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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Croire en la France

Dans quelques jours, je fermerai la maison, chargerai le coffre de mon auto et prendrai la route des vacances. Un long chemin m’attendra jusqu’à la Galice, où ma famille profite déjà de l’été sous un soleil généreux. Comme chaque année, je ressentirai ce curieux sentiment mêlant la liberté, le plaisir et le soulagement de quitter le quotidien le temps de la pause estivale. En 2020 et 2021, filant vers l’Espagne, c’était la pandémie, comme tant d’autres, que je cherchais à oublier. En 2022, sans qu’elle ait disparu, la pandémie aura cédé la place à d’autres craintes, celles de la guerre de Poutine et de la crise économique et alimentaire mondiale qui s’annonce, dans un contexte d’inflation que les moins de 40 ans n’ont jamais connu. Les étés légers et insouciants du passé deviennent lointains. Nous vivons une époque difficile, faite d’incertitudes, de souffrances, de colères et de peurs. Ce n’est pas si simple de l’admettre, de le dire ou de l’écrire et pourtant il le faut. Il faut vouloir nommer les choses. Ce ressenti travaille notre société et la mine dangereusement. Le printemps électoral en France s’est joué sans réel débat, sur fond de panne et de grève citoyenne. Les terribles incendies de ce mois de juillet ont ancré plus encore l’angoisse de la crise climatique dans l’esprit des Français.

Notre peuple a besoin que l’on s’occupe de lui, qu’on le protège. Jamais l’attente de protection n’a sans doute été aussi grande. La France est devenue en ce début de XXIème siècle un archipel de réalités complexes, divergentes et différentes, des géographies aux générations. L’individualisation de la société est à l’œuvre et malmène les solidarités. La réalité d’un monde qui change est là, perçue d’abord et souvent même seulement pour ses menaces. La nostalgie du monde d’hier est là aussi, souvent rosie à la faveur des craintes d’aujourd’hui. « C’était mieux avant », cela s’entend tellement. Est-ce cependant si simple ? Je ne le crois pas. Il ne doit être question, face aux défis du moment, ni de laisser-aller, ni de laisser-faire. Ces années difficiles que nous traversons réhabilitent l’action publique, la volonté collective, le devoir d’agir ensemble, en France et au-delà. On ne s’adaptera pas au changement climatique en dépensant moins, on ne soutiendra pas l’éducation en dépensant moins, on ne soignera pas les Français en dépensant moins. Et on ne vaincra pas Poutine et tous les risques pour la paix sans un large effort pour la défense et la sécurité de notre pays. Voilà les priorités, largement partagées, pour lesquelles pèse aujourd’hui une obligation de résultat.

Dépenser plus, c’est dépenser mieux. Et il faut mettre pour cela notre économie en mouvement. La dette, dangereusement haute, n’est pas la solution. L’augmentation de la pression fiscale ne l’est pas davantage. Nous sommes avec la Suède le pays d’Europe qui possède le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé. La tentation d’aller taxer les super-profits et les rentes existe. Elle n’est pas illégitime, mais elle n’apporterait ni les volumes nécessaires, ni la réponse de long terme. Les recettes, il faut aller les chercher en travaillant plus, en augmentant le taux d’emploi. Cela ne saurait se résumer à la réforme des retraites, ni même commencer par elle. Le taux d’emploi chez nous, largement plus faible que dans le nord de l’Europe, pâtit d’abord des compétences de la population active et du poids des impôts sur les entreprises. Investir massivement dans l’éducation et la formation est nécessaire pour améliorer l’employabilité tout au long de la vie. Réduire les impôts de production frappant les entreprises l’est aussi pour favoriser l’investissement. Travailler plus, produire plus, ce sont des recettes fiscales en plus pour la transition écologique, pour l’école, pour l’université, pour la santé, pour le grand âge, pour la sécurité, pour l’égalité, pour nous désendetter.

