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Pierre-Yves Le Borgn' Posts

C’était Poupou

Je suis un enfant des années 1960, qui s’est éveillé aux joies et bonheurs du vélo vers 7-8 ans. Les héros de mes jeunes années s’appelaient Merckx, Ocana ou Thévenet. Et bien sûr Raymond Poulidor, que j’appelais « Poupou » comme à peu près tout le monde à l’époque. L’annonce de sa mort ce 13 novembre m’a profondément peiné. Plus qu’un coureur, plus qu’un champion, c’était un homme, une vie, un exemple que j’avais appris à aimer. Il y avait chez Raymond Poulidor une simplicité, une bonhommie, une immense gentillesse. C’est l’histoire d’un homme qui s’était élevé par le vélo et qui, au-delà l’une longue carrière, était resté un personnage populaire, présent sur le Tour de France, reconnu par des générations, y compris par celles qui ne l’avaient jamais vu sur la selle.

Pourquoi aimait-on Poupou? Parce qu’il était sympa, parce qu’il incarnait d’une certaine façon cette France rurale et généreuse, cette France des campagnes et de l’été dans laquelle nous nous reconnaissions tant. Sans doute un peu aussi parce qu’il était un glorieux second, jamais vainqueur du Tour, 8 fois deuxième, sans même avoir eu la chance de pouvoir porter un jour le mythique maillot jaune. Il avait été l’adversaire d’Anquetil, puis celui de Merckx. Entre le retrait de l’un et l’avènement de l’autre, Poupou n’avait juste pas eu de pot, battu par moins bon que lui, victime des circonstances et d’une solide poisse. Comme lors de cette chute en 1968 qui le laissa le visage en sang et le nez cassé sur une route du Sud-Ouest alors que filaient le peloton et le Tour qui lui tendait les bras.

Il serait injuste pourtant de ramener Raymond Poulidor à un champion qui ne gagnait jamais. Car des courses, il en a gagné, et de belles. Poupou était un puncheur, au démarrage sec en montagne. Il grimpait très bien et tenait son rang contre la montre. J’ai vu Poupou gagner, mais oui, et je m’en souviens comme si c’était hier! C’était au printemps 1974, en nocturne, sur les routes d’Ergué-Gabéric au critérium de la Vallée Blanche. Poupou avait fait le dernier tour à fond, lâchant ses concurrents dans le dernier virage de la côte de Stang-Ven, là où je me trouvais avec mon père. Deux ou trois heures plus tôt, s’échauffant, il avait ralenti à notre hauteur et mon père lui avait lancé : « Alors, Raymond, çà va ? ». Souriant, il nous avait répondu : « Mais oui, mais oui ». J’avais 9 ans et j’étais aux anges.

C’était Poupou. Et c’était nous aussi. Pleurer Poupou, c’est pleurer une époque, un temps lointain, de beaux souvenirs. C’est garder au cœur les valeurs qui ont fait le cyclisme et construit sa légende, au premier rang desquelles la dignité et la sportivité. Raymond Poulidor était un personnage incroyablement humain. Son amitié d’après le vélo avec Jacques Anquetil avait montré que la rivalité d’un temps pouvait faire place à une toute autre histoire après. Au Panthéon de mes souvenirs, il restera à jamais un maillot Gan-Mercier et un vélo mauve, les souvenirs de belles courses et de bras tendus, d’applaudissements et de regards émerveillés. Un homme s’en est allé, mais sa trace demeurera. Quelque part, sur mon vélo, au coin des routes et des chemins, il y aura toujours Poupou.

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Où va l’Amérique ?

