-Yves. D’abord, je crois comprendre pour avoir décelé chez vous, cher Pierre-Yves, une très grande et immense sensibilité, que le fait d’être l’héritier d’une histoire familiale qui a beaucoup compté pour vous, et le fait que cette histoire familiale s’enracine dans un territoire pour lequel vous n’avez cessé de dire votre passion, fait que ce n’est pas par hasard que nous sommes ici et que l’on ne peut retracer votre parcours politique et votre parcours professionnel sans évoquer la grande histoire de votre famille puisque, ce n’est pas toujours le cas, l’histoire de votre famille est grande.

Vous avez été marqué par vos parents, tous les deux enseignants, votre père professeur de sciences naturelles au lycée de Quimper, au lycée de La Tour d’Auvergne, votre maman institutrice, mais votre père comme votre mère étaient aussi héritiers de grands-parents qui eux-mêmes avaient une histoire qui n’était pas anodine et même totalement singulière : vos grands-parents paternels boulangers à Quimerc’h, vos grands-parents maternels cheminots à Pont-l’Abbé. Votre grand-père maternel en 1940 connaît un destin tragique de héros puisqu’il tombe en Belgique au champ d’honneur et votre grand-mère que vous avez beaucoup aimée, qui vous aura beaucoup marqué, avec laquelle vous aurez passé beaucoup de vacances comme enfant, vous aura appris tous les trésors de la Bretagne, la merveille que constituent les promenades en vélo le long du littoral, la beauté de la lumière à l’Île-Tudy lorsque le soleil se couche l’été, bref tout ce qui vous a nourri, tout ce qui fait ce que vous êtes comme personne et qui explique la profondeur et la solidité de l’attachement de vos liens à votre famille et à vos ancêtres.

Mais ce n’est pas simplement du côté maternel que les héros ont fait connaître leurs exploits puisque du côté paternel, beaucoup ont été résistants, certains ont été arrêtés, torturés, déportés, fusillés, et ce n’est pas sans émotion que j’ai appris cela en préparant cette intervention – vous savez, il y a des anciens ministres de l’Intérieur qui partent avec toutes leurs fiches. Je dis ça pour rassurer les Français qui ont en ce moment l’esprit de révolte à l’égard des institutions. Et comme je me suis employé, compte tenu de la sensibilité qui est la mienne, à toujours exercer la responsabilité publique au ministère de l’Intérieur avec un souci du légalisme absolu, souci que je partageais d’ailleurs avec Jean-Jacques Urvoas, peut-être vous confirmera-t-il la chose ou pas parce qu’il était Garde des Sceaux et qu’aux yeux des Gardes des Sceaux, les ministres de l’Intérieur sont toujours un peu suspects. Mais quitte à être critiqué par ceux qui s’indignent avec outrance à la commission des lois, je leur laisse toujours à croire que je suis parti avec toutes les fiches du ministère de l’Intérieur. Tout ça est en cours bien sûr. Je m’empresse de le dire à la presse. Un article supplémentaire sur ce sujet pourrait définitivement ruiner ma réputation. Ils s’emploient à le faire avec un tel enthousiasme, donc n’arrêtons pas. Mais au moins pour qu’ils aient de bonnes raisons d’être en colère, préciser le contenu des fiches et la manière dont on est parti avec dans une forme de provocation humoristique me fait plaisir. Donc mes fiches sont très complètes.

Et quand on regarde le parcours de vos ancêtres, cher Pierre-Yves, il n’y a que des raisons de s’honorer de ce qu’a été ce parcours. Je veux évoquer le fait que la promotion de 2021 de l’école nationale de gendarmerie de Dijon portait le nom de votre grand-oncle Henri Le Borgn’, pour des raisons qui tenaient à ses actions de jeune gendarme résistant et à l’engagement qui avait été le sien pendant la guerre, ce qui n’est quand même pas tout à fait anodin. Donc de quelque côté qu’on se tourne quand on regarde l’histoire de la famille de Pierre-Yves, on ne voit que des personnalités qui ont marqué par leur engagement, par leur courage, par leur détermination à agir, parfois au sacrifice de leur vie en prenant le risque de voir s’interrompre leur destin. Donc j’imagine que cette histoire familiale vous a beaucoup marqué, a beaucoup imprégné votre éducation et a contribué à vous donner la passion de l’action publique et le goût de l’engagement au service de l’intérêt général.

Vous faites des études tout à fait convenables, même brillantes au lycée, si bien qu’une fois que vous avez obtenu votre bac en 1982, vous décidez – Parcoursup n’existant pas encore – d’aller à l’université là où vous avez envie de vous rendre, c’est-à-dire à la Faculté de droit de Nantes parce que vous êtes un esprit cartésien, rigoureux, exigeant qui ne s’accommode pas des approximations et vous choisissez de faire du droit. Et d’ailleurs la discipline vous plaît et vous obtenez en 1985 votre licence. Mais elle ne vous plaît pas suffisamment pour que vous décidiez de vous y consacrer entièrement comme l’a fait Jean-Jacques Urvoas par exemple. Vous décidez de faire en plus des sciences politiques et vous avez quelques succès au concours général de sciences politiques à deux reprises, si bien qu’après avoir réussi votre droit à Nantes, vous rejoignez l’Institut d’Études Politiques de Paris duquel vous allez sortir en 1987. Vous avez alors le choix entre trois possibilités compte tenu de ce que sont vos goûts, votre talent et par conséquent de votre capacité à choisir, ce qui n’est pas donné à tout le monde mais, vous, vous pouvez choisir.

Vous hésitez à passer les concours administratifs, notamment le concours de l’École Nationale d’Administration, concours que vous pouviez passer à l’époque où cette école existait encore. Vous auriez pu être Préfet, peut-être avez-vous envisagé de l’être, en tous les cas parmi les carrières administratives élevées qui auraient pu être épousées par vous, celle de Préfet n’aurait pas été la carrière qui vous aurait stimulé le moins. Donc vous envisagez la chose. Vous êtes d’un esprit spéculatif, curieux, vous vous intéressez aux évolutions de la société, vous n’êtes pas intéressé simplement par le droit, les questions administratives et politiques, vous êtes passionné par l’environnement, vous êtes passionné par les sciences, vous êtes passionné par la technologie, j’y reviendrai tout à l’heure, parce que tout ça aura un impact dans votre propre parcours et vous pourriez aller au Centre de Formation des Journalistes de Paris. C’est la deuxième option. Et puis comme vous êtes, à partir de la Bretagne, les yeux rivés vers le grand large et que, comme beaucoup de Bretons, vous êtes un homme ouvert, résolument européen, le Collège d’Europe de Bruges pourrait vous tenter. C’est la voie que vous choisissez finalement de suivre.

À Bruges, vous commencez une nouvelle étape de votre existence, qui est une étape extrêmement riche, extrêmement dynamique puisqu’elle vous conduit à rencontrer des camarades issus de tous les pays de l’Union européenne, de toutes les nationalités. Vous vous enrichissez à leur contact, vous découvrez ce qu’est la vie étudiante sur le bord des canaux de cette ville très particulière, très belle et chargée d’histoire. Vous avez une passion pour les langues, qui est alors une passion livresque, notamment pour l’anglais et l’allemand. Votre professeur d’allemand lorsque vous étiez au collège est le père de Gilles Martin, qui est ici, et votre père qui enseignait les sciences naturelles, était le professeur de biologie de Gilles Martin, c’est-à-dire que vous vous connaissez depuis hier soir. C’est une longue histoire ensemble, c’est aussi cela que l’on vient célébrer. C’est ce long parcours de vie fait d’amitiés, de fidélités, de relations nouées au fil du temps avec des gens qui ne vous ont jamais quitté parce qu’en homme fidèle vous avez décidé de ne pas les perdre de vue. Donc vous faites ce parcours à Bruges très réussi, vous développez votre pratique des langues pour les parler vraiment très bien. Et à votre passion de l’Europe s’ajoute la possibilité d’enrichir vos contacts à l’international et notamment au plan européen.