Si nous portions le taux d’emploi en France au même niveau qu’en Allemagne – passant de 79% à 91% des personnes entre 20 et 64 ans – c’est un gain en recettes fiscales de quelque 6% de PIB que nous enregistrerions, une manne nécessaire, celle qu’il nous faut. Il n’y a aucune raison que ce qui est possible ailleurs ne le soit pas chez nous. Pour cela, il faut cependant vouloir convaincre, entraîner, mettre la société française en mouvement. La crise démocratique n’y concourt pas. Le sentiment de ne compter pour rien, d’être ignoré, malmené ou humilié est redoutable car il existe largement. Il faut l’infirmer par la preuve, en imaginant une gouvernance qui place les Français au cœur de l’action publique. La verticalité des dernières années, la méfiance à l’égard des collectivités locales, la mise à l’écart des corps intermédiaires et de la société civile ont desservi les réformes. Je garde de mon influence rocardienne la conviction qu’il n’est de réforme pérenne que négociée et expliquée. Il y a en France un déficit de débat public dont il faut prendre toute la mesure pour y remédier. Les consultations citoyennes et la démocratie participative sont essentielles pour asseoir la délibération collective, construire l’acceptabilité des choix et permettre leur appropriation par les Français.

La France n’est pas un pays foutu et les Français un peuple rétif à tout changement. Les clichés et la sinistrose ne sont pas une fatalité. Il y a chez nous une passion pour l’égalité qui remonte à loin, qui est saine et qui est juste. Il ne sert à rien de la brocarder, il faut au contraire la faire vivre, y voir un atout pour une pédagogie de l’action qui fasse du citoyen un acteur essentiel du changement. Je veux croire en la France. A l’écart de la vie publique depuis 5 ans, j’ai eu la chance par les missions que j’ai effectuées à travers notre pays, et notamment ses espaces ruraux et périphériques, de prendre la mesure des attentes, des espoirs et des rêves. Je n’oublie rien de ce que j’ai entendu, de ce qui m’était dit, de l’envie qui existe malgré tout d’imaginer l’avenir plutôt que de le subir. Ces moments-là, vrais, attachants, bouleversants, m’ont marqué. Travailler plus, créer plus, pour soi et pour nous tous, c’est possible. Il est temps de libérer l’inventivité, les énergies, la générosité. Il est temps aussi de pratiquer l’empathie dans l’action publique, de comprendre les émotions et d’en appeler à elles, de placer l’effort dans un récit national pour nous tous, à l’instar d’époques glorieuses et pourtant difficiles de notre histoire. Le progrès partagé n’est pas une illusion, il est le devoir et la promesse de la République.

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Sous la plume de Marie Sizun

A Pont l’Abbé à la fin avril 2022

C’était il n’y a pas loin de 10 ans. Je retrouvais un matin du mois d’août sur le port de l’Ile-Tudy une amie de Bruxelles, en vacances dans ce petit coin de Bretagne qui m’est cher. J’étais heureux de la revoir et curieux aussi de savoir ce qui l’avait attirée vers notre joli bout du monde. « Une amie », me dit-elle, « une ancienne collègue de l’Ecole européenne, qui habite la seule maison rose de l’Ile-Tudy. Une femme attachante, écrivaine, peintre aussi. Tu dois lire ses livres et voir ses peintures. Elle s’appelle Marie Sizun ». C’est ainsi que j’entendis parler de Marie Sizun la première fois. La maison rose, je la connaissais. Je passais souvent devant. J’ignorais que derrière ses murs et fenêtres travaillait une romancière passionnée, pleine d’idées et de projets, à la sensibilité fine et subtile dont la lecture des livres me marquerait profondément. Car sitôt la recommandation de mon amie entendue, j’entrepris de me rendre à la librairie Guillemot à Pont l’Abbé à la recherche d’un premier roman de Marie Sizun. C’était La Femme de l’Allemand, l’histoire d’une mère et de sa petite fille dans le Paris vibrionnant de l’immédiate après-guerre, entre allégresse et non-dits, amour et secrets. Cette lecture m’avait bouleversé, par l’intrigue certainement, par la pudeur affleurante plus fortement encore.

