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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

L’été 1973

A Courpignac (Charente-Maritime), la maison de mes vacances à l’été 1973

Demain, je prendrai la route vers le sud. Comme tous les étés, lorsque revient ce moment un peu magique de fermer la porte de la maison et d’ouvrir celle des rêves, du soleil et de l’insouciance. Sans doute ce chemin prendra-t-il cette année une saveur toute particulière, entre bonheur et soulagement, tourment et inquiétude. Car une pandémie est passée par là et elle ne recule pas. Ce qui était simple et normal avant ne l’est plus désormais. Le risque rode et il faut en avoir conscience, pour soi-même et pour les siens, pour les autres. Les circonstances difficiles de cet été rappellent que le plaisir du départ, le bonheur d’aller se reposer ailleurs, à distance de la vie quotidienne, et l’appel du soleil restent des choses exceptionnelles. Ce jugement fera peut-être sourire tant le départ en vacances est devenu commun, naturel, presque banal. Pourtant, tout le monde ne part pas en vacances, faute de pouvoir se les offrir. Ne l’oublions pas. Et une forme de consumérisme à l’égard des vacances a fini aussi par emporter la force et la valeur de ces semaines durant lesquelles, pour reprendre les paroles d’une chanson populaire un peu datée, « on oublie tout ».

Je me souviens de mes premières vacances loin de chez nous. C’était l’été 1973 et l’aventure. La 404 Peugeot blanche de mes parents était chargée de valises. Nous partions pour un mois dans un petit village de Charente-Maritime, Courpignac. Mon père y avait loué une maison par l’intermédiaire de la revue du Syndicat National des Instituteurs, l’Ecole libératrice. C’est tout bête, mais dans le monde d’hier sans téléphone ni mail, partir un mois avait tout d’une expédition. Nous avions été dire au revoir à nos grands-mères, comme si nous partions pour un an. Fermant les yeux, je retrouve aujourd’hui encore les images des villes et villages traversés. Les autoroutes n’étaient pas nombreuses. Je revois défiler les champs de tournesol, les rangées d’arbres fruitiers, les toits de tuiles rouges, autant de choses que je n’avais jamais vues dans mon Finistère natal. Du fond de la voiture, j’étais émerveillé. Je comptais les châteaux d’eau. Notre voiture n’avait pas d’autoradio. A la pause du déjeuner, nous prenions les nouvelles au bar du restaurant, notamment celles de la route du Tour puisque c’était juillet et que la France vibrait pour la Grande Boucle.

Notre maison était à la lisière du village. Face à elle, il y avait un vignoble. C’était la première fois que j’en voyais un. Jusqu’alors, le raisin apparaissait miraculeusement en septembre chez le marchand de fruits. Je ne connaissais pas la vigne. Elle m’apparaissait immense. J’observais, fasciné, les deux ou trois personnes qui l’entretenaient. De la maison, par une petite allée de pêchers, on pouvait rejoindre la boulangerie du village. Mon grand-père était boulanger, mais la vie ne m’avait pas donné la chance de le connaître. Mon père, ému par ses propres souvenirs, m’avait conduit dans le fournil et j’avais vu, aux premières heures du matin, le boulanger de Courpignac pétrir sa pâte, faire son pain et le glisser dans le four. Il faisait chaud et cela sentait bon. J’allais acheter Sud-Ouest au café du village. Le journal était si différent du Télégramme de Brest que j’achetais en Bretagne. Aucun des noms de villes de Charente-Maritime n’évoquait quoi que ce soit pour moi. J’avais l’impression que nous étions loin, très loin de chez nous. Dans la page sportive, il n’était question que de rugby, pas de foot. Ce fut ma première introduction au monde de l’ovalie.

