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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Avec Roland Gilles, mon ami cycliste

Avec l’Ambassadeur Roland Gilles à Sarajevo en septembre 2013

Dans quelques semaines, les Françaises et les Français éliront leurs députés. Député, je l’ai été. Je connais ce mandat. J’ai beaucoup aimé l’exercer. J’aurais aimé continuer. Avec le recul de quelques années désormais, mes meilleurs souvenirs à l’Assemblée nationale sont ceux du terrain, auprès des gens, au contact des réalités de notre pays et – s’agissant de la circonscription que je représentais – des Français à l’étranger. J’ai été touché par l’humanité des personnes rencontrées, par leurs itinéraires, leurs passions, leur unité, leur générosité. Les sujets que je portais étaient forts et je puisais dans ces rencontres une belle et nécessaire part d’énergie, forcément contagieuse, et quelque part aussi une forme d’émerveillement. J’écris tout cela ce 19 mai parce que j’ai envie de rendre hommage à quelqu’un, rencontré en Bosnie-Herzégovine. Cet homme est Roland Gilles. Il était l’Ambassadeur de France à Sarajevo. Roland est devenu un ami. Notre rencontre en 2013 reste un pic de mon mandat, politique et diplomatique bien sûr, tant la Bosnie-Herzégovine, pays fascinant, est également un pays complexe, mais plus que tout personnel et humain. J’écris ce post ce 19 mai parce que mon ami Roland Gilles, retraité depuis quelques années et élu local à Albi, est candidat aux prochaines élections législatives dans le Tarn. Et j’ai envie qu’il gagne.

Préparant mon premier voyage de député à Sarajevo en 2013, j’avais demandé à mon collaborateur Cyril Mallet de me donner quelques éléments de biographie sur l’Ambassadeur. Major de Saint-Cyr, Général d’armée, Directeur-Général de la Gendarmerie nationale, les titres et décorations étaient impressionnants. A cela, Cyril avait ajouté une petite ligne déterminante : double champion de France militaire de cyclisme. Le vélo étant une religion pour moi, la petite ligne visait juste ! Arrivé à Sarajevo, je m’aperçus que l’Ambassadeur avait fait son petit travail biographique de son côté aussi et qu’il connaissait les écrits que j’avais pu commettre sur le cyclisme, à défaut – le regret de ma vie – d’avoir un jour levé les bras sur une ligne d’arrivée. Ainsi, entre mes rendez-vous au Parlement bosnien, au Collège international français de Sarajevo, à Mostar et Banja Luka, nos échanges passèrent rapidement des choses formelles et institutionnelles aux passions personnelles. Les étages de la Résidence de France étaient pleins de coupes, de maillots tricolores et même arc-en-ciel, ceux de championne du monde de l’épouse brésilienne de Roland, Claudia Carceroni de Carvalho. Un matin, avant un rendez-vous, Roland me dit : « viens, on va voir les vélos ». Dans le garage se trouvaient les magnifiques machines sur lesquelles Claudia et lui sillonnaient la Bosnie et l’Herzégovine le week-end.

La France a eu ainsi pendant 3 ans à Sarajevo un Ambassadeur cycliste. Nombre d’habitants sur les hauteurs de la ville avaient pris l’habitude de le voir passer avec Claudia, tous deux vêtus de tricolore, enchaînant les kilomètres sur un relief redoutable et des pentes aux pourcentages alpins. Je crois volontiers à la force du sport, à sa capacité de rassemblement, de dépassement, d’apaisement aussi. Et cela n’est pas sans sens profond dans un pays aussi marqué par la guerre et les souffrances que la Bosnie-Herzégovine. Avec Roland, à Sarajevo, par mail et par téléphone aussi, nous parlions de paix, de stabilisation, de développement économique et humain. C’est d’ailleurs à la Bosnie que je consacrerai mon dernier rapport parlementaire. Dans la conversation vint un jour une annonce : « avec la société du Tour de France, j’organise une course cycliste internationale en juin 2014 pour les 100 ans du début de la Grande Guerre à Sarajevo. Ce sera symbolique. La course sera au calendrier de l’UCI. Tu viendras et tu seras sur un vélo ». J’étais intrigué, surpris, enthousiasmé certainement aussi. Et prêt à m’engager. Le but était pour cette course d’emprunter les routes de la République serbe de Bosnie, de la Fédération croato-bosniaque et même la fameuse « Sniper Alley » de Sarajevo. Et derrière les pros pédaleraient tous les enfants de Sarajevo, vêtus de jaune.