©Pixabay

J’aime profondément les Etats-Unis. J’ai eu la chance d’y vivre deux belles années au sortir des études. Je garde de cette vie californienne un souvenir heureux et fondateur. J’y ai tant appris. Je sais aussi ce que la France, mon pays, et l’Europe doivent au peuple américain: leur liberté. Les plages et les cimetières de Normandie le rappellent. Sur le chemin de la Bretagne, ma région natale, je m’y arrête parfois. J’en ai besoin. Dans le silence de Colleville-sur-Mer, face à la Manche, est écrite pour l’éternité la force du lien entre la France et les Etats-Unis. Cette histoire de sacrifice et de sang mêlé, lorsque le monde s’en allait vers l’abîme, est imprescriptible. C’est pour tout cela que les Etats-Unis ne seront jamais pour moi un pays comme les autres, encore moins un pays lointain ou, pire, un pays hostile. Un jour, lorsqu’ils seront un peu plus grands, j’emmènerai mes enfants sur les routes américaines, à la découverte de ces espaces uniques, d’une société diverse et fascinante, pour transmettre cette reconnaissance que je ressens.

C’est certainement parce que j’aime l’Amérique que la situation présente à Washington me peine (et le mot est faible). L’histoire politique américaine s’est structurée autour de l’alternance entre démocrates et républicains. Si j’étais citoyen américain, je serais un électeur démocrate. Mais je n’ignore rien de l’apport déterminant des républicains à l’histoire de leur pays. Il fut une période où j’avalais les biographies et livres d’histoire achetés à Barnes & Noble. Il m’en reste une belle collection. C’était la période BC (pas « before Christ », mais « before children »), lorsque, voyageant vers les deux côtes pour le travail, je trouvais le temps de visiter un musée (National Museum of American History à Washington) ou une librairie présidentielle (Reagan à Simi Valley, Kennedy à Boston). J’apprenais aussi au contact de mes amis américains, démocrates et républicains. Aujourd’hui, je me demande avec effarement ce qu’il reste du parti d’Abraham Lincoln, mais aussi de Ronald Reagan ou de George H. W. Bush au regard de ce qu’est devenue la présidence de Donald Trump.

Le chaos, la fureur, les insultes et l’usage compulsif de Twitter comme mode de gouvernance sont la marque de cette présidence. Sans doute avais-je fini, comme bien d’autres, par m’y habituer. Je n’attendais cependant pas le degré absolu de cynisme révélé par l’abandon soudain des Kurdes après leur combat courageux, héroïque et décisif pour nous (et donc aussi pour les Etats-Unis) contre l’organisation Etat islamique. Je ne pensais pas que l’ingratitude et l’égoïsme puissent atteindre pareil niveau et que Donald Trump, tout à ses obsessions et à son idée de « America first », sacrifie non seulement les populations kurdes, désormais livrées à l’offensive turque, mais aussi les idéaux et la morale de l’Amérique. Car l’annonce du retrait unilatéral des forces américaines du nord-est de la Syrie n’est simplement pas digne de l’histoire américaine et des valeurs qui l’ont faite telles la confiance, le sens de la parole et l’honneur. Le retrait américain ouvre la voie à la Russie et à l’Iran, remet en selle Bashar al-Assad et redonne une chance, malgré ses défaites, à l’organisation Etat islamique. C’est un désastre et c’est une faute.

Hier soir, regardant CNN, j’ai suivi la conférence de presse improvisée par les leaders démocrates du Congrès au sortir – prématuré – d’une réunion à l’évidence vitaminée avec Donald Trump à la Maison Blanche sur la situation dans le nord-est de la Syrie. Quelques propos bien sentis avaient, semble-t-il, été échangés à l’occasion de cette rencontre et il était même question en conclusion de prier pour la santé mentale du Président… Où va-t-on? Au même moment, la Chambre des représentants, par un vote remarquablement bipartisan, condamnait à une très large majorité la décision présidentielle de retrait des troupes de Syrie. Rien n’y fait cependant. Donald Trump, dans une folle fuite en avant, trace son chemin, s’affranchissant de tous les conseils, de toutes les oppositions, de toutes les règles constitutionnelles de son pays pour livrer, halluciné et obsessif, sa bataille présidentielle, dans la haine et l’hystérie, tentant même de corrompre un chef d’Etat étranger pour qu’il enquête sur l’un de ses adversaires politiques.

