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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Pour la gauche, le moment est gaullien

Dans six mois s’achèvera le mandat d’Emmanuel Macron. Les Français auront à élire celle ou celui qui lui succédera à la Présidence de la République. Cette élection interviendra dans un contexte redoutable pour la France, dont l’économie est à la peine et les comptes publics sont dans le rouge. C’est un pays en grande souffrance, sociale et morale, qui aura à faire un choix décisif en avril et mai 2027. Jamais depuis des décennies, le rendez-vous de l’élection présidentielle n’aura été aussi important. Comment donner un élan nouveau à la France, privée de majorité parlementaire depuis 2022 et singulièrement depuis 2024 et la dissolution rageuse de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron ? Comment répondre au sentiment de déclassement, d’insécurité et de peur qui mine des millions de Français ? Comment créer l’espoir, tracer un chemin de redressement qui rassure et qui rassemble le peuple français, diriger fermement le gouvernement, mettre en œuvre un projet qui fasse sens pour le pays par les résultats qu’il obtiendra au bénéfice de tous ? Tels sont les enjeux de l’élection présidentielle et des probables élections législatives qui suivront.

A ces élections, la gauche se prépare. Dans l’histoire de la Vème République, la gauche a emporté trois fois l’élection présidentielle : avec François Mitterrand en 1981 et en 1988, et avec François Hollande en 2012. C’était il y a très longtemps. Le rapport à la politique et à l’engagement partisan était différent. Les comportements électoraux étaient marqués d’une fidélité que l’individualisation de la société et les ressorts du dégagisme sont venus largement fracasser depuis. Les milieux populaires et les classes moyennes votaient à gauche. Ce n’est plus le cas. Le vote populaire est désormais incarné par le Rassemblement national. Pour diverses raisons, la gauche a failli et elle a déçu. Elle s’est recroquevillée sur un édredon électoral qui pèse au mieux 30% des voix dans un premier tour, bien loin des 40% des voix et plus qui avaient préparé les succès de François Mitterrand et de François Hollande. Le Parti socialiste, qui fut durant tant d’années le môle de la gauche et la force la conduisant au pouvoir, a vu les électeurs se détourner durablement de lui. La gauche s’est parcellisée entre chapelles et aventures, divisions feintes ou réelles, querelles nouvelles ou recuites.

Si les Français votaient au premier tour de l’élection présidentielle en cette fin septembre, ils qualifieraient Marine Le Pen et selon toute vraisemblance Jean-Luc Mélenchon pour le second tour. Ce match tant espéré par le Rassemblement national assurerait l’élection triomphale de Marine Le Pen avec près de 70% des voix selon toutes les enquêtes d’opinion. On peut en effet être un bon candidat de premier tour et un candidat calamiteux de second tour. Là est tout le malheur de la gauche. Par ses outrances, sa radicalité et ses obsessions, Jean-Luc Mélenchon est parvenu à se construire une réelle pelote, qu’il lui serait impossible de faire croître dans une hypothèse de second tour. Mélenchon fait peur aux Français. La violence, la haine, l’autoritarisme, l’antisémitisme d’atmosphère ne sont pas solubles dans le reste de la gauche et encore moins dans une part majoritaire de l’électorat. Le vote Mélenchon exprime certainement des convictions, mais constitue une voie politique sans issue. Ce n’est pas autour de Jean-Luc Mélenchon que se formerait un éventuel front républicain, mais autour de Marine Le Pen pour éviter que la gauche radicale arrive au pouvoir.

La vérité est que la gauche ne peut, au sens partisan du terme, remporter l’élection présidentielle du printemps prochain. Elle n’en a juste pas les forces électorales. Ses divisions la desservent, l’absence ou presque de travail sur l’évolution du pays, de la société française et du monde tout autant. Elle compte certes dans ses rangs des candidats sincères et de talent comme Raphaël Glucksmann, mais que le manque de moyens de son organisation oblige à s’abimer dans les chausse-trappes des primaires du Parti socialiste pour y gagner un incertain soutien. Les écologistes n’ont d’autre projet que celui du grand écart permanent entre La France Insoumise et les socialistes. Les communistes ont besoin de faire 2% à l’élection présidentielle pour ne pas disparaître. Tout cela ne construit pas la victoire. Le sentiment est que les candidats parlent aux candidats, beaucoup, souvent, tout le temps même, sans jamais s’adresser aux Français, à leurs difficultés et à la vraie vie. Les divisions surjouées alimentent le désintérêt, la colère et l’impuissance. Elles font par défaut le jeu de Jean-Luc Mélenchon et assurent ainsi le chemin de Marine Le Pen et de l’extrême-droite vers le pouvoir.