Mon père m’offrit un ballon de rugby. J’en étais si fier. Un peu interloqué aussi. Comment pouvait-on jouer avec un ballon qui ne roulait pas ? Nous nous mîmes valeureusement à l’action, entre passes à main et coups de pénalité, footeux un peu empruntés. J’étais heureux. Jusqu’à ce que le ballon ovale termine planté sur un poteau pointu, à mon grand chagrin. Ma sœur jouait à la balle avec ma mère, qui lui apprenait les chansons de son enfance. A la radio, Michel Sardou chantait « La maladie d’amour » vingt fois par jour au moins. Le Tour progressait vers les Pyrénées et Luis Ocana survolait la course. Mon père décida de nous amener voir le Tour, qui passerait en Dordogne. C’était immense de voir « en vrai » les héros du Tour que j’apercevais en Bretagne sur notre télévision en noir et blanc et sur les pages en papier glacé du Miroir du Cyclisme dans le salon de coiffure de ma grand-mère. Ce jour-là, non loin des Eyzies, un coureur échappé passa devant nous. Il s’appelait Jacques Hochart et il était le dernier du classement général. Tout le monde n’a pas eu la chance de voir « la lanterne rouge » arriver le premier. Ce fut notre privilège.

Aux Eyzies, il y avait des grottes préhistoriques. Avec ma sœur, nous regardions, captivés, les dessins tracés sur les parois des milliers d’années avant. L’histoire était tout autour de nous. Tellement d’ailleurs que ma sœur, 6 ans, assura en classe quelques mois plus tard avoir vu des Gaulois chez eux dans la citadelle de Blaye, ajoutant même avec certitude qu’ils déjeunaient en regardant la télévision. Elle enseigne aujourd’hui l’histoire. De Blaye, nous observions la Garonne, le naviplane qui la traversait sur ses coussins d’air, et imaginions, de l’autre côté, Bordeaux, l’Aquitaine, où, peut-être, nous irions un jour. Il y avait l’Entre-deux-Mers, les dégustations de vin (pour nos parents, de glaces pour nous), celles de pineau des Charentes, les marchés, les carrières où mon père, en bon professeur de géologie muni de son petit marteau, s’aventurait discrètement, et nous avec lui, à la recherche de fossiles. Sur la table de la maison s’étalait religieusement la carte géologique des Charentes. On ne se refait pas. La caméra Super 8 tournait les images de cet été-là. Pompidou était Président. Il n’y avait pas de chômage. Les chocs pétroliers viendraient après.

Ces vacances m’ont marqué car elles furent les premières et que chaque instant était une découverte. C’était il y a 47 ans. Les souvenirs et émotions restent ancrés dans la mémoire d’un enfant. Il y a le bonheur, la mémoire simple d’un temps lointain. Il y a surtout les choses apprises, comme un chemin initiatique auquel se rattachent le souvenir et la trace bienveillante de mes parents. Je leur dois tant. Le temps des vacances est celui du partage et des souvenirs que l’on construit. Le monde m’apparaissait immense. A 600 kilomètres de chez nous, j’avais l’impression d’être de l’autre côté de la Terre. Il y a quelques années, avec mon petit Marcos, je m’étais arrêté à Courpignac. J’avais retrouvé la maison. La vigne avait tristement fait place au maïs, mais la boulangerie était encore là et le café du village vendait toujours Sud-Ouest. Il flottait dans l’allée où mon père garait notre vieille 404 un doux parfum de nostalgie. Il y avait aussi quelque chose d’indicible et familier : le souvenir du bonheur. C’est cette magie-là que je veux conserver en la racontant et en la transmettant à mon tour. Pour que le temps heureux des vacances marque pour une vie.

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L’idéal et la fidélité

A un congrès de la social-démocratie européenne en 1993

Au début du mois de juillet, alors que se préparait le remaniement gouvernemental, mon nom est apparu parmi d’autres dans un article de presse qui citait d’éventuels entrants pour la nouvelle équipe. J’en ai été surpris. Cela fait trois ans désormais que j’ai quitté la vie publique. La vérité est que cela m’a aussi un peu touché. L’information se diffusant sur les réseaux sociaux, j’ai en effet reçu beaucoup de messages, le plus souvent encourageants, même s’ils s’accompagnaient parfois d’une interrogation que l’on pourrait résumer ainsi : « qu’irait bien faire un socialiste chez Macron ? ». Etais-je ou non dans une shortlist gouvernementale, je n’en sais rien. Les moments précédant les remaniements sont toujours propices aux rumeurs. Je n’ai pas voulu réagir à l’information qui courait. Qu’aurais-je bien pu dire, d’ailleurs ? De fait, j’ai traversé des journées étranges, me promettant de reprendre après cela un petit papier sur l’idéal et la fidélité que j’avais délaissé après avoir commencé à l’écrire il y a quelques mois, autant pour raconter un bout d’histoire personnelle que pour partager ce qui constitue mon unité d’homme, et répondre ainsi à l’interrogation que j’avais reçue.