L’Amérique, ce n’est pas cela. C’est même tout l’inverse. C’est une grande nation démocratique. C’est un pays de droit. Et c’est un pays où la morale a un sens. Certes, l’impeachment ne passera pas l’obstacle du Sénat. Trop près des élections et des réflexes partisans, même si la démocratie américaine est sacrément et sans doute aussi durablement secouée. Qu’espérer, que souhaiter ? Que l’Amérique redevienne l’Amérique et que le peuple américain tourne la page en novembre 2020. Pour lui, et aussi pour nous, du côté européen de l’Atlantique. Que Donald Trump, malheureusement sans challenger dans les rangs républicains, trouve sur sa route un candidat ou une candidate démocrate qui puisse rassembler une large majorité d’électeurs et de grands électeurs au-delà des logiques partisanes. C’est nécessaire. Je veux y croire. Il y a tant de défis dans le monde, à commencer par ceux de la paix et du climat, qui requièrent le retour de l’Amérique. Comme pour donner un tout autre sens à ce slogan : « Make America great again ».

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Immigration : débattre sereinement, agir utilement

©Pixabay

Aujourd’hui s’ouvre à l’Assemblée nationale un débat sur l’immigration. Il fait l’objet de toutes les attentions et, malheureusement, de tous les fantasmes aussi. Comme toujours en effet, lorsqu’il est question d’immigration, les esprits s’échauffent et mille calculs sont prêtés aux uns et aux autres, au point que la posture l’emporte immanquablement sur le fond. Que dire, sinon que c’est profondément regrettable. Il y a besoin en France de parler d’immigration sereinement, loin de toutes les peurs sincères ou subies. Et cela commence par un rappel : notre pays est une terre d’immigration (et l’Europe aussi, d’ailleurs). C’est comme cela, cela ne date pas d’aujourd’hui, d’hier ou d’avant-hier, mais simplement de tout temps. La question migratoire inquiète, chaque enquête d’opinion le montre. A cette inquiétude, il faut vouloir répondre, loin de toute instrumentalisation ou démagogie, par des faits, des chiffres, des perspectives, des convictions, des règles de droit et des principes.

J’aurais aimé être dans l’Hémicycle aujourd’hui pour livrer ma part de vérité. Non qu’elle soit plus importante que d’autres, mais parce que cette question me tient à cœur. Le travail que je conduis sur les diasporas européennes est intimement lié à la question migratoire. Des images de ma vie parlementaire passée m’assaillent aussi. Je me souviens d’une triste fin de jour à Calais à l’automne 2014, sous une pluie fine et pénétrante, face aux centaines de tentes occupées par des hommes et des femmes, mais, en y regardant bien, des nourrissons également. Je me souviens du regard vide et perdu des enfants sur la route des Balkans, à la frontière entre la Macédoine du nord et la Serbie, au début 2016. Et je me souviens, quelques jours après, de la véhémence d’un collègue, ancien Ministre, s’en prenant aux députés allemands dans l’enceinte du Bundestag au motif que la Chancelière n’avait pas fermé sa frontière et qu’elle avait osé dire : « wir schaffen das ».

Le sujet de l’immigration mérite un échange apaisé. C’est peut-être une gageure à ce stade, mais rien n’interdit – et c’est le mérite du débat d’aujourd’hui – de s’y essayer car il le faut. En combattant les slogans rances et parfois contagieux de l’extrême-droite (« la France aux Français », « les immigrés dehors »), en rejetant aussi la fausse naïveté des no borders. Maîtriser les flux migratoires est une responsabilité nécessaire, un devoir, non pas pour être dur, mais bien à l’inverse par souci d’humanité et de justice. Qui peut en effet se satisfaire de ces campements insalubres dans nos grandes villes, où se massent hommes, femmes et enfants dans des conditions d’hygiène et d’indignité qui font honte à la République ? Comment accepter que le droit de séjour soit si mal appliqué et que se multiplient, se pérennisent même, les situations irrégulières, créant le péril pour tant et tant de familles, alimentant l’incompréhension pour une majorité de Français ?