Tout cela est sympathique, mais nous sommes déjà au début des années 90, à une époque où le président Chirac n’a pas encore décidé de supprimer le service national et vous devez partir faire votre service national. Naïvement, vous pensez que vous l’effectuerez en coopération en Allemagne. Finalement, vous vous retrouvez en Californie dans le milieu du libéralisme américain. Dans les années 90, on est au cœur de l’Amérique libérale, vous découvrez la vie de l’entreprise, vous vous rendez compte que votre passion pour l’administration, le droit, les sciences politiques, l’Europe n’a d’égal que votre passion pour l’entreprise et voilà que notre Pierre-Yves passe une partie de sa journée aux États-Unis à travailler chez Go Sport et le soir on le retrouve à l’université, la fameuse UCLA. Donc des journées bien remplies qui continuent à former cet étudiant curieux de tout, qui doit cependant cesser ses pérégrinations américaines en 1992 pour revenir en Europe et y commencer sa vie active.

Et donc c’est là que se nouent les choses sur le plan politique. Je parle sous le contrôle des Bretons qui sont ici et qui connaissent l’histoire du socialisme breton infiniment mieux que quiconque et qui par conséquent me reprendront au moindre écart entre ce que je vais dire et ce qu’était la réalité de l’époque. Mais je puise dans mes souvenirs et notamment de rencontres dans ces années-là avec Bernard Poignant, les années 80-90. François Mitterrand avait vécu la cohabitation et souhaitait être réélu président de la République. Nous étions nombreux à admirer ce qu’avait été son parcours et à souhaiter qu’il fut réélu. Il y avait par ailleurs en Bretagne à l’époque plus d’adeptes de Michel Rocard que de disciples de François Mitterrand. Parmi les disciples de Michel Rocard, un certain nombre sont dans la salle. Moi j’étais plutôt des amis de François Mitterrand. Et Pierre-Yves, en bon Breton, penche plutôt du côté du girondisme, de la décentralisation, de la société civile, du pragmatisme et du réalisme économique et donc commence sa carrière au Parti socialiste à ce moment-là, parrainé par un certain nombre de ceux qui sont ici, dans la grande tradition du socialisme breton, à mi-chemin entre la social-démocratie et la démocratie chrétienne. Un socialisme violemment modéré pour reprendre l’expression appliquée par Tocqueville aux Normands de mon territoire, c’est-à-dire des socialistes solides, qui ont vu la vague du socialisme monter dans leur territoire bien avant les autres, non pas parce qu’ils étaient radicaux mais parce qu’ils étaient pragmatiques et raisonnables et qu’ils ont affronté toutes les tempêtes électorales avec une capacité de résistance beaucoup plus importante que les autres, précisément parce qu’ils avaient cette sagesse et que cette sagesse était incarnée par un certain nombre de grandes figures.

Vous avez eu la chance, cher Pierre-Yves, d’éclore dans cet écosystème. Moi, je me suis retrouvé dans un écosystème très différent. Lorsque j’ai été élu dans le département de la Manche en 1994 pour la première fois au conseil départemental, il y avait sur 57 conseillers départementaux 4 socialistes et sur les autres, c’est-à-dire les 53 autres, il y avait 40 vétérinaires. Donc le conservatisme était ancré au cœur même du terroir et il n’y avait pas cette vague qui avait déjà emporté la Bretagne depuis longtemps et qui lui avait permis de surfer sur des courants plus porteurs que ceux auxquels j’étais confronté. Mais notre Pierre-Yves qui connaît bien sa Bretagne, qui a fait des choix qui sont conformes à la tradition de son terroir, qui connaît les personnalités qui comptent, qui a une sensibilité, une intelligence, dont son parcours a déjà retracé le témoignage s’il en était besoin, a toujours la passion du grand large et c’est donc au sein de la Fédération des Français à l’étranger du parti socialiste qu’il décide de faire ses armes.

Voilà que Pierre-Yves se trouve élu au Conseil Supérieur des Français de l’Étranger, qui est une instance très particulière et singulière, rassemblant des gens de sensibilités différentes, portés par des associations qui font campagne pour y avoir le maximum de sièges et il est déterminant de faire en sorte que les campagnes soient gagnantes si l’on veut avoir le maximum à l’époque de sénateurs, puisque c’est le corps électoral qui élit les sénateurs des Français de l’étranger. Mais comme la réforme constitutionnelle de 2008 conduit à vouloir faire en sorte qu’il y ait à côté des sénateurs des Français de l’étranger des députés des Français de l’étranger, Pierre-Yves est sollicité à ce moment-là par le Parti socialiste pour travailler sur cette question. Il s’y implique. Et s’y étant engagé avec le talent et la capacité d’investissement qu’on lui connaît, lorsqu’arrivent les élections législatives de 2012, il est candidat aux élections législatives. Il a le choix entre deux circonscriptions : une circonscription confortable, le Benelux, qui correspond à ce qu’il aurait pu spontanément choisir puisqu’il connaît l’endroit, qu’il y a étudié et qu’il vit à Bruxelles, et la circonscription Allemagne et Europe Centrale, qui est une circonscription plus difficile. Il choisit la circonscription Allemagne et Europe centrale comme un défi. Et c’est à Francfort le soir du second tour des élections législatives de 2012 qu’il apprend qu’il est élu député au sein d’une majorité qui va accompagner le président Hollande dans son quinquennat.

Il y avait dans cette majorité des personnalités très différentes, des courants très dissemblables, tous ne tiraient pas nécessairement dans la même direction, mais parmi ceux qui tiraient dans la bonne direction, parce qu’ils avaient le sens des réalités et de la gravité du moment, comme c’est souvent le cas d’ailleurs parmi les Bretons, il y avait Pierre-Yves, et Pierre-Yves a été un formidable parlementaire. Il a été un formidable parlementaire par les sujets auxquels il s’est intéressé : les questions liées à l’environnement, les questions liées aux droits de l’homme, sa participation à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe avec toute une série de rapports et de travaux conduits sur la défense des droits et des libertés fondamentales, la compréhension de ce qu’était l’enjeu considérable de la COP21 portée par le Président de la République pour que la France joue son rôle en première ligne pour assurer la défense des êtres humains face au changement climatique. Lorsqu’il s’est agi de faire entériner par le Parlement cet accord, c’est Pierre-Yves qui a été choisi comme rapporteur. Une demande particulière lui avait été formulée, c’était de faire en sorte que ce texte soit adopté quasiment à l’unanimité ou même à l’unanimité. Compte tenu du contexte politique qui prévalait, c’était très difficile de faire adopter un texte à l’unanimité, mais il a mené ce combat avec un très grand talent, et pour beaucoup des parlementaires et ministres qui ont participé à cette période, l’engagement de Pierre-Yves dans cette ratification du traité de la COP21 aura été absolument déterminant.

Mais tout a une fin, parfois même avant qu’on ne désire qu’elle advienne, notamment en politique, et en 2017, les circonstances politiques font qu’un certain nombre d’entre nous ne sont pas renouvelés dans leurs mandats et qu’il leur faut trouver une autre direction, un autre chemin. Et Pierre-Yves, à ce moment-là, ne manque pas de ressources. Très impliqué dans les affaires européennes, il va mener comme candidat de la France un combat absolument exceptionnel pour devenir Commissaire du Conseil de l’Europe en charge des droits de l’homme. Il arrivera en tête au premier tour de scrutin. Il aura affronté avec courage ses concurrents qui, contrairement à ce que sont les usages, se ligueront contre lui au dernier tour de scrutin, ce qui fera qu’il ne sera pas désigné à quatre voix près, ce qui est très peu, alors même que sa présence dans cette fonction aurait ouvert des perspectives pour le Conseil de l’Europe et les combats menés pour les droits de l’homme absolument étincelantes pour la France et pour l’Europe.