Ce jour vint. J’étais au rendez-vous. A ma plus grande surprise, d’anciens vainqueurs du Tour comme Bernard Thévenet, Joop Zoetemelk et Stephen Roche aussi. Je devais me pincer pour y croire. Il y avait le directeur du Tour, Christian Prudhomme, dans la fameuse voiture rouge et, en guest star, le Ministre de la Défense d’alors, Jean-Yves Le Drian, venu de Paris avec son vélo à lui. Suivant les anciens champions, Roland, Claudia et la voiture du Tour, chacun d’entre nous revêtu d’un maillot jaune, nous avions pédalé sur la « Sniper Alley », la route neutralisée par la police bosnienne, pour rejoindre le peloton des pros à Sarajevo-Est. Là-bas, nous avions échangé avec la Présidence collégiale de la Bosnie-Herzégovine, les Français en jaune d’un côté, les Bosniens en costume de l’autre. Et nous avions ensuite pris le départ avec les pros, roulant en peloton jusqu’au centre historique de Sarajevo, notre Ministre en tête. Je garde un souvenir ébloui de ce moment. Et une conviction : l’homme qui était parvenu à mettre une telle organisation sur pied, Roland Gilles, mériterait bien d’autres étapes, sur la route et dans la vie. Quelques semaines après, Roland et Claudia remettaient la clé de la Résidence de France et rentraient chez eux dans le Tarn … à vélo, escortés jusqu’à la frontière croate par la police bosnienne. A leur arrivée dans leur village les attendaient les écoliers sur leurs petits vélos.

Quelques années ont filé depuis. Avec Roland, nous n’avons pas perdu le contact. Je l’aurais volontiers imaginé rejoindre la société du Tour de France. C’est dans la politique, localement, qu’il s’est investi. Je n’en ai pas été surpris. Roland a le goût des gens, le sens de l’humain, la volonté et plus encore la capacité d’agir. J’ai été heureux de son élection au conseil municipal d’Albi. Et sa candidature aux élections législatives m’a fait très plaisir. Si j’étais encore député, sans doute ne ferions-nous pas le choix du même groupe parlementaire, mais là n’est pas le plus important. Le plus important, c’est l’humanité du candidat, son engagement, son empathie et sa capacité de rassemblement pour aller chercher le résultat. Roland Gilles a tout cela. Je suis sur les réseaux sociaux sa campagne, active et pleine de rendez-vous, d’étapes dirait-on en jargon cycliste. Je ne doute pas d’ailleurs que le candidat, soucieux de rester en forme, trouve le temps encore de pédaler. J’espère de tout cœur que Roland Gilles l’emportera en juin dans le Tarn. Il le mérite. Le 12 juin, j’attendrai les résultats, comme pour un prologue. Et le 19 juin, c’est vers la ligne d’arrivée que se portera mon regard, espérant voir Roland Gilles la couper le premier.

Et avec Jean-Yves Le Drian, à Sarajevo, en juin 2014

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La rose, l’Europe, l’espoir

C’est aujourd’hui le 9 mai, jour de l’Europe. Il y a 72 ans, Robert Schuman prononçait cette déclaration dont l’histoire a retenu qu’elle est le texte fondateur de toute la construction européenne. La paix n’avait que 5 ans. Les souvenirs des horreurs de la Seconde Guerre Mondiale étaient dans tous les esprits, toutes les mémoires, toutes les familles. Les économies se reconstruisaient, le progrès revenait peu à peu, les sociétés changeaient. A l’est de l’Europe pourtant, un rideau de fer était tombé, séparant les peuples et les histoires : d’un côté la liberté, de l’autre la dictature. Il faudrait attendre 40 ans pour qu’il s’effondre et que sur les ruines du communisme naisse un cadre démocratique pour toute l’Europe. La construction de l’Europe a pris depuis divers chemins, ceux de l’Etat de droit et de la démocratie (le Conseil de l’Europe), ceux des libertés de circulation et d’une communauté économique (l’Union européenne). Dans les deux cas, ce sont des destins qui se sont unis et qui ont fait de pays divisés, affaiblis et parfois longtemps ennemis une vibrante aventure humaine, l’une des plus grandes certainement à l’échelle du temps. Des générations entières d’Européens n’ont plus connu la guerre, les souffrances, la misère. Rien pourtant n’était écrit. Ce sont les volontés qui ont mis à bas les atavismes.