Mais si la gauche ne peut gagner l’élection présidentielle, elle peut en revanche contribuer à écarter le scénario de la victoire écrite de Marine Le Pen, dramatique pour la démocratie, l’Etat de droit et l’économie française. Il existe un espace républicain, du centre-gauche au centre-droit, duquel doit provenir celle ou celui qui devra devancer Jean-Luc Mélenchon pour battre Marine Le Pen au second tour. Cette candidate ou ce candidat devra aller chercher 25% des voix au premier tour pour se qualifier et avoir des chances de succès. N’attendons pas de la gauche partisane qu’elle soutienne pareille hypothèse, attendons de la gauche de l’idéal, des principes et de la fidélité républicaine, de millions d’électeurs effrayés par la probabilité du pire qu’ils le fassent courageusement, en responsabilité et sans mot d’ordre. Pour la gauche, le moment n’est plus aux calculs, il est gaullien. On ne peut se désintéresser de la France et de son avenir, accepter qu’un second tour oppose deux candidats qui ont en commun la haine de la liberté, le rejet de l’Europe et de la paix par le droit, la fascination pour les pouvoirs autoritaires, les dictateurs et les ennemis de la France.

Dans cet espace républicain, la voix de la gauche doit être entendue et prise en compte, aux côtés d’autres sensibilités politiques. La gauche, c’est l’école, c’est la laïcité, c’est la justice sociale, fiscale, environnementale, générationnelle, ce sont des comptes publics en ordre. Ces questions-là, loin d’opposer, doivent prospérer. Un rassemblement sincère requiert de marcher les uns avec les autres, les uns vers les autres. La sincérité de la démarche sera son meilleur atout. Il n’est plus temps pour les candidats dans cet espace de s’observer, de calculer et se jauger. Il est temps de s’élever et de présenter une incarnation, une candidature avec un projet de redressement pour le quinquennat et la législature à venir. La gauche doit en être, comme elle sut l’être dans les pires moments de péril de l’histoire de la République. Nous y sommes. Il en va de l’intérêt de la France, de son avenir. 2027 ne sera pas une année électorale parmi d’autres. Ce qui se joue cet automne est tellement plus important. Le choix est entre l’abandon, l’aventure, la ruine d’un côté, et le meilleur de la République de l’autre. A gauche, faisons le choix de la République et de la France.

Ce texte a été publié en allemand par la revue Dokdoc. Voici la version en allemand : https://dokdoc.eu/2026/09/22/fuer-die-linke-ist-jetzt-ein-gaullistischer-moment/

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Les dunes de l’Aber

C’est l’été et je cours au bord de la mer. Cela a commencé en Galice à la fin du mois de juillet et l’effort se poursuit désormais à l’Ile-Tudy et à Sainte-Marine. L’effort est d’ailleurs un bien grand mot tant le plaisir de courir dans l’air marin est là. C’est un bonheur que je retrouve chaque année et dont je ne me lasserai jamais. J’aime la douceur du vent, le soleil qui vient et les flagrances enivrantes des plantes et des fleurs qui poussent dans les dunes. J’éprouve un sentiment de sérénité, rassurant et enveloppant. J’ai arpenté pas mal de chemins marins dans ma vie, mais ce sentiment-là me ramène toujours vers un coin cher à mon enfance, la plage où nous allions en famille lorsqu’arrivait le mois d’août : l’Aber, dans la presqu’île de Crozon. De Quimerc’h, notre village, il y avait une trentaine de kilomètres. Nous passions par Rosnoën, le pont de Terenez, Tal-ar-Groas, avant d’amorcer la descente vers une étendue de sable qui, à marée basse, me paraissait aussi infinie qu’irréelle. Il y avait une île à gauche de la plage avec des ruines de fortifications qui faisaient naître dans mon esprit d’irrésistibles rêves de châteaux. Avec les cousins de mon âge, nous nous y étions parfois aventurés, dans un esprit de Club des Cinq, au risque parfois de quelques éraflures et piqûres de chardons. C’était le prix de l’héroïsme estival et enfantin.