Mais il va continuer à se mobiliser, à se battre, à la fois sur le plan professionnel et sur le plan privé et personnel. Sur le plan professionnel, d’abord, en exerçant toute une série de fonctions, je pense à la présidence de la Fédération des associations d’expatriés en Europe, qui est une association qui le mobilisera beaucoup, le poste de directeur général adjoint de CEN et CENELEC – l’Afnor européenne – son retour à l’entreprise avec Energy Pool, après avoir créé sa propre société de conseil, dans un partage extrêmement original de son temps entre Energy Pool, qui est un agrégateur d’effacement et un acteur majeur de la flexibilité, et sa société de conseil qu’il va bien entendu mener de main de maître. Ces deux activités constituent l’engagement d’un homme qui ne fait pas que de la politique, qui est capable d’avoir une activité professionnelle et qui a les deux pieds dans le monde réel. Une part de son cœur et de son esprit demeure dans le débat public, dans le combat pour l’intérêt général, et le reste de sa vie au service de l’entreprise, du développement économique avec un talent, un engagement, un dynamisme, une imagination, un enthousiasme qui est celui que vous lui connaissez.

Mais quel que soit le parcours d’une vie, et aussi brillant que fut ce parcours, aucun être ne peut se résumer à ce qu’est la part publique que nous connaissons de lui. Chaque individu a une âme, une sensibilité, un entourage, des relations affectives, une famille, des passions, une possibilité à travers ses hobbies de développer sa propre sensibilité et d’y trouver son compte. De ce point de vue-là, la part de vie intérieure de Pierre-Yves est aussi riche que ce que sa vie publique nous a donné à voir, d’abord à travers sa famille, à travers la présence de son épouse Dolorès et de ses enfants Marcos, Pablo et Mariana, et qui tous les trois nous donnent une indication sur ce qu’est la nationalité de la maman. J’espère que leur deuxième prénom est breton. Ça, pour le coup, mes fiches ne m’ont rien dit de la chose. En tous les cas, je sais, pour avoir souvent évoqué ce qu’est le bonheur de la vie de famille, parfois, la vie vous réserve de terribles épreuves, on ne les voit pas toujours venir, et lorsqu’elles arrivent, on se rend compte de la force des relations qui peuvent exister dans une famille. Et je crois que pour Pierre-Yves, par-delà l’évocation du parcours personnel, le fait que vous soyez tous là, maman, sœur, épouse, enfants, parents, a beaucoup de signification pour lui. Les êtres publics ont d’autant plus de force et de densité qu’ils ont avec la sensibilité et les êtres qu’ils aiment, une relation puissante, qui dit, autant que leur vie publique, une grande partie de ce qu’ils sont.

Et puis, il y a l’écriture, il y a la Bretagne, il y a le goût de la lecture, il y a le besoin d’être chaque saison et chaque été ici à l’Île-Tudy, aux côtés de tous les amis qui sont rassemblés aujourd’hui, il y a une fidélité à ce qu’il aime, tout cela, c’est la personnalité de Pierre-Yves Le Borgn’. Donc, vous n’êtes pas venus pour rien. Vous êtes venus pour de bonnes raisons, pour célébrer un parcours exemplaire, pour témoigner de votre gratitude à une personnalité qui a donné beaucoup d’elle-même au cours des dernières années, des dernières décennies, pour le bien public, pour les valeurs auxquelles il croit, pour des principes auxquels il tient, qui a une grande fidélité à la ligne politique qui est la sienne et qui rassemble beaucoup de femmes et d’hommes, même de sensibilités différentes, qui sont des républicains humanistes sur le territoire de cette Bretagne, et vous êtes venus aussi pour dire qu’il y aura d’autres étapes.

Je suis convaincu qu’en dépit de l’extrême difficulté des temps où nous nous trouvons, il n’y a aucune raison de considérer que la coalition de ceux qui ont au cœur davantage l’amour de la Nation que la préoccupation d’eux-mêmes ne peut permettre de lever les montagnes. Ce n’est pas la première fois dans notre pays que des difficultés se présentent. J’évoquais tout à l’heure, cher Pierre-Yves, les actes héroïques de votre grand-père maternel en 1940, puis les actes héroïques de la famille de votre père. Je ne sais si vous avez vu les deux films consacrés au général de Gaulle. Ils montrent finalement que lorsque tout est impossible, il y a comme ça quelques individus habités par une flamme qui avec d’autres décident de prendre tous les risques pour tout relever. À la fin de la Quatrième République, lorsque tout semblait effondré et que le système des partis était affaissé, que les combinaisons destinées à satisfaire des ambitions pour soi-même dominaient tout, il y a eu à un moment suffisamment de cœurs ardents pour se rassembler et relever les multiples défis qui se présentaient à la Nation, la fin de la guerre d’Algérie, le redressement des finances publiques, la mise en place de nouvelles institutions, l’engagement de la France dans de grands projets industriels, ce dont elle avait besoin pour continuer à compter, la mise en place de son indépendance militaire pour assurer sa souveraineté à travers la dissuasion. Nous avons déjà connu des mouvements d’affaissement et de difficulté et nous avons toujours trouvé en nous les ressorts pour les surmonter. Compte tenu des images qui nous parviennent chaque jour, de nos villes où la colère gronde, et où l’irresponsabilité parfois domine en dépit de l’engagement sincère des élus, des maires, qui se battent pour l’avenir, il y a parfois le sentiment que rien de ce dont je viens de parler n’est désormais possible. C’est possible. Il faut encore une fois la coalition des cœurs ardents, des républicains engagés, et vous en faites partie, cher Pierre-Yves.

C’est la raison pour laquelle je suis convaincu que nous ne venons pas célébrer simplement un parcours, nous venons aussi célébrer un avenir possible pour vous et pour nous tous. Le moment est venu de se lever et d’agir.

Pour cette raison, cher Pierre-Yves, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’honneur.

Discours de Pierre-Yves Le Borgn’

Monsieur le Premier ministre, cher Bernard,

Monsieur le maire,

Mesdames et messieurs, chère famille, chers amis,

Que dire, sinon vous remercier pour votre présence, pour vos applaudissements et pour vos mots, Monsieur le Premier ministre, qui me vont droit au cœur. Je suis touché, infiniment, de recevoir les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur de vos mains. Il n’est aucun parcours dans la vie politique française de notre temps que j’admire davantage que le vôtre. Je me souviens du ministre de l’Intérieur courageux et déterminé que vous avez été durant la terrible vague d’attentats qui avaient frappé notre pays en 2015 et 2016. Je me souviens de vos interventions, lucides et empathiques, dans l’Hémicycle de l’Assemblée nationale. Dans ces moments de désarroi national, elles résonnaient profondément en moi. Je me reconnais dans l’homme de convictions, de compromis et d’idéal que vous êtes, qui place par-dessus tout le sens du bien commun et de l’intérêt de la France. C’est un immense honneur pour moi d’être décoré par vous ici, à l’Ile-Tudy.

Monsieur le maire, merci de m’avoir permis de recevoir ces insignes dans votre belle salle municipale. J’ai depuis toujours l’Ile-Tudy à cœur, même si je n’en suis pas – encore – un contribuable. Au temps de l’enfance, j’ai connu la plage du Maracana. Au temps de l’adolescence, puis dans mes années de jeune adulte, j’ai navigué sur ma planche à voile entre le Treustel et la Pointe, parfois aussi dans la ria selon les vents et les courants. Aujourd’hui, c’est en kayak de mer que je poursuis l’aventure. Avec ma famille, cela fait près de 15 ans que nous avons adopté l’Ile-Tudy et que l’Ile-Tudy nous a adoptés. Des amitiés et une fidélité en sont nées. J’ai besoin de respirer l’air de l’Ile, d’y revenir par toutes les saisons, de marcher dans les petites rues le jour et aussi la nuit pour des promenades nocturnes que connaissent les lecteurs de mon blog, d’affronter le vent sur le boulevard de l’Océan, d’entendre les cris des oiseaux de mer. L’Ile-Tudy est devenue une respiration, un merveilleux coin de paradis.