Je suis sensible depuis toujours à la force d’un récit, à son originalité, aux chemins divers qu’il emprunte. J’ai besoin d’être emporté par une histoire, d’en être surpris, d’être presque d’être envouté par elle. Il m’arrive souvent de relire un livre pour me glisser différemment dans l’histoire, comprendre comment elle s’enchaîne, comment aussi le récit et les personnages peuvent parfois s’imposer à l’auteur. En classe de quatrième, la lecture de Malataverne, le roman de Bernard Clavel, m’avait beaucoup touché. Cette lecture fut pour moi comme un point de départ. C’est cet angle particulier de lecteur qui m’a fait entrer dans l’œuvre de Marie Sizun, dont je suis devenu depuis cet échange sur le port de l’Ile-Tudy un lecteur fidèle. Je m’efforce de faire connaître son œuvre auprès d’amis que je sais attentifs à la lecture. J’ai offert il y a peu plusieurs livres de Marie Sizun à une amie immobilisée tout l’été à la suite d’un méchant accident de voiture. La libraire, m’aidant à retrouver les romans recherchés dans son rayonnage, m’avait dit : « Cette romancière est merveilleuse. J’imagine qu’elle ressemble à ses livres ». J’avais souri, sans en dire plus. Je ne sais si l’on ressemble à ses livres, mais je sais, pour connaître désormais Marie Sizun, que sa force d’âme est bien celle de ses livres.

J’ai rencontré Marie pour la première fois l’an passé. Nous échangions par Facebook. J’aime l’idée qu’une autrice parle avec ses lecteurs. Plusieurs romans après La Femme de l’Allemand, la richesse de l’œuvre de Marie Sizun m’impressionnait chaque fois davantage par la diversité des styles et la douceur récurrente et utile de ses mots. J’avais relu peu avant notre rencontre La Gouvernante suédoise et Les Sœurs aux yeux bleus, une fresque familiale impressionnante débutant en 1867 à Stockholm, passant par Saint-Petersbourg, Meudon, Paris et la côte atlantique, dont j’avais compris en cours de lecture que l’histoire était vraie et qu’elle était celle de la famille franco-suédoise de Marie Sizun. La finesse des personnages, les ressorts intimes de chacune et chacun d’entre eux, sur trois générations, pour un destin mêlé de passions, de secrets et de chagrins, éclairaient une part de vie d’un siècle à l’autre, lorsque le passé pouvait sans doute être enfoui, sans garantie cependant qu’il le reste à jamais. Cette lecture m’avait fait mieux comprendre aussi le sens d’un autre livre, Le Père de la petite, que j’avais lu précédemment, le premier roman de Marie Sizun, sorte de troisième tome, bien qu’écrit très différemment et bien avant, de La Gouvernante suédoise et Les Sœurs aux yeux bleus.

« Mais alors, la tante Alice, … », telle fut notamment l’une de mes questions pour Marie, assise à la table du dîner avec nous, dans la lumière de fin du jour à l’Ile-Tudy. « Vous m’avez vraiment bien lue », souriait-elle. C’est que j’avais envie de comprendre l’affranchissement, l’émancipation, le désir de vie par-delà tous les atavismes de l’une des figures de son livre Les Sœurs aux yeux bleus. Et de la comprendre elle, l’autrice, dont la plume et la sensibilité me touchent tant. Qu’est-ce qui donne de la force, une identité à un personnage ? Comment entre-t-on dans une histoire, comment la raconte-t-on ? Dans le courant du printemps précédent, j’avais lu à sa sortie La Maison de Bretagne, le premier roman que Marie Sizun avait consacré à l’Ile-Tudy. Mettre en vente une maison (trop) pleine de souvenirs, y trouver un mort, voir ressurgir les fantômes du passé, les liens douloureux que l’on voulait croire oubliés et finalement regarder autrement cette maison, sa vie et l’avenir, ce livre, c’est tout cela. Claire, la narratrice, n’est pas Marie, mais son cheminement au fil des pages exprime toute la sensibilité de l’autrice. Comme certainement aussi le personnage d’Yvonne, l’ilienne, la gardienne des souvenirs et des secrets, dont l’authenticité, pour le Bigouden que je suis, est criante de justesse et de vérité.