Pour aller jusqu’à l’île, nous remontions la plage. De là me vient ce souvenir puissant des flagrances des plantes et des fleurs des dunes. Tout me paraissait immense : les lieux, la mer, le soleil, nos passions et nos rires. Lorsque la mer se retirait, il fallait marcher loin pour la retrouver. Nous remplissions des seaux de petits coquillages trouvés dans le sable que nous ne mangerions jamais. Nous les rendions à l’océan au moment de partir. Et lorsque la mer montait, nos modestes châteaux de sable ne résistaient guère aux rouleaux de la Baie de Douarnenez. Ce furent des années durant des bains vivifiants. Nous ne nagions pas vraiment, nous sautions dans les vagues, plongions à travers elles, tout heureux d’apparaître de l’autre côté sans savoir qu’une autre vague nous ramasserait juste après et nous ferait glisser vers le rivage. La plage n’était pas surveillée et nous étions attentifs, instruits par nos parents de rester prudents. Un jour, j’eus la grande peine de voir s’envoler le bateau gonflable précieusement gagné dans une station-service Fina. Il fila, poussé par un coup de vent soudain, et je n’eus pas la force de nager après lui. C’eut été dangereux. Je le voyais partir devant moi, dans ses couleurs bleues, rouges et blanches, sans pilote. Je l’ai longtemps imaginé en route vers l’Amérique.

La plage de l’Aber a été mon théâtre d’été joyeux. C’est à l’Aber que j’ai appris à jouer au volley. C’est aussi à l’Aber que j’ai appris à jouer à la pétanque, avec des boules certes plastifiées, mais un authentique cochonnet dont nous n’étions pas peu fiers. Je n’étais brillant ni au volley ni à la pétanque, mais l’important était de participer. Gagner n’avait pas grand sens, rire en avait beaucoup plus. Il m’arrivait aussi d’aller fureter dans la dune seul, lorsque les adultes s’étaient assoupis. J’allais à travers les sentiers que je connaissais vers le petit ruisseau qui se jetait dans la mer à la hauteur de l’île, l’esprit et l’imagination en éveil. Ces promenades improvisées me ravissaient et elles duraient parfois un petit temps. Je revenais souvent avec une petite pierre, un petit galet, quelque chose à montrer tel un trophée. Mes escapades contemplatives étaient pardonnées. Sur la plage, le bonheur l’emportait sur l’autorité. Il y avait dans notre petit groupe familial trois générations, dont un grand-oncle qui mettait autant d’attention à montrer qu’il excellait dans les vagues qu’à ne pas y perdre ses lunettes. Il y avait aussi les oncles et les tantes, les sportifs avec les ballons et ceux qui préféraient les serviettes d’éponge et le bain de soleil. Et les cousins qui n’attendaient que le signe de jouer jusqu’à la fin du jour.

Ces souvenirs ont une bonne cinquantaine d’années désormais. Certains acteurs de la plage ne sont plus là, mais j’aime les retrouver en écrivant ces lignes et en pensant à eux. Avec les cousins, nous avons ces souvenirs en commun. Il y a des lieux qui sont à jamais des repères dans une vie et l’Aber a cette force pour moi. A tel point d’ailleurs que j’y associe le souvenir d’une grande-tante qui, pourtant, ne s’y rendait jamais. Elle n’aimait pas trop la mer. Elle nous attendait au retour à Quimerc’h, curieuse de savoir ce que nous y avions fait, en bien et certainement un peu en cachette aussi. Elle attendait nos réponses l’air sérieux, une tapette à mouche à la main, aplatissant sans merci sur la toile cirée le malheureux volatile qui passait en cours de conversation avant de l’expédier d’un brillant revers à destination du sol déjà encombré par d’autres insectes passés à trépas. La tante n’aimait pas les mouches. Il fallait éviter de se prendre les cheveux dans le ruban collant suspendu au plafond en quittant sa cuisine. Mais elle nous faisait rire, un peu parce qu’elle en avait envie et plus souvent aussi malgré elle. Elle nous parlait abondamment de sa plantation d’échalotes en haut du jardin, son pendant estival de nos aventures à l’Aber. Et comme la tante avait du charisme, toute la famille parlait d’échalotes.