Le jour se lève sur ce 9 mai 2022. Comme chaque année, je le vis avec émotion. J’ai la cause de l’Europe au cœur. C’est l’Europe qui m’a conduit à l’engagement politique. J’étais étudiant lorsque j’ai adhéré au Parti socialiste. Mon histoire familiale m’y destinait, mais plus que tout, ce parti m’était cher parce qu’il était celui de François Mitterrand, de Michel Rocard et de Jacques Delors, ces hommes dont tout le parcours, chacun à sa manière, reposait sur le combat pour l’Europe, la liberté et la justice. Le PS était pour moi le parti de l’Europe. J’y ai milité près de 30 ans. J’en ai été un adhérent, un dirigeant, un député. C’était mon parti. Je l’ai aimé, beaucoup. Je n’aurais jamais imaginé le quitter. Et pourtant, j’en suis parti un soir d’il y a 5 ans, usé, désespéré par la fuite en avant et le remords qui traversaient le groupe parlementaire auquel j’appartenais, et par cet euroscepticisme sourd que j’y sentais monter, sans que rien ne puisse l’arrêter. A ces traités qui avaient construit l’aventure européenne, il était fait désormais procès récurent de « néo-libéralisme » ou « ultra-libéralisme », autant de mots vains et d’expressions creuses pour habiller une hostilité croissante à l’économie de marché, aux libertés de circulation, à l’idée même du mouvement. Et pour déguiser la tentation inavouée du repli.

Il y a quelques jours, la gauche a fait son union. La gauche reste mon histoire, ma référence, mes valeurs. Je sais la force de l’union dans l’imaginaire de gauche. Je ne peux pas ne pas y être sensible. Et je mentirais même si je ne disais pas que cette union m’émeut quelque part. Je me souviens des années 1970 en Bretagne, de mon papa, de son attachement fervent à l’union de la gauche. L’idée d’être ensemble, malgré les divergences, les rivalités, les séparations, les chapelles, était un objectif en soi, un espoir fou, quelque chose d’exaltant avec le sentiment qu’au bout, la vie en serait changée.  Ce souvenir vit en moi. Mais l’histoire n’est plus la même et une chose en particulier : l’union de la gauche d’aujourd’hui se fait autour de la radicalité et d’une formation, La France Insoumise, dont l’hostilité à l’Europe est revendiquée, assumée, clamée. J’ai beaucoup entendu Jean-Luc Mélenchon dans les réunions du Parti socialiste. Il n’aimait déjà pas l’Europe. Il l’aime encore moins aujourd’hui. Il a depuis toujours voulu larguer les amarres liant la France à la construction européenne. Sa promesse de désobéissance européenne en 2022 n’est guère autre chose que la sortie des traités de 2017. Il était seul alors. Il ne l’est plus aujourd’hui car les socialistes et les écologistes l’ont rejoint.