Ce sont autant de questions à soulever, parmi d’autres, sans tabou ni totem. La France devient le premier pays d’Europe pour les demandes d’asile. Certes, mais n’est-ce pas l’un des plus riches et peuplés et le plus vaste aussi ? L’Allocation pour demandeur d’asile et l’Aide médicale d’Etat créent-elles une « attractivité » française ? Peut-être, mais ne sont-elles pas fondées au regard de nos engagements internationaux (protection du droit d’asile) et de ces principes d’humanité dont nous devons être fiers, qui commandent que toute personne, fut-elle en situation irrégulière, doive pouvoir être soignée ? La difficulté n’est-elle pas d’abord la lenteur coupable des instructions ? Pourquoi l’accueil des étrangers se fait-il dans de si piètres conditions, au prix d’un écart béant entre la loi, ses objectifs et la réalité ? Pourquoi ceux qui doivent être protégés le sont-ils en définitive si peu ? Et pourquoi enfin la reconduite de ceux à qui le séjour a été refusé est-elle défaillante ?

Toutes ces questions doivent obtenir réponse. A l’échelle européenne, la réforme des accords de Dublin est urgente, pour éviter la multiplication des demandes d’asile dans plusieurs pays, pour venir en aide aux pays européens riverains de la Méditerranée aussi et ne pas les laisser seuls face à la difficulté comme cela a pu être le cas, reconnaissons-le, en Italie et en Grèce. Il faut être bien plus exigeant que nous ne le sommes avec les pays considérés comme sûrs, dont certains sont d’ailleurs candidats à l’adhésion à l’Union européenne, en leur indiquant qu’entrer dans l’Union européenne ne se fera pas sans résultats sur ce front-là. Il faut combattre les filières d’immigration clandestine, qui prospèrent telles de véritables mafias sur la misère humaine. Il faut renouer le lien avec les ONG, les respecter et les traiter comme les partenaires qu’elles sont. Enfin, il faut penser, construire et mettre en œuvre une politique de développement, de paix et justice avec l’Afrique et le Moyen-Orient.

En ces temps où le droit d’asile est battu en brèche dans le débat public, il faut en rappeler l’intangibilité absolue, la valeur constitutionnelle et oser le défendre sans détour. C’est la meilleure réponse au discours de haine et à la tentation xénophobe. Les périls évoluent et je voudrais imaginer que les conventions internationales sur l’asile s’ouvrent aux réfugiés climatiques. Ce serait l’honneur de la France, dans le droit fil de l’accord de Paris de décembre 2015, de prendre une initiative en ce sens et d’y donner sens dès à présent sur son territoire. Il serait utile aussi d’aborder de front l’organisation des migrations économiques, en lien avec les perspectives de l’économie française et du marché du travail. Enfin, dans le respect des engagements internationaux et européens de la France, la reconduite des personnes à qui le droit de séjour a été refusé doit être organisée et concrètement réalisée, avec un souci de dignité, d’humanité et de fermeté.

Puisse le débat d’aujourd’hui à l’Assemblée nationale être utile et dépasser les clichés et postures. Ce qui se joue est le vivre-ensemble et l’avenir de la société française. Ce débat doit apaiser et rassembler. J’ai la conviction que c’est possible, que la confiance et la sérénité pourront peu à peu l’emporter sur l’émotion et les peurs. Pourquoi ne pas institutionnaliser un débat annuel sur la question migratoire, qui parle d’immigration, d’émigration aussi et, j’y reviens, de diasporas ? Parler, confronter les idées et projets, c’est ce qu’il faut opposer aux populismes, à tous les bateleurs d’estrade et autres messagers de haine plutôt que de les craindre au point de les fuir ou, pire, de laisser infuser de guerre lasse leur rhétorique mortifère dans la société. Assumons ce que nous sommes, un peuple épris de paix et de liberté, respectueux du droit et des droits, conscient et fier que les migrations aient contribué à l’histoire de la France, conscient et fier qu’elles fassent partie aussi de son avenir.