Dans un mois, je retrouverai l’Ile-Tudy. Et j’espère y retrouver Marie Sizun. Un nouveau livre est sorti depuis l’été dernier, Les petits personnages. Il est très différent des précédents. Je m’y suis glissé avec bonheur. Ce livre, à prime abord surprenant, j’ai eu au fond l’impression au moment d’en tourner la dernière page que je l’attendais. C’est un recueil de courtes nouvelles, qui fait le pont entre les vies d’autrice et de peintre de Marie Sizun. Car les petits personnages, ce sont ces petites figures, femmes et hommes, perdues dans un tableau, sur ses marges ou en son centre, dont la présence très anonyme reflète le désir d’un peintre de donner un peu de vie à un paysage qu’il juge trop statique. J’ai aimé que Marie, par ses nouvelles, sortent ces petits personnages de leur injuste anonymat, raconte une histoire, leur prête des sentiments et des rêves. Sans doute est-ce là d’ailleurs toute la force de son œuvre. Marie Sizun est une romancière des émotions, une peintre subtile et douce. Les mots et le pinceau expriment une force commune, une permanence du message. La vie est faite de rencontres dont il faut se réjouir, qui donnent à croire en l’avenir lorsqu’il est incertain. On peut faire tellement de bien par un livre ou un tableau. C’est tout le talent de Marie Sizun.

 

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Avec Sandrine Le Feur, ses combats et ses causes

Il y a bientôt 3 ans, en compagnie de deux amis, j’avais rendez-vous à Morlaix avec la députée Sandrine Le Feur. C’est moi qui avais pris ce rendez-vous. Nous voulions échanger avec elle sur les énergies renouvelables, le monde agricole et la Bretagne. Je n’avais jamais rencontré Sandrine Le Feur, mais son parcours, relayé par la presse bretonne au moment de son élection à l’Assemblée nationale en juin 2017, m’était connu. Sans doute parce que je venais moi-même d’une vie parlementaire, rompu à ce titre par des années de militantisme aux codes, aux coutumes et surtout aux conservatismes de la joute partisane, j’avais trouvé formidable et plein d’espoir qu’une jeune agricultrice s’impose aux élections législatives dans la circonscription qui fut celle de François Tanguy-Prigent, Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation du Général de Gaulle, et devienne députée du Finistère à 25 ans, déjouant bien des certitudes. La vie électorale n’est pas une science exacte et il y a parfois des personnalités et des itinéraires qui transcendent l’arithmétique des votes et autres prévisions savantes. C’est heureux. La dimension humaine derrière une candidature est trop souvent ignorée, parfois même balayée par les logiques d’états-majors alors qu’elle parle au cœur d’une partie de l’électorat.

Je crois profondément en l’équation personnelle d’une élue ou d’un élu. Il n’y a pas que les programmes et les étiquettes, il y a aussi et d’abord les gens. Il faut pouvoir incarner un mandat, l’habiter, y mettre mois après mois, année après année, toute son unité de femme ou d’homme. Je sais aussi d’expérience que l’accomplissement d’un mandat parlementaire sur la longueur d’une législature expose à une part obligée d’inconnu, que rien n’est jamais totalement cadré ni prévisible. En un mot, il faut pouvoir tenir le cap, à l’Assemblée nationale comme en circonscription, liant la fidélité et les convictions, la disponibilité et la sincérité. C’est tout cela que j’ai trouvé chez Sandrine, à mesure que notre première réunion à Morlaix en appelait une autre, puis une autre encore et finalement créait un lien d’amitié qui m’est devenu cher. Sandrine Le Feur a su marquer son terrain, choisir ses combats et les mener aussi loin que possible. Je pense à la souveraineté alimentaire et à l’agriculture raisonnée, à l’agrivoltaïsme et au développement durable, mais aussi, dans le Pays de Morlaix au transfert d’emplois de l’Etat, sur la côte de la Manche à la Brittany Ferries qu’il fallait aider face au Brexit et dans la partie rurale de la circonscription au développement d’une filière économique autour du lin.