Les socialistes et les écologistes sont allés à Canossa. En ralliant Jean-Luc Mélenchon, ils ont rallié ses choix anti-européens aussi. Les contorsions sémantiques visant à dire l’inverse ne font pas illusion. Pour quelques dizaines de sièges à l’Assemblée nationale, ils ont tiré un trait sur une part de leur histoire. Et ils ont mis des mots sur ce que je ressentais tristement au moment de partir il y a 5 ans : l’Europe n’est plus essentielle. Car la désobéissance européenne, c’est bien le refus d’appliquer le droit. Il paraît – c’est écrit – que la désobéissance se fera dans le respect de l’Etat de droit, en somme, ne pas appliquer le droit dans le respect du droit… Cela en dit long sur la confusion des esprits. Et de quel droit parle-t-on ? Du droit de la concurrence, de la politique agricole commune, rien moins que cela, dans un pays où un emploi sur trois dépend de l’exportation. Comme si les entreprises françaises n’avaient aucune activité en Europe et n’y étaient pas sujettes, elles aussi, au droit de la concurrence. Comme si la France n’était pas la première nation agricole européenne et que la PAC ne finançait pas nos agriculteurs, soutenant les centaines de milliers d’emplois de l’industrie agro-alimentaire. Je pense à ma Bretagne natale, région autrefois pauvre. Que serait-elle sans la PAC et sans l’Europe ?

La désobéissance européenne, c’est le rejet de la primauté du droit européen. Si la primauté du droit européen disparaissait, c’est toute l’œuvre législative européenne qui s’effondrerait. Or, c’est la primauté qui a permis, qui permet encore de mener décisivement les combats contre la discrimination fondée sur la nationalité. Comment la gauche peut-elle un instant s’écarter de cette cause ? Sans primauté, il n’existerait aucun droit européen de la sécurité sociale et les ressortissants d’un Etat membre de l’Union européenne vivant et travaillant dans un autre Etat en seraient les premiers pénalisés, tant dans le calcul et la liquidation de leurs retraites que pour l’accès aux prestations sociales. Je vis à l’étranger, j’ai été député des Français de l’étranger. Je sais combien, au quotidien, la réalité de nos vies dépend du respect absolu du droit européen. Que restera-t-il demain de la reconnaissance des diplômes si le droit européen n’est plus appliqué ? Que restera-t-il de la transition écologique si le droit européen n’est plus appliqué ? Le risque est immense si l’agenda du prochain gouvernement français devait être la désobéissance européenne. Tout cela me désole. C’est tellement, profondément l’inverse de l’histoire à laquelle je crois.

L’alliance de Jean-Luc Mélenchon ne représente pas toute la gauche. Il existe une gauche européenne qui ne peut ni ne doit plus se taire. C’est celle de la vraie vie, celle qui ne sacrifie ses causes à aucun calcul électoral, qui préfère les résultats aux illusions. Cette gauche européenne n’oublie pas d’où elle vient. Elle se sait l’héritière de beaucoup de combats, et notamment ceux de Jaurès. Il est temps pour elle de se lever, d’occuper l’espace politique qui est le sien, de rappeler combien l’Europe est la condition du progrès afin de mettre en garde contre le danger de la désobéissance européenne pour le pays, pour chacune et chacun d’entre nous, à commencer par les plus humbles. La gauche européenne doit être reconnue, entendue. En avril 2017, c’est elle qui avait conduit Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle et donc à la victoire. Le dépassement politique n’est pas l’effacement. Il n’est d’action pérenne que dans le respect de toutes les sensibilités. La paix, la démocratie, le climat, la justice sociale, l’emploi requièrent l’action européenne. Souvenons-nous que la construction de l’Europe est née du rassemblement de toutes les volontés. C’était le message de Schuman, c’était aussi celui de Mitterrand, Rocard et Delors. Et c’est là, plus que jamais, qu’est l’avenir.

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Entendre les Français

Une élection présidentielle s’achève. Le Président Emmanuel Macron a été réélu ce soir pour un second mandat avec près de 59% des voix. C’est une victoire nette et claire. Elle me réjouit à titre personnel. Je l’espérais. Jamais dans l’histoire de notre pays depuis la première élection au suffrage universel du Président de la République en 1965, un Président sortant n’avait été réélu hors période de cohabitation. Au regard des crises terribles traversées depuis 2017, et notamment de la pandémie et de la guerre en Europe, ce moment de notre histoire politique est particulier. Gagner une élection, et plus encore une réélection, est d’abord l’expression d’une reconnaissance. L’électorat, pour une part, a adhéré au bilan et au projet d’Emmanuel Macron. La vérité, cependant, oblige à ajouter qu’une autre part de l’électorat a voté pour Emmanuel Macron, non pour le soutenir, mais pour s’opposer à l’élection possible de Marine Le Pen à la Présidence de la République. Et c’est la somme de ces deux mouvements, de soutien et de barrage, qui a conduit aux quelque 59% de ce soir. Cette réalité-là de l’élection et de son résultat ne peut être ignorée, relativisée ou oubliée. Elle est une photographie difficile en ce mois d’avril 2022 de l’archipel qu’est devenu notre pays.