Je suis breton, un drôle de Breton sans doute, qui a fait l’essentiel de sa vie loin de nos rivages. Je suis aussi le produit de l’école publique, de son enseignement, de l’éveil qu’ont su encourager mes maîtres et mes professeurs. Je veux en saluer deux, présents aujourd’hui : ma maman Yvonne Le Borgn’, qui fut mon institutrice de cours préparatoire et Annie Poignant, ma professeure d’histoire-géographie de terminale. J’ai toujours eu envie d’aller voir le monde. Je me souviens d’un puzzle de l’Europe reçu en cadeau à l’enfance. Il présentait des pays dont je n’avais jamais entendu le nom. La Finlande, la Suède, cela me paraissait si distant et tellement fascinant. A Quimper, où je grandissais, la frontière était lointaine. Elle m’impressionnait. J’imaginais un espace mystérieux où le silence se ferait, avec tout au bout une barrière, quelques douaniers peu sympathiques et de l’autre côté, un monde inconnu. C’est ce monde que j’ai voulu découvrir. Les études, le travail, la vie m’ont donné cette chance, aux Etats-Unis, en Belgique, en Allemagne, en Asie. Et en Espagne, le pays de mon épouse Dolores, l’autre pays de mes enfants Marcos, Pablo et Mariana.

A la découverte du monde, je me suis senti passionnément européen. Pour moi, l’Europe est d’abord une émotion. Elle est aussi une identité. C’est en arrivant à Bruges, au Collège d’Europe, il y a bientôt 40 ans que j’ai commencé à la ressentir ainsi. Cette dimension affective s’est ajoutée à la construction de la paix par le droit, à laquelle j’étais attaché depuis toujours. J’ai découvert à Bruges et plus tard en sillonnant chaque semaine durant des années comme député notre continent tout ce que nous avions en commun, nous les Européens : l’histoire, les arts, les valeurs. Jeune Breton, j’étais un enfant des Lumières et de l’esprit critique. J’ai compris que j’étais aussi des petites églises et des cathédrales, des temples et des synagogues, et que les racines de l’Europe nous unissent par-delà les siècles et les frontières. L’Europe est belle de sa diversité, de ses pays et de ses paysages, de ses régions comme la Bretagne. Elle est notre fierté et elle est notre avenir.

Je vis cette passion de l’Europe comme une exigence. Nous avons construit le plus grand marché, une monnaie unique, une politique commerciale commune, une politique agricole commune que nous connaissons bien en Bretagne, une politique commune de la pêche qui nous est tout aussi familière. Avons-nous tout bien fait ? A l’évidence, non. L’Europe doit s’affirmer politiquement, protéger ses intérêts, se défendre quand il le faut. Il faut oser le mot « protection », en particulier contre les concurrences déloyales qui mettent en péril nos entreprises, nos territoires, nos emplois, nos solidarités. L’humanisme du projet européen ne doit jamais être perdu de vue. Ce projet est au service des peuples, des Européens, de chacune et de chacun d’entre nous. On ne fait pas l’Europe sans les Européens ou contre les Européens, on la fait pour eux et avec eux. Cette perception-là m’apparaît chaque jour plus flagrante, plus urgente et de l’ordre de l’exigence citoyenne.

Et puis le Breton et l’Européen que je suis est aussi un peu français ! Notre pays est unique et passionnant. Je l’aime de toutes mes forces. Reconnaissons cependant qu’il est en grande souffrance. Il faut entendre les colères qui s’expriment, distinguer les lignes de fracture, y répondre bien sûr et surtout ne jamais s’y résoudre. La France ne peut devenir un archipel par un affrontement permanent encouragé aux extrêmes de la vie politique, les banlieues françaises contre les villes françaises, la ruralité française contre les métropoles françaises, la jeunesse française contre la société française, en oubliant l’essentiel, ce qui nous rassemble et nous unit : la République française, avec sa promesse, avec ses devoirs et avec ses droits. Au cœur de ce pacte républicain, il y a la laïcité et l’universalisme qui, loin de diviser et singulariser, à rebours du communautarisme, sont le ferment du vivre-ensemble et de la communauté nationale. La République est un trésor.

Le pacte républicain, c’est l’Etat de droit qui le protège. Or, l’Etat de droit et ses principes sont désormais vilipendés au nom même de la démocratie. Que restera-t-il de nos droits et libertés demain si les juges ne sont plus indépendants du pouvoir exécutif, que le respect de la Constitution est écarté en vertu d’une simple victoire électorale et que la justice constitutionnelle est passée par pertes et profits ? Je suis en la matière un lecteur fidèle de Montesquieu et De l’esprit des lois : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Cette formule connue des juristes et de bien d’autres exprime les vertus fondamentales de la séparation des pouvoirs et de la garantie des libertés publiques. Sans Etat de droit, il n’y a pas de démocratie. La démocratie, ce n’est pas la loi du plus fort, du plus brutal ou – pardonnez l’expression – de la plus grande gueule. C’est notre bien commun et c’est un bien en péril.

Demain, sans Etat de droit, que vaudra la parole de la France ? Mettra-t-on la dette au feu ? Créera-t-on plusieurs catégories de citoyens en effaçant le principe d’égalité de la Constitution ? Sans Etat de droit, il n’y a pas d’investissement pérenne. Or, comment affronter la crise climatique et écologique sans sécurité d’investissement tant ce qui est en jeu est énorme, autant pour nous adapter au réchauffement de la planète que pour tenter de l’atténuer ? Ici, à l’Ile-Tudy, nous savons que la mer monte. Nous connaissons la fragilité du trait de côte et l’immensité des défis qui viennent. Cette cause climatique et écologique m’est chère. Je l’ai portée passionnément à l’Assemblée nationale, je la défends désormais dans la vie économique, convaincu que la décarbonation de l’économie – expression un peu barbare, mais exigence essentielle – repose sur la capacité des entreprises de prendre les risques nécessaires, en particulier pour l’électrification de leurs procédés industriels.

Ce combat pour l’Etat de droit et la démocratie est le cœur de tout. On ne peut brider nos libertés, celle d’aller et de venir, celle de penser, celle de s’exprimer, celle d’entreprendre sans s’exposer à un immense recul économique et social. La Bretagne est une terre d’entrepreneurs vaillants, une belle terre de justice aussi. Nous avons besoin d’une économie vibrante et en croissance pour asseoir financièrement la solidarité, pour protéger tous ceux qui en ont besoin, pour donner à chacune et chacun la chance de réussir sa vie et de la vivre pleinement, dignement et longtemps. Ces convictions m’habitent depuis longtemps, depuis ma vie étudiante, avant même mes années de vie publique. Je crois en un pays en mouvement, décentralisé, faisant place au monde associatif, à la société civile, aux partenaires sociaux et à l’entreprise pour mettre le cap sur le progrès, le progrès pour tous. Rien de cela n’est impossible. Il n’en tient simplement qu’à nous.

J’ai souhaité partager avec vous ces quelques idées parce que c’est une initiative citoyenne qui me vaut d’être décoré aujourd’hui de la Légion d’honneur. J’en ai été tellement touché et honoré. Merci en particulier à Joëlle Garriaud-Maylam, qui n’y est pas pour rien. Il y a des moments qui marquent une vie et celui-ci en est un à l’évidence pour moi. Je pense à ceux des miens aujourd’hui disparus que ce moment aurait ému, mon père et mes grands-mères notamment. Je viens d’une famille humble, qui sait ce qu’elle doit à la République et à l’école, qui connaît aussi par son histoire le prix du sacrifice et des combats pour la liberté, du deuil et de l’absence. J’ai une pensée toute particulière pour mon grand-père Jean-Yvon Gloaguen tombé au champ d’honneur à 27 ans en mai 1940 et qui repose à Tréméoc, tout près d’ici. Je pense à mes grands-oncles résistants Yves Gourmelon, Joseph Quintin et Henri Le Borgn’, victimes de la barbarie nazie à Brest, à Quimerc’h et dans l’Ain. Leur souvenir m’accompagne et il m’oblige aussi.