Je n’ai pas encore été à l’Aber cet été. Il me reste deux semaines. Sur la plage vivent mes souvenirs. J’ai besoin de les retrouver. Les dunes de l’Aber ont été pour moi bien plus que des dunes. Elles ont été un passage, un éveil, une transmission, une expérience pour longtemps et finalement pour toute une vie. Il m’est arrivé d’y emmener mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes, visitant le Finistère d’une pointe et d’un cap à l’autre. Sans doute est-ce parce qu’ils étaient trop jeunes que je ne leur ai pas encore tout raconté de ce que ce lieu signifie pour moi. La photographie de la page de couverture de mon blog les y montre pourtant, courant après un ballon. Marcos avait 7 ans et Pablo 5 ans. C’était une fin octobre, c’était joli, mais le plus beau ciel de l’Aber, c’est celui du mois d’août, lorsque les couleurs violettes du soir annoncent les dernières semaines de l’été, celles que j’ai toujours trouvées les plus belles. Je devrai leur raconter tout cela. J’ai un rêve, un espoir : que la crise climatique n’abime pas l’Aber, que la cupidité immobilière ne vienne pas souiller un paysage merveilleux et que cet espace unique qui habite tendrement mes souvenirs et mes rêves depuis tant d’années demeure pour les générations à venir. La beauté fait la force des images et des histoires que je veux partager.

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Pour la République

Marine Le Pen a annoncé hier soir sa candidature à l’élection présidentielle du printemps 2027. Plus tôt, dans une étrange journée dont il faut souhaiter que l’histoire politique et judiciaire conserve toute la mémoire, la Cour d’appel de Paris l’avait reconnue coupable de complicité de détournement de fonds publics à hauteur de plus de 2,8 millions d’euros dans l’affaire des assistants parlementaires des députés européens du Front national. La Cour d’appel, comme le Tribunal judiciaire de Paris l’an passé, a confirmé la gravité des faits. Elle a cependant réduit la peine infligée à Marine Le Pen, en particulier sur l’inéligibilité, qui passe de cinq ans avec exécution provisoire à 45 mois, dont 30 mois avec sursis. Surtout, la Cour d’appel a considéré que les 15 mois fermes couraient depuis le jugement de première instance le 31 mars 2025. Au 1er juillet 2026, la peine d’inéligibilité a donc été purgée. La Cour d’appel a choisi ainsi de botter en touche, consciente du reproche d’ingérence dans la vie démocratique qui lui serait revenu en boomerang si elle avait confirmé les peines prononcées en première instance. Ce faisant, elle a renvoyé très habilement à Marine Le Pen et à elle seule le soin de décider de sa candidature à l’élection présidentielle.

La réalité du jour d’après, c’est bien celle-ci en effet. Marine Le Pen, entre déni et vanité, s’est engouffrée dans le trou de souris que lui offre le pourvoi en cassation. Dans l’attente de l’arrêt de la Cour de cassation, le port d’un bracelet électronique pour un an ne s’appliquera pas à elle et elle pourra donc faire campagne librement. C’est une prise de risque maximale pour elle et son parti, mais aussi pour la France. Et si la Cour de cassation rejetait son pourvoi au début de l’année 2027 ? Que se passerait-il politiquement si le bracelet électronique devait lui être posé durant la campagne, limitant largement ses déplacements ? Et si une candidate sous bracelet électronique accédait à l’Elysée ? Marine Le Pen a choisi d’intimider la Cour de cassation et d’engager avec elle un bras de fer qui n’a rien de subtil : vous n’oserez pas confirmer le jugement d’appel en raison de l’élection présidentielle, vous n’oserez pas affronter la prochaine Présidente. C’est une guerre au pouvoir judiciaire, à sa liberté, à son indépendance et plus largement à la République. Cela rappelle ce qu’est l’extrême-droite malgré les façades opportunément ripolinées : le rejet de l’Etat de droit demeure tripal et le peuple est instrumentalisé face aux juges dans le but de les effacer.

Politiquement, ce qui s’est passé hier redistribue considérablement les cartes. Exit Jordan Bardella, renvoyé à un improbable ticket par sa patronne, qui en avait certainement mesuré toutes les limites durant ces derniers mois où il s’était vu trop beau. La dérive par rapport aux fondamentaux frontistes et RN était de plus en plus apparente, notamment sur la question sociale. Le retour de Marine Le Pen relègue la possible union des droites que Bardella, avec le soutien des médias de l’empire Bolloré, tentait de faire infuser. Marine Le Pen est une candidate plus solide, plus charpentée, plus couturée également que Jordan Bardella. Elle rassemblera son électorat plus fidèlement. Elle mordra moins aussi sur cette partie de l’électorat LR que Bardella, par porosité politique, pouvait séduire. Que feront désormais la droite et Bruno Retailleau ? A 9 mois de l’élection présidentielle et en l’état actuel de l’opinion, cette question est centrale. Bruno Retailleau peut récupérer les électeurs qu’un vote en faveur de Jordan Bardella pouvait tenter, sans cependant approcher de la qualification au second tour. Il peut aussi, alternativement, envisager que cet électorat qu’il aura convaincu se rallie à une seule incarnation dans l’espace politique de la droite et du centre.