J’ai été membre du Parti socialiste durant près de 30 ans. J’y étais venu à l’âge des études. Je l’ai quitté en 2017, sans démission ni fracas, simplement en ne renouvelant pas mon adhésion. Je suis parti tristement. Avais-je changé ? Non. J’étais parvenu à la conclusion que l’idéal qui m’avait conduit à passer un jour, ému, le seuil de la porte de la rue de Solférino ne pouvait plus s’y exprimer utilement. De toujours, j’ai cru en une gauche décentralisatrice et pro-européenne, ouverte au monde de l’entreprise et à la valeur travail, soucieuse d’écologie concrète et de défense active des droits fondamentaux. J’ai été marqué par les réflexions et les idées de Michel Rocard, notamment par le lien à la société civile, à la démocratie sociale et à toutes les initiatives locales qui sont la sève de notre pays. Je me suis toujours défié des emballements faciles et des postures d’opposition, quand parler fort ne coûte pas cher parce que les responsabilités sont lointaines. Je crois en le parler vrai et l’action au plus près des faits, à l’écoute sincère de la société et avec la volonté de convaincre, en rendant compte, loin de toute ambiguïté entretenue ou subie.

L’exercice du mandat de député m’a marqué, en particulier la fronde qui traversait le groupe parlementaire dont j’étais membre. Les lignes de fracture épousaient les écoles de pensée qui composaient le Parti socialiste. J’ai soutenu la politique de l’offre par pragmatisme. Je mesurais certes qu’elle s’inscrivait à rebours de ce que la gauche développait traditionnellement. Il aurait fallu la justifier. Cela n’a pas été le cas et je le regrette. François Hollande entretenait l’ambiguïté et pratiquait volontiers l’esquive. Je pressentais, nourri par 20 années de vie d’entreprise à l’étranger, qu’un choc d’offre serait nécessaire pour libérer les contraintes bridant le marché français de l’emploi et en même temps entamer la conquête émancipatrice de nouveaux droits à la formation tout au long de la vie pour faciliter l’employabilité et l’adaptation à l’évolution de l’économie et des métiers, en un mot donner sa chance à chacun. Je ne pouvais me résoudre à une société qui fasse par défaut le choix du chômage. Était-ce compatible avec un idéal de gauche ? Je le pense sincèrement. Ce n’est pas la direction qu’a suivi le Parti socialiste à l’approche de l’élection de 2017.

A cette élection, j’ai voté pour Emmanuel Macron aux deux tours. Puis la vague du printemps 2017 m’a emporté. Si j’étais resté parlementaire, j’aurais voté la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe. La politique économique me semblait juste et l’action engagée en faveur de l’attractivité de l’investissement en France aussi. Je le pense toujours. Pour autant, je n’ai pas tout partagé des choix gouvernementaux depuis trois ans, en particulier sur l’asile et l’immigration et sur la question environnementale. Je regrette la verticalité dans l’exercice du pouvoir, la relation défiante avec les territoires, le peu de dialogue avec la société civile et les partenaires sociaux. Et tant de phrases injustes qui ont heurté là où il aurait fallu à l’inverse écouter, dialoguer et construire ensemble. En un mot, je ne retrouve plus trop Rocard. Ou Mendes France. Il ne faut pas ignorer la passion française pour l’égalité, encore moins la moquer. Aucune réforme n’est pérenne si la société ne se l’approprie pas. Pour changer, il faut toujours vouloir rassembler. La main tendue de Laurent Berger ne se refuse pas. Le départ de Nicolas Hulot fut un crève-cœur.

Je me sens parfois orphelin d’une offre politique. La jambe gauche de la majorité me manque. Le dépassement ne signifie pas l’effacement. Si l’émancipation individuelle est un progrès, l’émancipation collective l’est tout autant. Il faut lutter pied à pied contre les fractures qui déchirent la société française, nourrissent les inégalités de destin et alimentent le sentiment de relégation. J’ai la passion du développement durable. J’en ai fait le cœur de ma vie d’après. Je n’oppose pas l’économie et l’écologie, l’économie et la justice sociale car les trois vont de pair. La recherche, l’innovation et les technologies de rupture sont au cœur du combat contre la crise climatique. Tant se joue maintenant. Ce sont des questions profondes. De part et d’autre des réponses qu’on y apporte, il y a des sincérités qui, toutes, méritent d’être entendues. C’est là un autre aspect qui me tient à cœur : la vie politique et le débat public ont besoin de bienveillance. L’invective, le sectarisme, le mot de trop font mal à la démocratie. Une démocratie respectueuse des idéaux de chacun est celle qui construit plus sûrement les consensus qui fondent le vivre ensemble. Et de cela aussi, nous avons besoin.