A vous toutes et tous qui m’avez fait l’amitié de venir cet après-midi à l’Ile-Tudy, je veux dire ma profonde reconnaissance. Dans toutes les langues, il n’existe qu’un seul mot pour exprimer l’émotion et la gratitude que je ressens, et ce mot à votre endroit est un immense merci. Alors, du fond du cœur, merci, merci braz !

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Sous mon petit bonnet

Il y a deux semaines, j’ai tenu à Bruxelles la première séance de dédicaces de mon livre La Vie d’après. C’était un beau jour de la fin septembre. Dans la librairie qui m’accueillait se pressaient des amis et lecteurs, heureux d’échanger sur cette aventure littéraire et intrigués aussi par le petit bonnet gris vissé ce soir-là sur ma tête. Certains savaient, d’autres non. Pourquoi porter un bonnet alors qu’il faisait encore beau ? J’ai laissé venir les commentaires, l’air certainement amusé. Un truc de breton, le look du vieux loup de mer, une coquetterie d’auteur pour sa première, l’imagination m’a fait sourire, autant ce soir-là que sur les réseaux sociaux lorsque parurent les photos de la soirée quelques jours après. La réalité est que j’aurais préféré ne pas porter de bonnet, que les cheveux en pétard arborés en page de couverture de mon livre ou la petite houppe de Tintin qu’il m’était arrivé parfois de sculpter au gel m’auraient volontiers convenu. Je ne le pouvais juste plus. Je n’ai plus de cheveux. Depuis le mois d’août, je suis une chimiothérapie. C’est un combat intime, un tsunami personnel aussi. En cet octobre rose, je me suis dit que je devais partager mon histoire d’homme affrontant le cancer du sein.

J’ai 61 ans. Je ne suis plus un jeune premier, mais pas encore une vieille croûte non plus. En fin d’hiver dernier, je m’étais inscrit à toute une série de courses à pied et à vélo en Belgique. Je m’étais entrainé consciencieusement et lorsque vint le printemps, je me mis à enchaîner des résultats que je n’avais plus obtenus depuis 7 ou 8 ans. J’étais surpris et surtout très fier. Je me sentais dans une forme éblouissante et je me réjouissais déjà avec gourmandise de mes ascensions à vélo des cols des Vosges prévues pour juillet. Cette aventure cycliste malheureusement n’aurait pas lieu. A la fin du mois de mai, j’aperçus un matin dans le miroir de la salle de bains lumineuse de ma maman en Bretagne quelque chose d’étrange sur ma poitrine. L’un de mes mamelons était rentré. Portant instinctivement la main, je sentis une petite masse dure. Derrière l’autre mamelon, il n’y avait rien de tel. Nous devions partir le lendemain à Londres en famille pour une semaine. Je passai notre séjour britannique avec une inquiétude sourde. Au retour à Bruxelles, je vis mon médecin. Durant la palpation, son visage se figea. Il me fallait au plus vite faire une mammographie et une échographie. Dans mon esprit, il n’y avait guère de doute. J’avais lu que la rétractation du mamelon était un signe du cancer du sein.

La biopsie pratiquée à la mi-juin confirma que c’était bien un cancer. Je me souviens du tourment et de la terreur qui m’assaillaient les jours précédant le diagnostic. Redouter le pire, espérer encore un petit peu, seule mon épouse savait ce qui m’arrivait. Je ne souhaitais alerter personne, ne pas faire peur, protéger mes enfants dont l’année scolaire s’achevait. Après la biopsie et avant son résultat, par défi, je m’étais aligné aux 40 kilomètres à vélo du Brussels Ride. Avec mon fils Marcos, un peu comme dans un contre la montre par équipe, nous avions accompli un temps extraordinaire. Je pédalais avec rage, en me disant que j’étais sans doute malade, que je ne remonterais peut-être pas de sitôt sur mon vélo, et peut-être même plus jamais. Je me sentais perdu. C’était peut-être ma dernière course. Le diagnostic du cancer, curieusement, vint me libérer de toutes ces angoisses. Je savais désormais ce que j’avais et c’était important. Le mot était nommé. Surtout, une date d’opération était fixée avec un chirurgien dont l’humanité me toucha au premier regard et au premier mot. Les enfants partirent le lendemain en vacances chez leurs grands-parents, en Bretagne et en Espagne. Personne ne savait rien. J’avais un rendez-vous médical tous les 3 ou 4 jours. L’opération aurait lieu le 9 juillet. J’étais prêt.

Je me sentais cependant coupable de mentir par omission. De l’hôpital, j’assurai par téléphone à mes enfants qui m’interrogeaient sur l’étape du Tourmalet dans le Tour de France que j’avais été épaté par l’ascension du col par Tadej Pogaçar. La vérité était que j’étais sur la table d’opération à l’heure exacte de son passage au sommet. Après deux jours d’hôpital, je retrouvai la maison. La canicule était accablante. Je me reposais entre mes livres, le Tour et les derniers matchs de la Coupe du Monde de football. J’essayais de sortir chaque jour faire quelques pas. Il n’était plus question de courir. Je m’arrêtais toujours dans la fraicheur de l’église de la Trinité, à la recherche de la paix intérieure. Un peu moins de 10 jours après mon opération, suffisamment solide sur mes jambes, je pus prendre un train pour la Bretagne. Je voulais voir ma maman, tout lui raconter, la rassurer et sortir aussi de ce mensonge par omission qui me minait. La force de sa réaction me toucha. Elle fut aussi contagieuse. Je pouvais une semaine après prendre, rasséréné et au volant de mon auto, la route de la Galice pour y retrouver mes enfants et leur dire enfin. Plus que tout, il m’importait de pouvoir leur expliquer, les yeux dans les yeux, ce qui m’était arrivé et les apaiser. Ce serait une forme de libération.

Mes enfants sont formidables. Bien sûr, il y eut la surprise et aussi la crainte, mais je ne leur cachai rien, ni de ce que j’avais traversé, ni des raisons pour lesquelles j’avais voulu durant un long mois les protéger de cette nouvelle. Ils avaient mérité leurs grandes vacances d’été, pas mes misères et mes tourments. Je leur montrai même ma cicatrice. Il me faudrait vivre avec désormais. C’est une mastectomie que j’avais subie et ma poitrine ne serait plus jamais la même. Sous le soleil de Galice, j’appris peu à peu à apprivoiser cette cicatrice, à l’accepter, à la faire mienne. J’avais le droit de nager et les mouvements dans l’eau me firent le plus grand bien, comme plus tard dans la mer à l’Ile-Tudy. Au début, j’avançais timidement vers la piscine du club de golf de La Corogne, un drap de bain sur moi, inquiet que l’on me regarde. Cette crainte d’apparaître comme une bête de foire me poursuivit quelques jours avant que je ne me dise que je devais être plus fort que le présumé regard des autres. Le matin, je marchais le long de la mer et je pus même reprendre doucement la course à pied. Le retour du sport m’apaisait. Tant de choses se bousculaient pourtant dans mon esprit. J’avais peur de m’effondrer, personnellement, professionnellement. Que serait mon avenir ? La présence de ma famille me sécurisait.

Je ne devais pas initialement suivre une chimiothérapie. L’étude génomique de la tumeur prélevée montra finalement qu’une chimiothérapie adjuvante s’imposait. J’appris la nouvelle alors que nous roulions en famille de la Galice vers la Bretagne. C’était la mi-août. Le temps d’installer tout le monde à l’Ile-Tudy et d’accompagner mes enfants pour leur premier jour de voile, je sautai dans un train pour Bruxelles et ma première cure. J’en savais finalement si peu sur le cancer et ses traitements. Il me fallait devenir un étudiant du cancer, lire, interroger, chercher et lire encore. Je le fis et le fais toujours. C’est à l’Ile-Tudy que je vécus les effets secondaires de la première cure. Ce fut rude : les courbatures, les douleurs, les aphtes, une inflammation cutanée, la perte du goût et une insomnie d’une semaine. Je marchais difficilement. Je voulais profiter de ce coin de Bretagne si cher à mon cœur et je ne le pouvais pas vraiment. Je n’avais plus assez de forces pour partir à l’aventure comme chaque été sur mon kayak de mer. Au retour à Bruxelles, au début septembre, mes cheveux tombèrent et ma barbe aussi. En l’espace de quelques jours, il ne restait plus rien. Je ressentis une immense peine et un fond d’humiliation. Je savais que cela pouvait arriver. J’avais juste espéré que ce ne soit pas le cas.