L’extrême-droite combat la démocratie depuis toujours. L’affaire des assistants parlementaires du Front national n’est pas anecdotique. Sa gravité révèle un état d’esprit et une culture d’impunité. L’extrême-droite n’est pas soluble dans la République. Elle n’est pas un adversaire parmi d’autres, elle en est l’adversaire. Seule une candidature issue de l’espace central, de gauche à droite, avec une culture de gouvernement et de responsabilité, peut battre Marine Le Pen. Cela requiert que l’offre politique soit resserrée. A ce jour, la somme des intentions de vote d’Edouard Philippe et de Bruno Retailleau pèse près de 30%. Les intentions de vote pour Marine Le Pen se situent aux alentours de 32%. L’écart est faible et dessine un match de second tour bien plus jouable que si Edouard Philippe se qualifiait avec 18% des voix. Dans l’hypothèse où il serait devancé par Jean-Luc Mélenchon, la victoire de Marine Le Pen, malgré le bracelet électronique et une condamnation définitive, serait assurée. C’est pour cela qu’une candidature de gauche est plus que jamais nécessaire dans cet espace. La radicalité est une redoutable illusion à l’épreuve des faits. Ce n’est pas par le verbe haut et les dérives les plus condamnables que l’on protège la promesse républicaine, c’est par l’idéal, le concret et l’action.

L’élection présidentielle est par nature dynamique. Une belle campagne peut changer les choses à gauche et au centre. L’histoire politique l’a parfois montré. La capacité de convaincre demeure, si tant est que l’on prenne en compte les réalités et les écueils plutôt que de les nier par aveuglement partisan ou aventure personnelle. Nous avons un pays en grande souffrance, une panne politique redoutable depuis deux ans qui empêche le déploiement de toute action publique de long terme au moment où les défis se multiplient (adaptation climatique, industrialisation, modèle social, sécurité, endettement). Il faut à la France un gouvernement de la République qui gouverne solidement sur la longueur d’un quinquennat et d’une législature. Voilà tout l’enjeu de l’élection présidentielle dans 9 mois, qui requiert bien plus qu’un simple front républicain de second tour, réflexe du passé et réflexe dépassé aussi. Face à Marine Le Pen, dans l’espace de gouvernement, de gauche à droite, un rassemblement doit s’envisager, sincère et utile, pour un projet de redressement qui réponde par la preuve et dans l’action aux attentes des Français. C’est possible. La division est mortifère. Au-dessus des préférences et des convictions, il y aura toujours la République et l’avenir de notre pays.

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Le dernier bus

Tous les matins, j’accompagne mes enfants au bus scolaire. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai pris cette habitude. Ils sont grands désormais et n’ont plus besoin de moi pour les 200 mètres séparant notre maison du bus. J’aime malgré tout ce moment, par tous les temps et toutes les saisons. Je crois qu’ils l’aiment aussi. Nous échangeons quelques mots. J’y vais de mes encouragements et mes conseils. Je vois ma petite équipe grimper les quelques marches vers les places du fond, retrouver les amis du quartier, chahuter peut-être un peu aussi. Un petit signe au chauffeur, que j’entends parfois depuis la rue commenter les résultats du football avec Pablo, puis je vois le bus s’en aller silencieusement (moteur électrique) vers l’école. C’est à ce moment-là, curieusement, que j’ai l’impression que ma journée de travail commence. Ce trajet sur le trottoir ixellois, nous le ferons demain encore, puis viendra le temps béni des grandes vacances. Ce matin, en chemin vers le bus, Pablo m’a avoué qu’il avait eu longtemps l’impression que les grandes vacances étaient lointaines, presque inatteignables, et il était désormais surpris qu’elles soient là, à portée de jours. L’année scolaire était comme une grande traversée pour lui, depuis les vacances de l’an dernier jusqu’à celles qui arrivent enfin.