Ce matin, à 7 heures 59, j’étais le premier électeur à me présenter au bureau 5 de la commune d’Ergué-Gabéric, dans le Finistère. Je n’avais jamais glissé un bulletin de vote dans une urne vide. Il faut un début à tout. 10 heures de route m’attendaient ensuite pour rentrer en Belgique. Sur le chemin, entre les journaux de France Info, j’ai eu le sentiment de passer par tous les états : l’espoir bien sûr, mais aussi la crainte et le doute. Je connaissais certains des résultats, encourageants, des bureaux de vote des Français établis en Amérique du nord et en Amérique latine. Je n’ignorais rien aussi des gains spectaculaires de Marine Le Pen aux Antilles, en Guyane et à Saint-Pierre-et-Miquelon. J’ai eu peur, oui, que notre pays se donne in extremis à l’extrême-droite, malgré le premier tour, malgré un débat dont le Président était, à mes yeux, sorti d’évidence largement vainqueur. Ce qui m’ébranlait, à mesure que ma voiture avalait les kilomètres, c’était le souvenir de rencontres et d’échanges ces dernières semaines, en direct ou sur les réseaux sociaux, avec des amis, par-delà nos choix politiques différents, qui énuméraient, en toute sincérité, les raisons pour lesquelles ils ne pourraient pas ou ne pourraient plus voter pour le candidat que je soutenais.

Je viens d’un monde populaire, de la gauche de gouvernement. C’est une histoire personnelle, familiale et politique que je revendique et dont je suis fier. Je me souviens de victoires, de défaites aussi, et surtout de cartes électorales. Dans la Bretagne de mon enfance, je savais où se construisaient les majorités. Lorsque je prends ces mêmes cartes aujourd’hui, les places fortes de la gauche d’autrefois sont celles qui, pour l’essentiel, soutiennent désormais Marine Le Pen et la place parfois devant. Moins que dans d’autres régions de France certes, mais avec suffisamment de force cependant pour que l’on sache comprendre que l’extrême-droite a conquis le vote ouvrier, rural, périphérique, comme pour partie celui des classes moyennes aussi. Alors que le vote pour Emmanuel Macron s’inscrit dans une dynamique urbaine, mobile, aisée et européenne. Usée par les crises, la société française est abimée par les inégalités de destin, l’injustice sociale, le sentiment de déclassement, la peur lancinante du lendemain. Moins que de colère, c’est d’abord d’abandon dont il s’agit. C’est une réalité que l’élection présidentielle a mise rudement, crument en lumière et qu’il faut voir si l’on veut, par-delà le scrutin et son résultat, que ce rendez-vous démocratique d’avril ait un sens pour tous les Français.

Ce soir, dans son discours au Champ de Mars, Emmanuel Macron a indiqué que ce succès l’oblige. C’est vrai. C’est cette phrase que je veux retenir avant tout. Le second quinquennat doit être différent du premier. Parce que l’état de la France n’est plus le même, tant par ses succès – le recul du chômage – que par ses périls, parce que nous ne sommes pas au bout, bien au contraire, des difficultés internationales, depuis la guerre de Poutine à la crise climatique et environnementale qui s’aggrave. Sans doute même touchons-nous la fin d’une époque, celle d’une mondialisation heureuse ou présentée comme telle. L’époque qui s’ouvre, entre incertitude et tragédie, réhabilite la volonté politique, la souveraineté, l’économie réelle, l’expression de choix clairs et assumés, la défense des valeurs républicaines et de la démocratie. Elle requiert aussi, cette même époque, d’expliquer, d’écouter, de fédérer, de convaincre et d’accepter de se laisser convaincre. La société française a besoin de concorde et de participation. Elle attend d’être protégée autant que libérée. Il faut à cette fin une action gouvernementale moins lointaine et verticale, un travail de réforme appuyé sur les collectivités locales, la société civile, les organisations syndicales et patronales, le dialogue social.