La maladie fait partie de la vie et la guérison aussi. Le cancer met à nu, exposant le corps et l’âme. Je suis dans les mains d’une équipe de soignants formidables. Leur professionnalisme et leur gentillesse me bouleversent. Avec eux, j’ai retrouvé confiance et c’est précieux. A chaque cure de chimiothérapie, je sais que je vivrai quelques jours difficiles, puis que je remonterai la pente et qu’en troisième semaine, je pourrai même courir. Quand vient ce moment, je me risque sur le tapis roulant de mon club de sport, où des barres peuvent me permettre de me rattraper en cas de coup de mou. Je ne fais plus que 10 kilomètres par heure, mais c’est une belle petite victoire. Je compte aussi les bons moments, les sourires, les encouragements. C’est une amie portugaise, en traitement comme moi, qui me l’a recommandé : « Count the blessings », m’a-t-elle instruit. Je le fais. Nous nous parlons souvent, de nos soins comme aussi de l’avenir dans la même espérance. Je reçois des photos de ses marches le long de la mer à Lisbonne. Je lui envoie des photos des miennes dans les rues de Bruxelles ou sur la plage en Bretagne. Je lis. J’ai eu envie de redécouvrir la biographie de Pompidou. Je vais entamer l’œuvre de Roger Martin du Gard, Les Thibault. J’attends le soir avec bonheur le retour de Dolores et des enfants.

En 35 ans de vie professionnelle, je n’avais jamais été absent pour raison médicale plus de 10 jours, la faute à un Covid carabiné. C’est désormais un congé médical de 6 mois que j’ai. Cela m’apparaissait vertigineux en août. Je retrouverai le travail au début janvier. J’apprends dans l’intervalle à être un bon patient et cela requiert d’être … patient ! Ce n’est pas ma toute première qualité. Le cancer est l’opportunité d’une découverte de soi-même. Il n’est jamais trop tard pour changer un petit peu – en bien, naturellement. Dans quelques semaines prendra fin ma chimiothérapie. Une radiothérapie suivra avant le repos qui me conduira au retour à la vie active. Je sais que je reviendrai changé, endurci sans doute par l’épreuve traversée, plus humain certainement aussi. Le 25 octobre, je recevrai sous un petit bonnet les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur des mains de Bernard Cazeneuve. Ce sera à l’Ile-Tudy, chez moi dans le Finistère, ce village que j’aime depuis si longtemps, comme un clin d’œil du destin. Je devais être chevelu ce jour-là. Ce ne sera pas le cas, mais au fond cela ne compte guère. Ce qui compte, c’est la vie, la famille, les amis, celles et ceux qui, présents dans la salle ou par la pensée, me donneront la force de regarder devant. Je vivrai ce moment intensément.

Un jour viendra l’après-cancer. Je n’y suis pas encore, mais quatre mois après cette fin de printemps que je n’attendais pas, je me suis senti assez solide pour raconter ce qui m’est arrivé. Je crois à la valeur de la parole et du témoignage. Sur 100 cancers du sein, moins de 1% concernent des hommes. C’est rare, c’est si peu connu. Je reçois même de l’administration de l’hôpital des courriers s’adressant à Madame Le Borgn’ tant il est improbable que le patient que je suis soit un homme. J’en souris et les soignants avec moi. C’est aussi pour cela que j’ai voulu témoigner, en espérant que ce que j’ai écrit ici ne choquera pas. Il faut rompre le silence, la rareté de la parole, la crainte du regard des autres. C’est tellement important. Il n’y a pas de protocole de détection pour le cancer du sein de l’homme, mais il est des symptômes qu’il ne faut pas négliger. Ce matin de la fin mai 2026, dans la lumière de la salle de bains de mon enfance, j’ai eu la chance de voir quelque chose que je n’apercevais peut-être pas auparavant. Je le prends comme un signe. Je combats la maladie et je guérirai. J’aperçois dans mon garage mon vélo sur son socle, attendant la prochaine course. Cela me faisait de la peine il y a quelques semaines encore. Cela me fait envie désormais. En décembre, avant Noël, je pédalerai de nouveau.

A tous les soignants qui s’occupent de moi depuis le mois de juin, un immense merci !

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Quand s’en va l’été

Au Havre, 30 août 2026

Depuis plusieurs jours, il fait un temps resplendissant à Bruxelles. Un ciel bleu, pas de nuages ou si peu, c’est comme si l’été avait décidé de jouer les prolongations. Cela me rappelle ma lointaine jeunesse et Joe Dassin avec sa chanson L’été indien. Mes bermudas restent d’actualité et je m’en réjouis. Je ne souhaitais pas les ranger trop tôt. J’ai envie d’étirer la saison le plus longtemps possible, sachant qu’un jour, il faudra bien que l’automne belge nous rattrape. J’aime ce moment où tout reste encore possible, entre soleil et peut-être même un peu de chaleur, alors que l’été a officiellement pris fin. Le matin, j’accompagne mes enfants au bus pour l’école. C’est tôt, il fait un peu frais, mais sans plus. Le retour de l’école solde le temps des vacances, mais pas l’esprit de l’été. Peut-être est-il difficile en effet de travailler lorsque la lumière d’une belle journée s’aperçoit depuis la salle de classe. Depuis mon petit bureau sous les toits, je regarde les grands arbres qui me font face. Dans le parc près de ma maison, les marrons ont commencé à tomber, mais les feuilles ne s’en vont pas encore. Elles restent d’un vert ferme pour quelques semaines. C’est à l’approche d’Halloween que l’orange et le jaune viendront, et la pluie avec eux. Il nous reste un mois de répit.

Cela fait plus de trois semaines que nous avons retrouvé la maison. C’était un dimanche soir, notre voiture prenait le dernier virage au bout de la longue route pour venir se ranger sagement devant chez nous. La veille, nous étions encore à l’Ile-Tudy. Chaque année, le passage de l’Ile-Tudy à Bruxelles, de la mer à la ville, me surprend. Le bonheur de trois semaines auprès de l’océan prend fin, tardivement, comme si nous repoussions l’échéance. Nous sommes sur la plage pour le dernier bain, la dernière partie de ballon, le dernier coup de pagaie, et puis tout d’un coup vient le moment d’ouvrir les valises, de les remplir, de vider les placards et de faire provision de nos souvenirs. Le lendemain commence la route du retour. Le panneau de l’Ile-Tudy s’éloigne dans le rétroviseur. Au fond de la voiture, il y a toujours quelques larmes. Revenir d’une traite en Belgique est trop dur. Il reste le dernier déjeuner de crêpes avec Mamie, le moment de l’embrasser, la peine de la voir nous faire signe comme chaque fin de mois d’août depuis la pelouse de la crêperie. La voiture roule vers la Manche ou le Calvados, étape ultime du périple. Une musique douce nous accompagne. Elle a des accents de nostalgie. Les regards se perdent dans le paysage. La Normandie est belle et nous console.

L’année dernière, c’était Honfleur et aussi Villerville, un bonheur pour l’amoureux de Un singe en hiver que je suis. Cette année, ce fut Port-en-Bessin et Le Havre. Il nous faut voir quelque chose, un lieu, une plage, la mer, encore la mer avant de rentrer. Sur la route du retour, j’espère que septembre sera doux, que l’automne ne nous attendra pas trop tôt. Généralement, mon vœu est exaucé. Il est arrivé parfois aussi qu’il ne le soit pas vraiment. Mon ciré jaune de breton est là au cas où, dans l’entrée, lorsque je pousse la porte du retour. Je le préfère cependant en novembre, quand les feuilles jonchent le sol et que le deuil des beaux jours est fait. Il n’y a alors plus de regrets. Mais l’été, cette année, est encore là et c’est finalement le miracle. A l’Ile-Tudy, les marées d’équinoxe sont passées et les photos que j’aperçois sur les réseaux sociaux montrent quelques voiliers au large et quelques baigneurs dans les flots aussi. J’ai fait un saut dans le nord du Finistère la semaine passée. Les touristes étaient partis, mais pas le soleil. A Brignogan, j’ai eu la plage pour moi tout seul lors de mes marches du soir. Au restaurant, il restait une petite saveur des vacances.