L’idéal et la fidélité sont des valeurs précieuses, cardinales même. Je ne peux imaginer vivre sans l’une et l’autre. Peu de temps après mon échec in extremis à l’élection du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe en janvier 2018, un chasseur de tête britannique m’avait dit plutôt brutalement : « vous n’avez plus de cause et il faut vous en inventer une autre ». Cet échange m’avait ébranlé. Je n’étais guère vaillant, comme l’on peut l’être après une grande peine, et cela devait se voir. Sans doute avais-je beaucoup à réinventer, mais mes causes et l’idéal qui les incarne n’avaient pas disparu, au contraire. Rien ne s’abandonne ni ne s’oublie, des combats pour l’Europe à ceux pour la planète. Il faut les poursuivre là où on se trouve, du mieux qu’il soit possible et toujours avec d’autres, en communauté d’idées, avec le souci de les mettre en œuvre. Voilà l’histoire que je souhaitais partager : ne jamais renoncer à ses idéaux, surtout lorsqu’ils viennent de loin, et les vivre en fidélité. Fidélité à qui ? A soi-même d’abord, et puis à tous ceux qui agissent pour changer la vie, humblement, passionnément, souvent près de chez nous ou bien un peu plus loin. Et parfois plus haut aussi.

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Shoubi

Elle s’appelait Catherine. Nous l’appelions Shoubi, ce joli surnom qu’elle s’était choisi au temps des études. Elle avait un si grand sourire. Elle était joyeuse. Elle parlait tant. Elle était un merveilleux tourbillon. Shoubi, c’était une touffe de cheveux blonds comme les blés. Et un cœur immense, toujours à la recherche du bonheur. C’était à Bruges, à la fin des années 1980. Nous étions arrivés chacun de notre coin d’Europe. Nous ne nous connaissions pas. Shoubi venait de Vendée. Elle le racontait parfois. Elle écoutait, nous interrogeait, riait, souvent aux éclats. Elle aimait aussi, secrètement et si fort, l’un d’entre nous. Elle avait une si belle âme. Elle était notre âme.

C’est à cette âme que je pense ce soir. A cette vie qui est partie, vaincue par la maladie. Tant d’années de souffrance, de combat. L’an passé, elle nous avait livré un témoignage bouleversant à l’occasion des 30 ans de notre promotion. Face à elle, il y avait tous ses amis. « The College of Europe saved my life », avait-elle dit. Ces 30 ans, elle voulait en être. Elle ne lâcherait rien. Et elle en fut, au-delà des misères et des traitements, revenant de si loin. Le Collège d’Europe, les amitiés, les passions, les souvenirs l’avaient portée. Elle nous donnait une formidable leçon de vie. « J’ai besoin de vous, je suis là », disait-elle. Et nous aussi, nous étions là. Pour elle.

Shoubi aimait les livres, les histoires, les choses croustillantes de la politique. Nos conversations n’avaient pas de fin. Elle fourmillait d’idées. Combien de fois n’ai-je pas entendu cette expression : « raconte-moi! ». Elle était allongée, ses yeux en alerte. Elle se redressait, écoutait, donnait son avis, argumentait, riait. C’était la vie jusqu’au bout. Elle rêvait de crêpes bretonnes et de biscuits « Pailles d’Or ». Comme une Madeleine de Proust. Nous parlions de l’enfance, des jeux et des souvenirs, de ceux qui comptaient, de ceux qui n’étaient plus. Ils n’étaient jamais loin. Des photos les rappelaient, discrètement, passionnément. Ces photos auront accompagné Shoubi jusqu’au bout.