Pour être une bonne députée, il faut surtout ne jamais cesser d’être soi-même. Il y a des passions et des histoires que les mirages de la vie politique ne doivent jamais faire disparaître. Sandrine Le Feur est restée agricultrice bio, active et attachée au développement de son exploitation. Il y a une part de jardin secret et de besoin de la vraie vie. La vie politique n’est pas tout, il faut savoir se protéger de ses excès et notamment de sa professionnalisation, qui éloigne immanquablement des siens et des gens. Il est arrivé avec Sandrine que nous échangions sur nos expériences respectives, avec une législature et une génération d’écart. Nous avons en commun la Bretagne et pas mal d’idées aussi. Comment faire la transition écologique par la preuve et par l’emploi, en mobilisant l’économie, en changeant nos comportements de consommation, en recherchant la justice sociale, les solidarités générationnelles et l’aménagement de nos territoires ? Ces thèmes étaient au cœur de mon engagement de député, centré autour de la crise climatique, de l’adaptation et de la résilience à construire. Je les ai retrouvés avec Sandrine Le Feur. Sandrine a su porter de beaux combats depuis 2017, dans le succès, dans la difficulté et dans le doute parfois aussi. De cela également, elle n’a rien caché et elle a eu raison.

Cinq années ont passé depuis le mois de juin 2017. Sandrine Le Feur est désormais la députée sortante. Aux Etats-Unis, on scanderait « Five more years ! » pour lui souhaiter le succès aux élections législatives les 12 et 19 juin. Je le lui souhaite. Et je le souhaite pour sa circonscription. Il y a une majorité parlementaire à construire et une action sur le terrain à prolonger et à porter loin. C’est une chance de pouvoir compter sur une personnalité sincère, combative, indépendante d’esprit et animée d’une grande force d’âme. Je me souviens de cette première rencontre dans sa permanence avec mes deux amis en septembre 2019. Nous parlions, les uns après les autres, et Sandrine prenait des notes, beaucoup de notes dans un petit cahier, posant des questions, alimentant le débat, réfléchissant à haute voix avec nous. C’est de cette simplicité, de cette curiosité et cette volonté d’engagement pour le progrès partagé que la vie publique doit se nourrir demain. En ces temps de crise et d’interrogations démocratiques, loin de tous les extrêmes, des véhémences et de l’incantation, l’écoute et l’action sont plus que jamais les meilleures réponses. C’est cela que Sandrine Le Feur incarne et c’est ce qui, je l’espère de tout cœur, la conduira le 19 juin à ce second mandat de députée qu’elle mérite.

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Chemins de mémoire

A Verdun le 27 mai

Les quelques jours de vacances de l’Ascension nous ont conduits sur les hauteurs de l’Ardenne, puis vers le département de la Meuse, en France. Nous voulions trouver de la verdure, des champs, de l’espace pour courir et jouer. L’Ardenne nous est familière. L’an passé, lorsqu’il était interdit de sortir de Belgique durant des mois en raison de la pandémie, c’est là-bas que, par trois fois, nous étions partis. Et le gros coup de cœur ardennais qui est le mien depuis près de 30 ans était devenu celui de toute la famille. Près de Lierneux, où nous séjournions, il y a la ville de Bastogne et le Musée de la Bataille des Ardennes. Mes enfants avaient voulu le visiter. J’avais été heureux de faire cette visite, un peu inquiet aussi. Car la Bataille des Ardennes, entre décembre 1944 et janvier 1945, fut d’une terrible violence, laissant un nombre épouvantable de victimes, militaires et civiles. Comment serait-elle racontée ? Son récit, à travers l’histoire d’un enfant de 13 ans, Emile Mostade, fils d’un marchand de vélo, avait bouleversé mes enfants. Emile avait passé un mois caché dans une cave de Bastogne, sous un déluge de bombes et de feu. Ses parents n’avaient pas survécu. La ville et l’Ardenne libérées, il était parti seul à vélo voir la Mer du Nord, en souvenir de son papa disparu.

De retour à Lierneux un an après, nous sommes allés de nouveau à Bastogne. Besoin de retrouver Emile et son histoire, de l’écouter une seconde fois, de mieux comprendre aussi ce que fut cette bataille. Mes enfants ont 10, 8 et 7 ans. Ils grandissent dans la connaissance de l’histoire, celle que l’école leur enseigne, celle aussi que nous leur racontons, au fond la grande histoire et notre histoire à nous. La Seconde Guerre Mondiale a endeuillé notre famille comme des millions d’autres, la Guerre Civile espagnole aussi. Peu à peu, j’ai commencé à explorer avec eux ces bouts de vie si rudes, à la recherche des mots les plus justes, leur expliquant ce que ces tragédies furent pour les nôtres. Il y a la peine et aussi le sacrifice : se battre pour un idéal, la liberté, l’honneur d’un pays, au risque de la mort. Ce ne sont pas des choses simples à appréhender pour de petites vies et pourtant, à leur curiosité et à leur émotion, il faut pouvoir répondre. Je m’y efforce, comme l’an passé avec le souvenir de mon grand-oncle Henri Le Borgn’, jeune gendarme résistant, fusillé par la Gestapo. Une mémoire se dessine ainsi, nourrie par le récit, les témoignages, les visites. Et c’est ainsi que, glissant de l’Ardenne vers la Meuse ces derniers jours, l’idée d’aller sur les champs de bataille de la Grande Guerre est venue.