La société a besoin que l’on prenne soin d’elle, de ses souffrances et de ses espoirs. Comme la jeunesse ou plutôt les jeunesses françaises, dont l’abstention en ce mois d’avril ne peut que sonner comme une urgente inquiétude. C’est la responsabilité qui incombe désormais au Président de la République réélu. Il faut réformer, et il faut aussi changer. Au premier tour, les candidats de LR, du PS, du PCF et d’EELV totalisaient ensemble 12% des suffrages, un score famélique. Mais leurs partis dirigent l’immense majorité des communes, départements et régions de notre pays. On ne gouvernera pas sans eux ou contre eux. On doit gouverner avec eux. Il ne peut y avoir un pouvoir national et des pouvoirs locaux agissant en parallèle. Par-delà les différences, une logique de responsabilité et peut-être de coalition – de projets, voire même de gouvernement – doit prévaloir. 2022 ne sera pas la répétition de 2017, le résultat de ce soir nous l’apprend. Il faut vouloir entendre les Français et apporter par la preuve, dans la réalité des faits, les progrès, les mesures et les paroles qu’ils attendent. Ce sera le signe, alors, que le message de l’élection présidentielle aura résonné justement, utilement, repoussant loin les idées et les politiques de haine. C’est l’action publique, plus que jamais, qui ressuscitera l’espoir.

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L’air de Pâques

C’est aujourd’hui le dimanche de Pâques. Je le vis seul à Bruxelles. Ma famille est en Espagne, au cœur de Grenade, là où sont organisées ces belles processions impressionnantes de ferveur et d’émotion. Je n’ai pu l’y accompagner cette année – trop de travail au bureau – et je le regrette bien. Dans quelques jours cependant, je retrouverai le Finistère et la Bretagne pour un petit séjour. Je m’en réjouis. J’ai toujours aimé Pâques. Pas vraiment pour les œufs, encore que je ne les boude pas, pas vraiment pour la dimension religieuse non plus. J’aime Pâques parce cette fête sonne pour moi comme l’arrivée du printemps. Aussi loin que je puisse me souvenir, dans mon enfance bretonne, j’ai toujours goûté ce moment où l’air devenait plus léger et le ciel plus clair. Comme si l’hiver, la grisaille, les tempêtes et les jours courts étaient enfin derrière nous. Pâques avait un avant-goût d’été, comme un timide lever de rideau. Chaque année, avec Pâques, j’avais l’impression que le printemps arrivait un matin, que les fenêtres s’ouvraient et que cet air léger et joyeux se faufilait partout. Nous allions voir la mer, l’Atlantique, la Manche. Le bleu profond de l’océan, l’herbe drue des champs, le vert délicat des premières feuilles confirmaient le départ de l’hiver. Le vent n’était plus frais. L’été viendrait bientôt.

Mes souvenirs de Pâques, c’était le sport, les sorties à vélo, les copains, deux semaines de vacances. Il y avait les grands rendez-vous, comme aujourd’hui avec Paris-Roubaix. Avec mon père, nous regardions passionnément cette course d’un autre âge à la télévision, autant les coureurs héroïques sur les pavés de l’Enfer du Nord, dans la poussière ou dans la boue, que les milliers de spectateurs qui les encourageaient, massés le long des chemins et des routes. A défaut de fréquenter l’église, Paris-Roubaix était quelque part notre communion à nous. Et il y avait parfois aussi, de temps à autre, une élection autour de Pâques. La ferveur sportive pouvait ainsi devenir politique. Je me souviens de Pâques 1981, à quelques semaines du 10 mai, les affiches pour François Mitterrand collées la nuit sur les poteaux et les transformateurs de notre commune avec mes parents, mon petit seau de colle, mon pinceau, les ruses déployées pour ne pas tomber nez à nez avec les colleurs concurrents. Premiers émois de militant, au temps de l’adolescence. Je chéris ces souvenirs comme une étape sur le chemin de ma vie. Et sans doute aussi parce qu’à Pâques 1981 comme plus tard à Pâques 1988, mon candidat était plein d’allant et qu’il s’imposerait quelques semaines plus tard.