C’est toujours comme cela quand s’en va l’été. Il y a ces derniers petits signes auxquels on se raccroche. La canicule est lointaine et on a si vite oublié combien la pluie redoutée fut, un temps, tellement espérée. J’ai juste rapproché les fauteuils de jardin d’un abri, des fois qu’elle vienne vraiment et qu’il faille détaler au plus vite. Je vais au jardin en fin d’après-midi, un mug de thé fumant et un bon polar en main. Ce furent d’abord les aventures du Commissaire Dupin, en français et en allemand. Ce sont désormais celles de Mary Lester. Jean-Luc Bannalec – ou plutôt Jörg Bong – et Jean Failler accompagnent ma fin d’été, pour l’un du côté de l’Aven, pour l’autre sur la Côte des Légendes. Depuis mon jardin, je me dis qu’il faudra que j’aille à L’Amiral à Concarneau manger la fameuse entrecôte grillée du Commissaire Dupin et qu’à Quimper, je retourne faire un petit tour Venelle du Paint-Cuit, là où vit Mary Lester et où je passais à l’âge du lycée. Ce sont mes bonnes résolutions de l’automne. Concarneau, Quimper, la Bretagne reviendra. Ce sera à la fin du mois d’octobre. D’ici là, j’ai envie de profiter des derniers beaux jours. Ce soir, je ferai près de chez nous la première séance de dédicaces de mon livre. J’en suis tout ému. Ce n’est pas rien. Le soleil m’accompagnera.

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Pour la gauche, le moment est gaullien

Dans six mois s’achèvera le mandat d’Emmanuel Macron. Les Français auront à élire celle ou celui qui lui succédera à la Présidence de la République. Cette élection interviendra dans un contexte redoutable pour la France, dont l’économie est à la peine et les comptes publics sont dans le rouge. C’est un pays en grande souffrance, sociale et morale, qui aura à faire un choix décisif en avril et mai 2027. Jamais depuis des décennies, le rendez-vous de l’élection présidentielle n’aura été aussi important. Comment donner un élan nouveau à la France, privée de majorité parlementaire depuis 2022 et singulièrement depuis 2024 et la dissolution rageuse de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron ? Comment répondre au sentiment de déclassement, d’insécurité et de peur qui mine des millions de Français ? Comment créer l’espoir, tracer un chemin de redressement qui rassure et qui rassemble le peuple français, diriger fermement le gouvernement, mettre en œuvre un projet qui fasse sens pour le pays par les résultats qu’il obtiendra au bénéfice de tous ? Tels sont les enjeux de l’élection présidentielle et des probables élections législatives qui suivront.

A ces élections, la gauche se prépare. Dans l’histoire de la Vème République, la gauche a emporté trois fois l’élection présidentielle : avec François Mitterrand en 1981 et en 1988, et avec François Hollande en 2012. C’était il y a très longtemps. Le rapport à la politique et à l’engagement partisan était différent. Les comportements électoraux étaient marqués d’une fidélité que l’individualisation de la société et les ressorts du dégagisme sont venus largement fracasser depuis. Les milieux populaires et les classes moyennes votaient à gauche. Ce n’est plus le cas. Le vote populaire est désormais incarné par le Rassemblement national. Pour diverses raisons, la gauche a failli et elle a déçu. Elle s’est recroquevillée sur un édredon électoral qui pèse au mieux 30% des voix dans un premier tour, bien loin des 40% des voix et plus qui avaient préparé les succès de François Mitterrand et de François Hollande. Le Parti socialiste, qui fut durant tant d’années le môle de la gauche et la force la conduisant au pouvoir, a vu les électeurs se détourner durablement de lui. La gauche s’est parcellisée entre chapelles et aventures, divisions feintes ou réelles, querelles nouvelles ou recuites.

Si les Français votaient au premier tour de l’élection présidentielle en cette fin septembre, ils qualifieraient Marine Le Pen et selon toute vraisemblance Jean-Luc Mélenchon pour le second tour. Ce match tant espéré par le Rassemblement national assurerait l’élection triomphale de Marine Le Pen avec près de 70% des voix selon toutes les enquêtes d’opinion. On peut en effet être un bon candidat de premier tour et un candidat calamiteux de second tour. Là est tout le malheur de la gauche. Par ses outrances, sa radicalité et ses obsessions, Jean-Luc Mélenchon est parvenu à se construire une réelle pelote, qu’il lui serait impossible de faire croître dans une hypothèse de second tour. Mélenchon fait peur aux Français. La violence, la haine, l’autoritarisme, l’antisémitisme d’atmosphère ne sont pas solubles dans le reste de la gauche et encore moins dans une part majoritaire de l’électorat. Le vote Mélenchon exprime certainement des convictions, mais constitue une voie politique sans issue. Ce n’est pas autour de Jean-Luc Mélenchon que se formerait un éventuel front républicain, mais autour de Marine Le Pen pour éviter que la gauche radicale arrive au pouvoir.

La vérité est que la gauche ne peut, au sens partisan du terme, remporter l’élection présidentielle du printemps prochain. Elle n’en a juste pas les forces électorales. Ses divisions la desservent, l’absence ou presque de travail sur l’évolution du pays, de la société française et du monde tout autant. Elle compte certes dans ses rangs des candidats sincères et de talent comme Raphaël Glucksmann, mais que le manque de moyens de son organisation oblige à s’abimer dans les chausse-trappes des primaires du Parti socialiste pour y gagner un incertain soutien. Les écologistes n’ont d’autre projet que celui du grand écart permanent entre La France Insoumise et les socialistes. Les communistes ont besoin de faire 2% à l’élection présidentielle pour ne pas disparaître. Tout cela ne construit pas la victoire. Le sentiment est que les candidats parlent aux candidats, beaucoup, souvent, tout le temps même, sans jamais s’adresser aux Français, à leurs difficultés et à la vraie vie. Les divisions surjouées alimentent le désintérêt, la colère et l’impuissance. Elles font par défaut le jeu de Jean-Luc Mélenchon et assurent ainsi le chemin de Marine Le Pen et de l’extrême-droite vers le pouvoir.

Mais si la gauche ne peut gagner l’élection présidentielle, elle peut en revanche contribuer à écarter le scénario de la victoire écrite de Marine Le Pen, dramatique pour la démocratie, l’Etat de droit et l’économie française. Il existe un espace républicain, du centre-gauche au centre-droit, duquel doit provenir celle ou celui qui devra devancer Jean-Luc Mélenchon pour battre Marine Le Pen au second tour. Cette candidate ou ce candidat devra aller chercher 25% des voix au premier tour pour se qualifier et avoir des chances de succès. N’attendons pas de la gauche partisane qu’elle soutienne pareille hypothèse, attendons de la gauche de l’idéal, des principes et de la fidélité républicaine, de millions d’électeurs effrayés par la probabilité du pire qu’ils le fassent courageusement, en responsabilité et sans mot d’ordre. Pour la gauche, le moment n’est plus aux calculs, il est gaullien. On ne peut se désintéresser de la France et de son avenir, accepter qu’un second tour oppose deux candidats qui ont en commun la haine de la liberté, le rejet de l’Europe et de la paix par le droit, la fascination pour les pouvoirs autoritaires, les dictateurs et les ennemis de la France.