Mes enfants m’avaient accompagné à Verdun il y a 6 ans pour le centenaire de la Bataille. Cela fait longtemps et ils n’en ont guère de souvenir. Ils étaient si jeunes. De Bastogne à Verdun, il n’y a qu’une centaine de kilomètres. Nous avons visité le Mémorial. Ils y ont vu la malle de Louis Pergaud, l’auteur de La Guerre des Boutons, qu’ils avaient tant aimé. Louis Pergaud n’est jamais revenu de la Grande Guerre. Son corps n’a même jamais été retrouvé. Mon fils Marcos, touché par les livres d’enfance de Marcel Pagnol, sait aussi que c’est la Grande Guerre qui a pris à Marcel son ami des collines, Lili des Bellons. La Bataille de Verdun fut une abomination. Le Mémorial en livre l’histoire, mais aussi la fureur et le bruit. Ce vacarme est impressionnant. Il fait peur. De la terre retournée par les bombes, il reste aujourd’hui une forêt dense, au relief sculpté par les explosions. Nous avons marché sur les traces des villages martyrs. A Douaumont, au milieu des tombes, certains des noms que nous lisions étaient bretons. Le matin, j’avais raconté à mes enfants l’histoire du voisin de ma grand-mère, mutilé de Verdun, qui ne parlait plus et passait devant le monument aux morts de notre village breton, sur lequel figuraient les noms de ses amis, tombés au champ d’honneur, enterrés en Meuse ou disparus là-bas.

La guerre est une tragédie pour tous ceux qui tombent et pour tous ceux qui restent. Il faut vivre avec le souvenir, le chagrin, l’absence. Il faut affronter aussi la souffrance, l’injustice, la colère. Les témoignages écrits des soldats français, mais aussi allemands au Mémorial de Verdun sont bouleversants. Pourquoi suis-je venu au monde pour vivre cela, écrivait en allemand un soldat à sa mère, quelques jours avant de mourir. Les nationalismes et le militarisme fauchèrent une génération entière de jeunes Européens. Tous étaient venus de loin pour combattre avec bravoure et courage, mais dans la peur, l’effroi et l’incompréhension aussi. C’est dans la terre de Meuse que s’écrit aujourd’hui leur histoire pour l’éternité. J’ai emmené mes enfants, après Verdun, marcher dans le cimetière allemand de Viéville-sous-les-Côtes. Et le lendemain dans le cimetière américain de Romagne-sous-Montfaucon, la plus grande nécropole américaine en Europe. A Romagne-sous-Montfaucon, il y a plus de 14 000 tombes. Parmi elles, celles de 22 couples de frères, tombés en Argonne et enterrés l’un près de l’autre. Nous avons passé un moment dans le Visitor Center, découvrant avec émotion le témoignage des familles par les photos et les écrits.

Les chemins de mémoire sont nécessaires pour comprendre la tragédie de l’histoire et appréhender le monde qui vient. Il faut vouloir les emprunter pour transmettre une connaissance, un message, des valeurs et plus que tout un idéal de vie. La Grande Guerre devait être « la der des der ». Ce ne fut pas le cas, tragiquement. Le pire est toujours possible. Ce qui se passe en Ukraine depuis l’agression russe en février nous le rappelle tristement. Les bombes russes détruisent les villes et villages de l’est et du sud du pays. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes en 3 mois, des soldats, mais aussi des civils et près de 300 enfants. C’est chez nous, c’est en Europe, c’est en 2022. Des millions de personnes ont fui. A l’école de mes enfants à Bruxelles, de petits écoliers ukrainiens sont arrivés. Ils ont vécu l’enfer, laissant derrière eux leur vie, leurs familles, leurs amis, leur histoire, leurs souvenirs. Ils ne savent pas quand ils retrouveront leur pays, si même ils le retrouveront un jour, s’il existera encore. La guerre doit être gagnée. Et la paix doit l’être aussi. Rien n’est moins simple que de passer du silence tant espéré des armes à l’élaboration d’une histoire à nouveau commune. Il le faut pourtant. C’est la mémoire qui nous l’apprend, enfants d’aujourd’hui, adultes de demain, pour un autre monde, un monde meilleur.