Ce moment de l’année m’émeut toujours. J’ai la religion des salles de classe, de l’apprentissage du savoir, de la collectivité humaine que constitue l’école. Le silence viendra dans les cours de récréation pour deux bons mois. Les livres seront rangés et les ballons aussi. Les souvenirs s’écriront momentanément ailleurs et se raconteront en septembre. Ce soir, les sacs reviendront chargés de cahiers et livres sortis des casiers. Il faudra ranger un peu avant de partir. Mais les mêmes sacs n’étaient pas partis vides ce matin. Ici ou là dépassait le haut d’un paquet de chips ou de bonbons. A vrai dire, je n’étais guère surpris car j’étais le complice que l’on avait chargé il y a quelques jours de faire les emplettes de fin d’année. Tu apportais quoi avant les vacances, m’avaient demandé mes enfants, pensant à mes jeunes années quimpéroises. La vérité est que je n’apportais rien, non parce que j’aurais été chiche ou bégueule, mais parce que cela ne se faisait pas alors. La fête des grandes vacances, nous l’improvisions entre quelques copains loin de l’école, dans nos jardins ou sur le bord d’une plage. A l’école, nous rendions nos livres scolaires. Les professeurs levaient le pied et venaient parfois jouer au foot avec nous. Cela sentait l’été. La cloche sonnait une dernière fois et nous partions heureux.

Le temps a passé depuis la fin de mes années d’élève. Au Collège La Tour d’Auvergne de Quimper, nous avions une belle tradition. C’était la fête de fin d’année dans une salle toute en bois dotée d’une jolie scène. Durant deux ou trois heures, pour les 6èmes et les 5èmes, puis les 4èmes et les 3èmes, et enfin pour les parents et les professeurs, nous jouions de la musique, chantions, dansions. Il y avait aussi des pièces de théâtre, répétées des mois durant sous la conduite de Madame Le Berre, une professeure de français charismatique qui avait su nous passionner. J’ai appris le théâtre grâce à elle, autant à le jouer qu’à l’aimer. Je me suis retrouvé ainsi plusieurs fins de mois de juin sur scène dans des rôles divers, tragiques ou comiques, avec mes amis actrices et acteurs en herbe face à des centaines de spectateurs. J’en garde un souvenir ébloui. J’adorais entendre la salle, plongée dans l’obscurité, rire ou frémir. Rien n’était gagné. Il fallait se souvenir du texte, se concentrer, parler clair. Sur cette scène, j’ai joué un fantôme, un muet (génial pour les textes à apprendre), un cycliste (au risque de basculer à vélo vers le premier rang). Dans une pièce de Molière, ma partenaire m’avait repoussé un jour si brusquement que j’étais passé par-dessus bord en roulant avec fracas dans l’escalier menant aux coulisses.

Il n’y avait juste pas de chips. Le Coca-Cola était rare. Nos boissons de l’époque s’appelaient Banga et Fruité. Les jours étaient longs et je m’émerveillais que la nuit n’arrive que vers 23 heures. Je me souviens des collègues enseignants de mes parents qui passaient chez nous prendre le verre des vacances. Nous allions aussi chez eux. C’était doux et joyeux. L’année était finie et l’air était léger. Ils riaient beaucoup. Un soir d’il y a plus de 50 ans, mon père nous avaient emmenés vers le Pays Bigouden. L’expédition n’était distante que d’une trentaine de kilomètres, mais elle était mystérieuse. Quelque part à proximité d’une chapelle en ruine, les professeurs de dessin et de travail manuel avaient décidé d’aller camper avec une classe. Nous avions roulé un peu à la recherche du lieu. C’était à Plovan, à la chapelle de Languivoa. Un petit feu brûlait et les tentes canadiennes étaient montées autour. Le professeur de dessin ressemblait à Jésus Christ et le professeur de travail manuel, que tout le monde – même les élèves – appelait Jean Mich’ s’affairait, hilare, auprès des grillades. C’est à Languivoa que j’ai mangé ma première saucisse grillée. Une guitare était sortie. Tout le monde avait chanté. Le soleil s’était couché sur les ruines. Dans le lointain, on entendait le bruit de l’océan.

Mon père avait un ami qui enseignait le français. Il avait raconté un soir de fin d’année la conclusion hilarante d’une rédaction sur les vacances. Son élève narrait le dernier trajet du bus scolaire de Quimper vers Bénodet. Cela avait donné quelque chose comme ceci, non sans bretonnisme d’ailleurs : « le car Le Moigne remontait la côte du Moulin du Pont, tout son derrière ouvert avec lui (comprendre : le coffre n’était pas fermé). C’était les vacances ». Cette joie de la fin de l’année est intemporelle. Elle traverse les époques. Elle a sa belle part de libération et sans doute aussi son petit pincement au cœur, lorsqu’il s’agit de dire au revoir pour deux mois aux copains. C’est si bon, finalement, et cela construit de grandes histoires qui vivront longtemps. Demain matin, je suis sûr que le « derrière » du bus scolaire bruxellois ne sera pas ouvert, mais que l’esprit des grandes vacances sera présent, comme il y a des tas d’années dans la côte du Moulin du Pont. Je glisserai mes derniers conseils. Il n’y aura plus d’évaluations ou de devoirs, plus d’inquiétude ou de dernier coup d’œil à jeter à un livre. Il y aura juste du bonheur. Amusez-vous bien, dirai-je certainement. Je serai heureux pour Marcos, Pablo et Mariana de voir filer le bus une dernière fois. Dimanche, le train et l’avion les conduiront vers l’été, la famille et la mer.