Nous sommes à Pâques 2022. Je suis allé ce matin acheter mon journal. Dans les rues de mon quartier de Bruxelles, j’ai ressenti cet air léger, cette même envie d’optimisme comme chaque année, comme autrefois. Sur mon chemin pourtant, il y avait l’Ambassade d’Ukraine, toutes les fleurs fraîches ou un peu desséchées déposées par celles et ceux, nombreux, que le destin de ce grand pays d’Europe bouleverse et révolte. Et puis, quelques minutes plus tard, chez le marchand de journaux, des titres rudes et inquiétants rappelant combien Pâques 2022 est un moment incertain et dangereux pour la démocratie, la paix et le monde libre. Et si la bascule heureuse des mois d’avril était cette année un ticket pour le pire ? Il y a la guerre, la dictature, la folie de quelques-uns et ses conséquences pour des millions. Pâques ne devrait pas être tragique et pourtant le drame est là. Combien de morts la guerre de Poutine a-t-elle fait déjà ? Peut-être plus de 30 000. Chez nous, les premiers enfants ukrainiens apprennent à vivre l’exil, fuyant l’horreur et la peur, privés de leur histoire, de leur avenir, de leur innocence, de leur jeunesse. Là-bas, chacun se prépare à l’attaque russe dans le Donbass, peut-être appuyée, terrifiante perspective, par l’emploi de l’arme nucléaire. La paix est loin et l’esprit de Pâques aussi.

La paix est un combat. Elle est également un état d’esprit. Comme la démocratie. Rien ne se construit en montant les uns contre les autres, en pratiquant la haine pour nier la diversité des destins et des idées. Marine Le Pen avance vers le second tour de l’élection présidentielle, dissimulant à grand mal – ou n’essayant plus guère – un agenda profondément inégalitaire, liberticide et xénophobe. Un jour le voile est interdit, le lendemain il ne l’est plus. A des millions de gens, Français autant que moi, on dit qu’en vérité ils ne le sont pas, même s’ils sont nés sur le territoire de la République, parce que leurs parents, grands-parents ou arrière-grands-parents venaient de loin, du sud, et qu’ils ne seraient donc pas « de souche ». On leur instruit de tout oublier de ce qu’ils sont, de leur culture et de leur foi. A ceux qui arrivent, on promet d’enlever le droit à l’école, à la santé, au travail. Certains, parlant d’eux, invoquent une « submersion ». Rien n’est plus inhumain, plus glauque, plus insensé. La France, ce n’est pas cela. C’est même tout l’inverse de cela. N’est-il pas temps pour le sursaut et la révolte ? L’air de Pâques, c’est l’espérance et le rassemblement. Mener le combat de l’égalité, de la solidarité et de la paix, c’est y être fidèle. Passionnément. Tant se joue maintenant et n’attend que nous.

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Nous tous, libres et égaux en droit !

Matin d’élection à Hattonchatel (Meuse)

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle sont connus. Comme en 2017, Emmanuel Macron et Marine Le Pen se retrouveront au second tour, dans un match que nous aurions tort de voir ou de vivre comme une revanche. Le monde a changé et notre pays avec lui. 2017, c’était il y a beaucoup plus que 5 ans, presque une éternité. Il y a eu la pandémie et la crise économique. Il y a désormais la guerre. Le monde est plus incertain, plus dangereux chaque jour. Face à cela, la France et l’Europe ont réagi. Le « quoi qu’il en coûte » a fait passer l’endettement de notre pays de 100% à 120% du PIB, mais il a surtout sauvé des millions de personnes et de familles d’un désastre social et humain absolu. En ces temps où le procès en « ultra-libéralisme » ou « mondialisme » est volontiers dressé, cette décision prise par le Président Emmanuel Macron, assumée par lui devant les Français et les Européens, sans aucun précédent dans l’histoire récente de notre pays, vaut toutes les réponses aux critiques entendues ici et là sur le déficit social prêté au quinquennat qui s’achève. La République a été pleinement au rendez-vous. Il n’est jamais inutile de le rappeler, et en ce soir de premier tour de l’élection présidentielle encore davantage. 