Au cimetière américain de Romagne-sous-Montfaucon le 28 mai, deux jours avant le Memorial Day

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Avec Roland Gilles, mon ami cycliste

Roland Gilles et Claudia à l’entrainement en ce mois de mai sur les routes du Tarn

Dans quelques semaines, les Françaises et les Français éliront leurs députés. Député, je l’ai été. Je connais ce mandat. J’ai beaucoup aimé l’exercer. J’aurais aimé continuer. Avec le recul de quelques années désormais, mes meilleurs souvenirs à l’Assemblée nationale sont ceux du terrain, auprès des gens, au contact des réalités de notre pays et – s’agissant de la circonscription que je représentais – des Français à l’étranger. J’ai été touché par l’humanité des personnes rencontrées, par leurs itinéraires, leurs passions, leur unité, leur générosité. Les sujets que je portais étaient forts et je puisais dans ces rencontres une belle et nécessaire part d’énergie, forcément contagieuse, et quelque part aussi une forme d’émerveillement. J’écris tout cela ce 19 mai parce que j’ai envie de rendre hommage à quelqu’un, rencontré en Bosnie-Herzégovine. Cet homme est Roland Gilles. Il était l’Ambassadeur de France à Sarajevo. Roland est devenu un ami. Notre rencontre en 2013 reste un pic de mon mandat, politique et diplomatique bien sûr, tant la Bosnie-Herzégovine, pays fascinant, est également un pays complexe, mais plus que tout personnel et humain. J’écris ce post ce 19 mai parce que mon ami Roland Gilles, retraité depuis quelques années et élu local à Albi, est candidat aux prochaines élections législatives dans le Tarn. Et j’ai envie qu’il gagne.

Préparant mon premier voyage de député à Sarajevo en 2013, j’avais demandé à mon collaborateur Cyril Mallet de me donner quelques éléments de biographie sur l’Ambassadeur. Major de Saint-Cyr, Général d’armée, Directeur-Général de la Gendarmerie nationale, les titres et décorations étaient impressionnants. A cela, Cyril avait ajouté une petite ligne déterminante : double champion de France militaire de cyclisme. Le vélo étant une religion pour moi, la petite ligne visait juste ! Arrivé à Sarajevo, je m’aperçus que l’Ambassadeur avait fait son petit travail biographique de son côté aussi et qu’il connaissait les écrits que j’avais pu commettre sur le cyclisme, à défaut – le regret de ma vie – d’avoir un jour levé les bras sur une ligne d’arrivée. Ainsi, entre mes rendez-vous au Parlement bosnien, au Collège international français de Sarajevo, à Mostar et Banja Luka, nos échanges passèrent rapidement des choses formelles et institutionnelles aux passions personnelles. Les étages de la Résidence de France étaient pleins de coupes, de maillots tricolores et même arc-en-ciel, ceux de championne du monde de l’épouse brésilienne de Roland, Claudia Carceroni de Carvalho. Un matin, avant un rendez-vous, Roland me dit : « viens, on va voir les vélos ». Dans le garage se trouvaient les magnifiques machines sur lesquelles Claudia et lui sillonnaient la Bosnie et l’Herzégovine le week-end.