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Des livres, des vélos et des rêves

Avec Eric Fottorino, dans le TER à Vannes

Il y a des rencontres qui marquent. Elles tiennent à la personnalité dont on fait la connaissance, à sa richesse d’âme, sa force intérieure, sa générosité, ses talents. Elles tiennent parfois aussi aux circonstances originales de la rencontre. Dans mon parcours de vie, avoir fait la connaissance du journaliste et écrivain Eric Fottorino est un moment qui m’est cher. Eric est devenu depuis lors un ami. J’ai repensé à tout cela il y a quelques semaines lorsque, par le plus grand des hasards, Eric et moi nous sommes retrouvés dans le même wagon de TGV en partance pour la Bretagne. De Paris à Rennes, nous avons travaillé sérieusement, puis de Rennes à Vannes, dans le TER BreizhGo, nous avons fait joyeusement la conversation, littéraire, sportive, politique, économique, familiale. Nous avons parlé de tout et finalement des choses de la vie, comme nous le faisons avec bonheur chaque fois que nous nous retrouvons. Eric Fottorino est un éternel jeune homme, attentif et prévenant, dont les passions sont contagieuses : le vélo, l’écriture, le journalisme, l’entrepreneuriat, les idées. Je suis un fidèle lecteur de l’hebdomadaire Le 1, qu’il a créé en 2014, et aussi de ses nombreux livres et romans. J’aime la finesse de sa plume, sa capacité à raconter et dire l’émotion, son unité personnelle.

Tout est venu des livres, ou plutôt d’un livre. C’était il y a près de 15 ans, au début du mois de juillet 2011. Mon épouse devait bientôt donner naissance à notre premier enfant. Je lui avais offert une journée de massage pour maman enceinte aux thermes de Chaudfontaine, près de Liège. Là-bas, il ferait plus frais qu’à Bruxelles. Que vas-tu donc faire durant les soins, m’avait-elle demandé. J’avais bien un bouquin au fond d’un sac, mais, comme le Tour de France venait de s’élancer, je ne pouvais manquer d’y ajouter L’Equipe. Chez le marchand de journaux, à côté des exemplaires de L’Equipe, il y avait curieusement un livre de poche avec une jolie couverture de peloton. C’était Je pars demain, d’Eric Fottorino. D’Eric Fottorino, je connaissais les articles lus durant des années dans Le Monde, mais pas encore les livres. J’achetai Je pars demain en plus de l’Equipe et nous primes la route de Chaudfontaine. Là-bas, au bord de la piscine, j’ouvris la première page du livre et ne le lâchai plus jusqu’à la dernière. L’histoire d’un journaliste quadragénaire, Eric en l’occurrence, allant voir son patron pour lui demander du temps pour se préparer à courir le Grand Prix du Midi Libre avec l’équipe professionnelle de la Française des Jeux avait embarqué le fondu de vélo que je suis.

La passion du vélo vient tôt et habite toute une vie. Au fil des pages, ce que racontait Eric Fottorino mettait des mots sur ma propre histoire. Ce courage, cette folie, ce bonheur de se dire « voilà, j’ai 40 ans et je veux courir une course cycliste avec les pros », je trouvais cela admirable et dément. J’aurais aimé en faire de même, en vérité. Le livre était d’autant plus fascinant qu’il s’achevait juste avant le départ de la course et que le lecteur était appelé de fait à imaginer la suite par lui-même. De retour de Chaudfontaine, emporté par la force de ce livre, je postai une petite lettre à une adresse en Charente-Maritime trouvée dans un vieux Who’s Who. Mon fils Marcos naquit après l’arrivée du Tour. L’été passa. A la fin du mois d’août, je reçus un mail d’Eric Fottorino, qui avait trouvé ma lettre. J’étais très touché qu’il me réponde. Il s’en suivit un échange, puis une rencontre à Paris sur une péniche auprès de la passerelle Solférino. Eric arriva avec deux livres sur le vélo. Notre déjeuner fut passionnant, du sport à la politique. Eric me fit parler du mendésisme au cœur de mon engagement et en tira un article pour la revue L’Hémicycle. J’étais à quelques mois de mon élection à l’Assemblée nationale. De mon côté, je courus acheter L’Homme qui m’aimait tout bas et Questions à mon père.