Dans cet espace républicain, la voix de la gauche doit être entendue et prise en compte, aux côtés d’autres sensibilités politiques. La gauche, c’est l’école, c’est la laïcité, c’est la justice sociale, fiscale, environnementale, générationnelle, ce sont des comptes publics en ordre. Ces questions-là, loin d’opposer, doivent prospérer. Un rassemblement sincère requiert de marcher les uns avec les autres, les uns vers les autres. La sincérité de la démarche sera son meilleur atout. Il n’est plus temps pour les candidats dans cet espace de s’observer, de calculer et se jauger. Il est temps de s’élever et de présenter une incarnation, une candidature avec un projet de redressement pour le quinquennat et la législature à venir. La gauche doit en être, comme elle sut l’être dans les pires moments de péril de l’histoire de la République. Nous y sommes. Il en va de l’intérêt de la France, de son avenir. 2027 ne sera pas une année électorale parmi d’autres. Ce qui se joue cet automne est tellement plus important. Le choix est entre l’abandon, l’aventure, la ruine d’un côté, et le meilleur de la République de l’autre. A gauche, faisons le choix de la République et de la France.

Ce texte a été publié en allemand par la revue Dokdoc. Voici la version en allemand : https://dokdoc.eu/2026/09/22/fuer-die-linke-ist-jetzt-ein-gaullistischer-moment/

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Les dunes de l’Aber

C’est l’été et je cours au bord de la mer. Cela a commencé en Galice à la fin du mois de juillet et l’effort se poursuit désormais à l’Ile-Tudy et à Sainte-Marine. L’effort est d’ailleurs un bien grand mot tant le plaisir de courir dans l’air marin est là. C’est un bonheur que je retrouve chaque année et dont je ne me lasserai jamais. J’aime la douceur du vent, le soleil qui vient et les flagrances enivrantes des plantes et des fleurs qui poussent dans les dunes. J’éprouve un sentiment de sérénité, rassurant et enveloppant. J’ai arpenté pas mal de chemins marins dans ma vie, mais ce sentiment-là me ramène toujours vers un coin cher à mon enfance, la plage où nous allions en famille lorsqu’arrivait le mois d’août : l’Aber, dans la presqu’île de Crozon. De Quimerc’h, notre village, il y avait une trentaine de kilomètres. Nous passions par Rosnoën, le pont de Terenez, Tal-ar-Groas, avant d’amorcer la descente vers une étendue de sable qui, à marée basse, me paraissait aussi infinie qu’irréelle. Il y avait une île à gauche de la plage avec des ruines de fortifications qui faisaient naître dans mon esprit d’irrésistibles rêves de châteaux. Avec les cousins de mon âge, nous nous y étions parfois aventurés, dans un esprit de Club des Cinq, au risque parfois de quelques éraflures et piqûres de chardons. C’était le prix de l’héroïsme estival et enfantin.

Pour aller jusqu’à l’île, nous remontions la plage. De là me vient ce souvenir puissant des flagrances des plantes et des fleurs des dunes. Tout me paraissait immense : les lieux, la mer, le soleil, nos passions et nos rires. Lorsque la mer se retirait, il fallait marcher loin pour la retrouver. Nous remplissions des seaux de petits coquillages trouvés dans le sable que nous ne mangerions jamais. Nous les rendions à l’océan au moment de partir. Et lorsque la mer montait, nos modestes châteaux de sable ne résistaient guère aux rouleaux de la Baie de Douarnenez. Ce furent des années durant des bains vivifiants. Nous ne nagions pas vraiment, nous sautions dans les vagues, plongions à travers elles, tout heureux d’apparaître de l’autre côté sans savoir qu’une autre vague nous ramasserait juste après et nous ferait glisser vers le rivage. La plage n’était pas surveillée et nous étions attentifs, instruits par nos parents de rester prudents. Un jour, j’eus la grande peine de voir s’envoler le bateau gonflable précieusement gagné dans une station-service Fina. Il fila, poussé par un coup de vent soudain, et je n’eus pas la force de nager après lui. C’eut été dangereux. Je le voyais partir devant moi, dans ses couleurs bleues, rouges et blanches, sans pilote. Je l’ai longtemps imaginé en route vers l’Amérique.

La plage de l’Aber a été mon théâtre d’été joyeux. C’est à l’Aber que j’ai appris à jouer au volley. C’est aussi à l’Aber que j’ai appris à jouer à la pétanque, avec des boules certes plastifiées, mais un authentique cochonnet dont nous n’étions pas peu fiers. Je n’étais brillant ni au volley ni à la pétanque, mais l’important était de participer. Gagner n’avait pas grand sens, rire en avait beaucoup plus. Il m’arrivait aussi d’aller fureter dans la dune seul, lorsque les adultes s’étaient assoupis. J’allais à travers les sentiers que je connaissais vers le petit ruisseau qui se jetait dans la mer à la hauteur de l’île, l’esprit et l’imagination en éveil. Ces promenades improvisées me ravissaient et elles duraient parfois un petit temps. Je revenais souvent avec une petite pierre, un petit galet, quelque chose à montrer tel un trophée. Mes escapades contemplatives étaient pardonnées. Sur la plage, le bonheur l’emportait sur l’autorité. Il y avait dans notre petit groupe familial trois générations, dont un grand-oncle qui mettait autant d’attention à montrer qu’il excellait dans les vagues qu’à ne pas y perdre ses lunettes. Il y avait aussi les oncles et les tantes, les sportifs avec les ballons et ceux qui préféraient les serviettes d’éponge et le bain de soleil. Et les cousins qui n’attendaient que le signe de jouer jusqu’à la fin du jour.

Ces souvenirs ont une bonne cinquantaine d’années désormais. Certains acteurs de la plage ne sont plus là, mais j’aime les retrouver en écrivant ces lignes et en pensant à eux. Avec les cousins, nous avons ces souvenirs en commun. Il y a des lieux qui sont à jamais des repères dans une vie et l’Aber a cette force pour moi. A tel point d’ailleurs que j’y associe le souvenir d’une grande-tante qui, pourtant, ne s’y rendait jamais. Elle n’aimait pas trop la mer. Elle nous attendait au retour à Quimerc’h, curieuse de savoir ce que nous y avions fait, en bien et certainement un peu en cachette aussi. Elle attendait nos réponses l’air sérieux, une tapette à mouche à la main, aplatissant sans merci sur la toile cirée le malheureux volatile qui passait en cours de conversation avant de l’expédier d’un brillant revers à destination du sol déjà encombré par d’autres insectes passés à trépas. La tante n’aimait pas les mouches. Il fallait éviter de se prendre les cheveux dans le ruban collant suspendu au plafond en quittant sa cuisine. Mais elle nous faisait rire, un peu parce qu’elle en avait envie et plus souvent aussi malgré elle. Elle nous parlait abondamment de sa plantation d’échalotes en haut du jardin, son pendant estival de nos aventures à l’Aber. Et comme la tante avait du charisme, toute la famille parlait d’échalotes.

Je n’ai pas encore été à l’Aber cet été. Il me reste deux semaines. Sur la plage vivent mes souvenirs. J’ai besoin de les retrouver. Les dunes de l’Aber ont été pour moi bien plus que des dunes. Elles ont été un passage, un éveil, une transmission, une expérience pour longtemps et finalement pour toute une vie. Il m’est arrivé d’y emmener mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes, visitant le Finistère d’une pointe et d’un cap à l’autre. Sans doute est-ce parce qu’ils étaient trop jeunes que je ne leur ai pas encore tout raconté de ce que ce lieu signifie pour moi. La photographie de la page de couverture de mon blog les y montre pourtant, courant après un ballon. Marcos avait 7 ans et Pablo 5 ans. C’était une fin octobre, c’était joli, mais le plus beau ciel de l’Aber, c’est celui du mois d’août, lorsque les couleurs violettes du soir annoncent les dernières semaines de l’été, celles que j’ai toujours trouvées les plus belles. Je devrai leur raconter tout cela. J’ai un rêve, un espoir : que la crise climatique n’abime pas l’Aber, que la cupidité immobilière ne vienne pas souiller un paysage merveilleux et que cet espace unique qui habite tendrement mes souvenirs et mes rêves depuis tant d’années demeure pour les générations à venir. La beauté fait la force des images et des histoires que je veux partager.

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