Nous sommes nombreux ce soir à avoir le cœur en peine. A nous dire sans doute que la vie est injuste et à reconnaître plus sûrement le bonheur qu’elle nous a donné de rencontrer Shoubi. Longtemps, toujours même, je me souviendrai des visites nocturnes, des petits coups sur ma porte, dans notre résidence au bord des canaux de Bruges. Nous étions jeunes, c’était l’hiver ou le printemps, Bruges et l’avenir étaient à nous. Je reverrai ce joli visage, cet optimisme, cette irrésistible envie de vivre. Comme une conversation entamée il y a plus de 30 ans et qui, par-delà ce triste moment, restera. Shoubi vivra dans nos cœurs. Elle a rejoint son papa et son frère Olivier. En paix.

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L’écologie par la preuve

En ces premiers jours de l’été, les températures au nord du cercle polaire arctique approchent les 40 degrés. Cette situation est inédite et pleine de périls. Comme l’est la crise économique et sociale à venir, consécutive à la pandémie de Covid-19. La France verra son PIB reculer de 12% en 2020 par rapport à 2019 et près d’un million de chômeurs supplémentaires rejoindront Pôle Emploi à la fin de cette année. Pour faire face au marasme, le gouvernement prépare un plan de relance économique massif. L’Union européenne a mis sur la table des sommes gigantesques et inégalées. S’il n’existait pas d’argent « magique » il y a quelques mois, il y en a désormais beaucoup et c’est très bien tant ce qui nous attend est redoutable : l’aggravation du dérèglement climatique et une récession économique sans précédent. Dans l’adversité, une opportunité, qu’il faut prendre comme une chance, se détache cependant : la mise à profit de la relance française et européenne pour placer la transition écologique décisivement au centre de la reconstruction de l’économie et de sa résilience.

Tant en effet se joue maintenant. A l’échelle d’une vie, le recul de la biodiversité est tristement visible et les ravages causés à la nature sont souvent irrémédiables. J’ai un peu plus de 50 ans et je mesure combien certaines réalités de mon enfance, comme le retour au printemps des oiseaux des champs, ne le sont plus autant. Je me surprends à m’émerveiller de choses toutes simples, comme le vol gracieux d’un papillon, si commun pourtant. La perte de la biodiversité émeut de plus en plus de citoyens. Elle les bouleverse et les révolte parfois aussi. Car la crise climatique et les atteintes à la nature se conjuguent avec une explosion insupportable des inégalités, des injustices et des souffrances sociales. Il y a dans nos sociétés une progression des peurs, un climat irrésistiblement anxiogène qu’il serait vain de nier ou de regarder de haut. Il faut vouloir y répondre par les actes, pas par les discours. Manier les mots est un exercice facile. Faire des choix structurants, les financer et aller chercher les résultats, c’est tout l’inverse. C’est pourtant ce qu’il faut : l’écologie par la preuve.

Il n’est plus temps de se payer de mots. L’incantation est un travers et une posture confortable. L’écologie n’appartient à personne, elle est l’expression et la volonté d’agir de tous ceux qui ont en partage une sensibilité à la nature, à sa beauté et sa fragilité. A l’utopie, lorsque l’horloge tourne, il faut préférer le concret. J’ai trouvé remarquable le travail accompli ces derniers mois par la convention citoyenne sur le climat. Un diagnostic a été posé et, sur cette base, plus de 150 propositions précises, tangibles et réelles ont été développées avec un objectif : réduire de 40% les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 dans un souci de justice sociale. La France n’a pas la culture de la démocratie participative. C’est un tort. Dans la vie parlementaire qui fut mienne, la participation citoyenne était souvent regardée avec méfiance, si ce n’est même hostilité. Or, la démocratie participative est un aiguillon décisif de la démocratie représentative, plus encore lorsque la vie parlementaire s’écarte des attentes de la société, prisonnière des jeux partisans.