La France a eu ainsi pendant 3 ans à Sarajevo un Ambassadeur cycliste. Nombre d’habitants sur les hauteurs de la ville avaient pris l’habitude de le voir passer avec Claudia, tous deux vêtus de tricolore, enchaînant les kilomètres sur un relief redoutable et des pentes aux pourcentages alpins. Je crois volontiers à la force du sport, à sa capacité de rassemblement, de dépassement, d’apaisement aussi. Et cela n’est pas sans sens profond dans un pays aussi marqué par la guerre et les souffrances que la Bosnie-Herzégovine. Avec Roland, à Sarajevo, par mail et par téléphone aussi, nous parlions de paix, de stabilisation, de développement économique et humain. C’est d’ailleurs à la Bosnie que je consacrerai mon dernier rapport parlementaire. Dans la conversation vint un jour une annonce : « avec la société du Tour de France, j’organise une course cycliste internationale en juin 2014 pour les 100 ans du début de la Grande Guerre à Sarajevo. Ce sera symbolique. La course sera au calendrier de l’UCI. Tu viendras et tu seras sur un vélo ». J’étais intrigué, surpris, enthousiasmé certainement aussi. Et prêt à m’engager. Le but était pour cette course d’emprunter les routes de la République serbe de Bosnie, de la Fédération croato-bosniaque et même la fameuse « Sniper Alley » de Sarajevo. Et derrière les pros pédaleraient tous les enfants de Sarajevo, vêtus de jaune et filmés depuis le ciel par un hélicoptère.

Ce jour vint. J’étais au rendez-vous. A ma plus grande surprise, d’anciens vainqueurs du Tour comme Bernard Thévenet, Joop Zoetemelk et Stephen Roche aussi. Je devais me pincer pour y croire. Il y avait le directeur du Tour, Christian Prudhomme, dans sa fameuse voiture rouge et, en guest star, le Ministre de la Défense d’alors, Jean-Yves Le Drian, venu de Paris avec son vélo à lui. Suivant les anciens champions, Roland, Claudia et la voiture du Tour, chacun d’entre nous revêtu d’un maillot jaune, nous avions pédalé sur la « Sniper Alley », la route neutralisée par la police bosnienne, pour rejoindre le peloton des pros à Sarajevo-Est. Là-bas, nous avions échangé avec la Présidence collégiale de la Bosnie-Herzégovine, les Français en jaune d’un côté, les Bosniens en costume de l’autre. Et nous avions ensuite pris le départ avec les pros, roulant en peloton jusqu’au centre historique de Sarajevo, notre Ministre en tête. Je garde un souvenir ébloui de ce moment. Et une conviction : l’homme qui était parvenu à mettre une telle organisation sur pied, Roland Gilles, mériterait bien d’autres étapes, sur la route et dans la vie. Quelques semaines après, Roland et Claudia remettaient la clé de la Résidence de France et rentraient chez eux dans le Tarn … à vélo, escortés jusqu’à la frontière croate par la police bosnienne. A leur arrivée dans leur village les attendaient les écoliers sur leurs petits vélos.

Quelques années ont filé depuis. Avec Roland, nous n’avons pas perdu le contact. Je l’aurais volontiers imaginé rejoindre la société du Tour de France. C’est dans la politique, localement, qu’il s’est investi. Je n’en ai pas été vraiment surpris. Roland a le goût des gens, le sens de l’humain, la volonté et plus encore la capacité d’agir. J’ai été heureux de son élection au conseil municipal d’Albi en 2020. Et sa candidature aux élections législatives m’a fait très plaisir. Si j’étais encore député, nous ne ferions pas le choix du même groupe parlementaire, mais là au fond n’est pas le plus important. Le plus important, c’est l’humanité du candidat, son engagement, son empathie et sa capacité de rassemblement pour changer les choses. Roland Gilles a tout cela. J’ai vu, sur le terrain qui était le mien, comment il parvenait à fédérer les idées et les gens. Je suis sur les réseaux sociaux sa campagne, active et pleine de rendez-vous, d’étapes dirait-on en jargon cycliste. Je ne doute pas d’ailleurs que le candidat, soucieux de rester en forme, trouve le temps encore de pédaler avec Claudia. J’espère de tout cœur que Roland Gilles l’emportera en juin dans le Tarn. Il le mérite. Le 12 juin, j’attendrai les résultats, comme pour un prologue. Et le 19 juin, c’est vers la ligne d’arrivée que se portera mon regard, espérant voir Roland Gilles, au sprint ou en solitaire, venir la couper le premier.

Ce souvenir avec Jean-Yves Le Drian à Sarajevo en juin 2014, c’est à Roland Gilles que je le dois.

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