Cette rencontre me fit entrer dans l’univers littéraire d’Eric Fottorino. Ces deux livres que j’avais lus juste après notre déjeuner sur la Seine me touchèrent profondément. Ils m’ébranlèrent même et continuent encore de le faire. Peut-on aimer deux pères, son père adoptif et son père biologique ? « Comme on peut aimer deux enfants, on peut aimer deux pères à la fois », écrit Eric par une phrase aussi simple qu’elle est puissante. Dans ces deux livres, j’ai découvert son histoire personnelle, complétée par la lecture émouvante de 17 ans et de Mon enfant, ma sœur quelques années après. J’y ai trouvé une narration délicate, une interrogation d’une grande force et rare humanité sur les origines, l’identité, les racines, le secret, la transmission, les regrets, les espoirs, la fragilité des êtres et des destins. Peut-on aimer au terme d’un long et intime cheminement, fait de questionnement envers soi et les autres ? La lecture d’Eric Fottorino m’a appris qu’il ne faut pas juger, mais comprendre par les réponses apportées un jour, même tard, par la bienveillance discrète d’un regard quand les mots ne viennent pas et par les silences qui disent l’affection souvent mieux que toute expression. Ces thèmes-là résonnaient en moi depuis longtemps sans que je ne le sache.

Un matin de mars 2013, dans ma première année de mandat de député, je reçus un appel d’Eric. Il voulait me voir pour parler d’un projet. Je pensais qu’il s’agirait d’un nouveau livre. Assis sur le canapé de mon petit bureau, il m’informa tout de go qu’il allait courir le Tour de France. Scotché par l’information, j’avais les yeux ronds comme des soucoupes. Eric avait passé la cinquantaine. Le projet était formidable. C’était le Tour du centenaire, qui partirait de Corse. Eric allait constituer une équipe de coureurs, femmes et hommes, issue de la diversité des régions de France, pour courir chaque étape du Tour la veille de la course. Ce Tour-là, il s’appellera Le Tour de fête, me dit-il. Je m’engageai pour aider, rameutant mes collègues députés des villes d’arrivée et de départ de chacune des étapes. Il y avait l’hébergement, le soutien d’un club cycliste local, de généreuses volontés à trouver. Eric fit son Tour avec cette belle équipe qu’il avait constituée, gravissant tous les cols et terminant fièrement sur les Champs-Elysées. Pris par une seconde naissance estivale, je ne pus courir l’étape à vélo à laquelle j’étais convié, mais je vins à Paris pour accueillir Eric et son équipe au Conseil constitutionnel avec Jean-Louis Debré. Quelques mois après, un très beau film diffusé sur France Télévisions raconta Le Tour de Fête.

D’Eric Fottorino, de la lecture de ses livres et de nos conversations, j’ai appris qu’il faut oser, choisir, avancer. Le regard sur le passé n’est pas une nostalgie, il est un appel à l’espoir. Lorsque sort un livre d’Eric, je cours chez le libraire. J’admire la richesse et la diversité de l’œuvre qu’il construit depuis plus de 30 ans. La langue française est belle sous sa plume. Eric est un conteur-né, que l’on retrouve aussi à la radio. Dans le TER qui filait au cœur de la campagne bretonne, nous avons lié la littérature et le vélo, les anecdotes croustillantes et les souvenirs épiques. Lui en Charente-Maritime, moi dans le Finistère, tous les deux devant nos télévisions en noir et blanc un jour brûlant de juillet 1975, quand Thévenet dépassa Merckx dans la montée vers Pra-Loup. Nous avons convoqué les anciens du Tour, ceux qui pédalaient ou qui écrivaient, et Antoine Blondin en particulier, qui titra un jour « Il est arrivé premier dans un état second » et « La défaillance de Limoges » un autre jour. Nous avons parlé de ce fameux virage à 24% du Mur de Huy dans la Flèche Wallonne qui fait frémir tant de cyclistes, sauf Paul Seixas que nous espérons voir en jaune sur la route du Tour. Au rendez-vous de l’amitié, nous avons imaginé l’avenir et nous n’en avons pas exclu l’enthousiasme. L’avenir, ce sont aussi des livres, des vélos et des rêves.

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