La contribution de la convention citoyenne appelle du Président de la République une réponse à la hauteur des attentes des conventionnels. Un tiers des 150 propositions ont été rédigées de telle manière qu’elles pourraient dès à présent intégrer un projet de loi, de décret ou d’arrêté. J’aime l’idée d’une obligation de rénovation thermique des bâtiments et d’un soutien aux ménages les plus modestes pour y parvenir, celle d’introduire deux repas végétariens par semaine à l’école, celle aussi de mobiliser la commande publique pour développer les circuits courts. Le Président de la République avait promis une reprise sans filtre des propositions de la convention ? Chiche, allons-y.  Rien ne serait plus terrible que de décevoir. J’ai le souvenir du Grenelle de l’environnement, que j’avais suivi en son temps comme acteur de l’énergie solaire. Nous avions démarré tout feu tout flamme, avant d’entendre Nicolas Sarkozy fermer le ban un an après au motif que « l’environnement, cela commence à bien faire ». Et la sortie de la crise de 2008 s’était traduite par un pic d’émissions de gaz à effet de serre…

Cette époque est révolue. L’opinion publique a profondément changé. Il n’y a plus de place ni de tolérance pour la duplicité et les espoirs déçus. Faut-il entendre la recommandation de la convention citoyenne d’organiser un référendum pour inscrire dans la Constitution que les droits, libertés et principes consacrés par son préambule ne sauraient compromettre la préservation de l’environnement et ajouter à la charge de la République le devoir de protéger la biodiversité et lutter contre le dérèglement climatique ? Tout à fait. Ceci ancrera le devoir d’action publique environnementale dans notre loi fondamentale, lui donnant ainsi une légitimité et exigence supplémentaire. Il faut poser un acte fort qui fonde juridiquement et politiquement les choix à venir. D’autant que la convention n’a pas tout traité, en particulier l’avenir de la taxe carbone. Comme elle est restée également trop en dedans sur le financement des mesures proposées. C’est à la démocratie parlementaire de prendre le relais avec la même volonté et une ambition équivalente.

Il est grand temps d’oser, de construire l’écologie concrète, de bâtir les consensus derrière les décisions d’avenir, y compris les plus engageantes ou révolutionnaires. De faire confiance à l’industrie et à la recherche pour inventer les technologies de rupture. L’écologie et l’économie vont de pair. Et la finance aussi. Des changements majeurs de comportement contribueront à la transition écologique et nous les saurons les intégrer dans nos vies de citoyens, de consommateurs ou de voyageurs. Mais la transition écologique ne se fera pas non plus sans ou contre l’entreprise, qui en est un acteur-clé. L’écologie est une cause qui doit rassembler. Là est certainement aussi l’une des leçons de la convention citoyenne, du temps pris par ces 150 citoyens tirés au sort pour auditionner qui ils souhaitaient, se nourrir librement d’idées et de réflexions sans a priori ni pressions et pour construire des majorités solides derrière chacune de leurs propositions. C’est d’une méthode autant que de courage dont il est besoin pour faire l’écologie par la preuve, bâtir le progrès et changer le monde.

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En allant vers les beaux jours

Il y a quelques semaines, peu de temps après avoir reçu un message de l’école européenne indiquant que le retour en classe de mes enfants n’interviendrait pas avant la rentrée de septembre, j’avais réservé une petite maison pour une semaine en Ardenne. Quitte à faire classe à distance, autant en effet le faire en pleine nature puisque les règles belges de déconfinement le permettraient désormais. Après presque trois mois de confinement à la maison, réduits à regarder le monde par la fenêtre ou du bout de notre petit jardin de ville, mes enfants éprouvaient un besoin éperdu de respirer, de courir au grand air, de jouer et de fuir ce quotidien difficile des mois écoulés. Cette semaine ardennaise était pour eux comme une perspective nouvelle, une bouée joyeuse à laquelle se raccrocher, la dernière étape avant « les grandes vacances ». Ils en parlaient avec tant d’entrain et d’espoir que je n’eus pas le cœur de l’annuler quand, à notre plus grande surprise, l’école européenne annonça que, finalement, la classe reprendrait au début juin. A vrai dire, leurs parents avaient envie comme eux de ce moment de pause en pleine chlorophylle aussi.

Le dépaysement et le bonheur ne requièrent pas de traverser la planète. L’Ardenne, c’est à une heure et demie de route de chez nous. Et c’est déjà un autre monde. Depuis mon premier contact avec la Belgique il y a 30 ans, c’est la région vers laquelle j’ai toujours aimé aller me ressourcer. J’aime ses forêts profondes et les formes douces de son relief, ces odeurs et couleurs de la campagne qui me rappellent tant de souvenirs de mon enfance dans le Finistère rural. Entre le pays de Spa et de Stoumont et les cantons de l’Est, là où l’on parle allemand, j’ai trouvé mon point d’attache belge. Je m’y suis souvent aventuré pour de longues randonnées pédestres, terminant même un jour en Allemagne en raison d’une carte approximative. Et j’y viens aussi à chaque printemps user mes vieux mollets sur les côtes pentues de Liège-Bastogne-Liège, à moins d’emprunter la Vennbahn, cette piste cyclable de plus de 100 km en pleine campagne, construite sur les traces d’une voie de chemin de fer qui reliait le Luxembourg à l’Allemagne jusqu’au milieu du siècle écoulé. L’Ardenne est un petit paradis, un lieu calme, profond et inspirant, tellement loin du monde des villes.