2017 n’est en effet pas 2022. Les résultats du premier tour nous l’apprennent. Marine Le Pen peut gagner au second tour le 24 avril. Le pire est possible. Autant nommer les choses plutôt que d’habiller d’inutiles pudeurs la vaine sémantique des soirs d’élection, selon laquelle chacun a toujours plus ou moins gagné. La vérité est que jamais l’extrême-droite n’a été aussi proche de conquérir le pouvoir. Marine Le Pen n’est pas Jean-Marie Le Pen, c’est vrai. Mais son image, opportunément adoucie, ne doit pas faire illusion. Le Rassemblement National n’est guère autre chose que le Front National ripoliné, une génération après. Derrière l’expression de campagne sur le pouvoir d’achat, l’examen du projet présidentiel de Marine Le Pen révèle en réalité les mêmes choix que ceux de son père durant des décennies : le rejet systématique de l’étranger, la xénophobie au cœur de toutes les politiques publiques et le combat assumé contre le principe constitutionnel d’égalité. Quelle sera en effet la première mesure annoncée par Marine Le Pen si elle est élue le 24 avril ? Pas une mesure sur le pouvoir d’achat ou sur le prix de l’énergie, non : un référendum sur l’immigration et l’identité nationale pour inscrire la discrimination dans la Constitution de notre pays.

L’égalité est une passion française. Elle nous vient de la Révolution de 1789, des Lumières, de tant de combats glorieux menés passionnément au nom de l’universalité. Libres et égaux en droit, nous ne le serons plus puisque la « priorité nationale » aura effacé par référendum les droits inaliénables et sacrés de chaque être humain, « sans distinction de race, de religion et de croyance », comme le proclame le préambule de la Constitution de 1946. C’en sera fini de l’égalité d’accès à l’emploi, aux services publics, à la santé, aux droits sociaux, à l’école publique. La rupture avec les principes démocratiques de la République sera immense. Peut-on laisser la haine de l’autre s’écrire demain dans notre loi fondamentale ? Peut-on accepter la mise au ban de l’Union européenne que la discrimination entrainera pour la France ? Ne pas appliquer le droit européen, refuser l’accès aux prestations sociales, écarter les jugements de la Cour européenne des droits de l’homme, rétablir la peine de mort, quoi qu’en dise Marine Le Pen, ce sera quitter l’Union. Ce sera aussi isoler la France, rompre le lien franco-allemand, précipiter notre pays vers d’autres alliances avec ce que le monde compte de dictateurs et autres autocrates hallucinés, à commencer par Vladimir Poutine.

Ce qui s’engage à compter de ce soir, c’est un combat pour l’âme de notre pays. Il n’y a pas de place pour la xénophobie dans la loi. Le destin de la France ne peut être le chaos. S’isoler, c’est s’effondrer. C’est mettre l’économie à l’arrêt. Où seront l’emploi, l’action sociale, les retraites lorsque viendront la récession, les fermetures de frontières, la multiplication des conflits avec nos anciens alliés, nos bailleurs, les institutions européennes et internationales ? Les premiers à souffrir seront les plus humbles d’entre nous, ceux qui ont le moins, ceux que Marine Le Pen prétend défendre et dont, au fond, elle se moque. Peut-on accepter d’être traité différemment en fonction de sa vie, de son histoire, de ce que l’on est, humainement, personnellement, intimement ? La réalité de l’extrême-droite, c’est cela. C’est pour cela qu’il faut la combattre, unis, par-delà nos choix de premier tour, parce qu’il en va désormais de l’avenir de la France. Une autre élection commence. Le choix est entre la République ou l’aventure. Il faut rassembler les millions de Françaises et de Français qui croient en la promesse de la République, en son message d’émancipation, en son devoir de protection, en l’égalité. Et voter le 24 avril, de toutes les forces de la France, pour Emmanuel Macron.

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