J’ai eu envie de partager cela avec mes enfants. Depuis notre arrivée et pour quelques jours encore, je les vois s’émerveiller du chant des oiseaux, observer la chenille qui passe, l’imaginer devenir papillon demain, nourrir les moutons voisins. Sur la Vennbahn hier, entre Born et Saint-Vith, ils ont eux-mêmes marqué l’arrêt pour écouter, recueillis, un sublime et inédit concert de grenouilles au milieu de nulle part. Ce sont de petits citadins là où j’étais à leur âge plutôt un garçonnet des champs. Leurs réactions et questions me font sourire. Ce soir, c’était sur le bélier et son éminent rôle dans le troupeau de moutons. J’ai du bonheur à leur parler des fleurs sauvages et des animaux de la campagne, des cabanes que je construisais et de tous ces souvenirs lointains que je dois leur transmettre. Voir courir mes enfants sur les chemins de l’Ardenne me touche. J’ai entendu ces jours-ci des rires et des timbres de voix que les semaines et mois écoulés avaient fini par réduire. Le plaisir était toujours là, il ne demandait juste qu’à s’exprimer enfin. C’est dans cette redécouverte de leurs joies et de leurs jeux que j’ai mesuré combien le confinement avait été une épreuve pour eux.

En cette mi-juin, nous allons vers les beaux jours. Ici en Ardenne, les fleurs, les fruits et les couleurs nous le rappellent. La chaleur, le soleil, la vie, nous en avons besoin. Nous traversons une année particulière, redoutable et rude. L’on voudrait imaginer que les beaux jours soient aussi les jours heureux. La vérité est que c’est improbable. Certes, la pandémie recule, mais elle n’est pas éradiquée et nous devrons apprendre à vivre différemment du monde d’avant aussi longtemps qu’un vaccin ne sera pas disponible. Surtout, la crise économique et sociale consécutive à la crise sanitaire risque de heurter nos sociétés de plein fouet à l’issue de l’été. Beaucoup d’entreprises ne survivront pas, en particulier les petites. Des centaines de milliers de personnes connaîtront le chômage. J’ai l’impression d’un temps suspendu, d’un calme trompeur avant l’orage, quand tout devient un peu irréel parce que le péril est à venir et que chacun le sait. Il y a l’envie irrésistible de profiter de ces beaux jours – il le faut – et le besoin aussi de se préparer à ce qui vient. Nous nous souviendrons de ce printemps 2020, de ce moment de bascule d’un monde à l’autre car demain devra être différent.

Je suis devenu père sur le tard après une vie d’entreprise, puis une vie politique. J’ai longtemps couru sans prendre le temps de me poser. Les circonstances ont fait que ce temps est venu. Depuis trois ans, c’est auprès de mes enfants et pour eux que j’ai vécu. Rien n’est plus beau que de les voir grandir. Le quotidien d’un père au foyer est sans doute de se soucier à chaque instant, de glisser de la préoccupation du moment aux plus lointaines perspectives d’avenir, pour les redouter un peu et s’en réjouir beaucoup aussi. Les jours heureux que je souhaite pour mes enfants ne seront pas différents des jours heureux pour tous. La société n’est pas une collection d’individus et d’égoïsmes. Elle requiert un destin commun dans lequel chacun doit trouver sa place. Le monde ne peut vivre sur un fil, au-dessus d’un abyme, sans solidarité. Si la pandémie et la crise économique et sociale qui arrive doivent nous apprendre quelque chose, c’est l’immense fragilité de notre planète. Il y a tant à apprendre en effet de la période que nous traversons pour vouloir changer les choses, protéger la vie et la Terre, construire un avenir dont les petits bonheurs comme ceux de l’Ardenne seront les meilleures boussoles.

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