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La force d’une photo, la douceur des souvenirs

Sur mon chemin au mois d’août, dans une ruelle qui mène à la plage de l’Ile-Tudy, je suis tombé un matin sur une petite exposition de photos en noir et blanc. Accrochées à un mur, elles racontaient la vie dans un port du Pays Bigouden il y a 30 à 40 ans. Je crois bien que c’est à Lesconil. Cette exposition m’a fasciné et une photo en particulier m’a profondément touché. L’on y voit deux hommes échanger joyeusement – et s’il y avait le son, bruyamment aussi – dans un décor de bar enfumé. Chaque jour de mes vacances, je suis revenu voir cette photo, faisant un détour sur le chemin de la boulangerie. Je ne connaissais aucun de ces deux hommes, mais j’ai vécu, enfant, cette atmosphère si particulière et la retrouver ainsi par la magie d’un cliché m’a bouleversé. Cette photo m’a rappelé des souvenirs enfouis, sans doute même perdus. Plus d’un matin, je suis resté longtemps à la regarder, seul (ou peut-être observé par quelques promeneurs intrigués), cherchant le détail, fermant aussi les yeux pour que reviennent les souvenirs, les paroles et les bruits.

C’était dans les années 1970. Et ce n’était pas en été. Nous habitions Quimper. De temps à autre, avec mes parents et ma sœur, nous venions rendre visite à notre famille du côté de Loctudy. Je devais avoir autour de 8 ou 9 ans, l’âge de la meilleure jeunesse. Parfois, la promenade nous conduisait vers un bar du port, en fin de journée. La porte s’ouvrait vers une assemblée animée, chaleureuse et très masculine. Cela sentait le tabac brun et le vin rouge. Nous nous glissions derrière une table en formica rouge, qu’une Bigoudène en coiffe venait prestement essuyer. Au comptoir, les conversations étaient contagieuses. Chacun interrompait chacun, en breton comme en français. Et les rires fusaient, tout le temps. Près de nous, les habitués tapaient le carton. Le cendrier témoignait de leur présence prolongée. Intimidé, caché derrière mon Orangina, j’observais sans dire mot. Je ne comprenais pas grand-chose et pourtant ces moments me rendaient heureux.

Je me souviens des casquettes vissées sur les nombreux cranes. Et des vestes sombres. La mode au bar était assez uniforme. Beaucoup de ces hommes avaient été marins, certains l’étaient encore. Après le port, ils se retrouvaient au bar, échangeaient sur la pêche, la tempête passée ou celle à venir, la famille et sûrement aussi sur le foot. Il y avait toujours, quelque part au-dessus des bouteilles et notamment de celle – vénérée – de Fidélic, quelques coupes gagnées par l’équipe locale, souvenirs de fêtes certainement mémorables. L’atmosphère était unique. L’enfant que j’étais n’avait pas les mots pour la décrire. Aujourd’hui, je sais qu’elle était authentique, bienveillante et simple. A un moment viendrait en effet un geste tendre, une parole, une main dans les cheveux, une caresse sur la joue. Que cherchaient ces hommes? A être ensemble, à partager, à se dresser unis vers je ne sais quel destin, plus que tout à se reconnaître, face à la vie et dans la vie.

La photo de l’Ile-Tudy m’a ramené vers tous ces souvenirs. Ce temps ne reviendra plus. Il est loin de nous désormais. Mais retrouver par la force évocatrice d’un cliché l’émotion qui me parcourait alors aura été un grand bonheur. La photographie est une transmission et l’échange joyeux de ces deux hommes en est la preuve. C’est comme si j’avais poussé à nouveau la porte du bar, plus de 40 ans après, enfant devenu grand, passant comme avant de la fraîcheur de l’océan à la chaleur de l’entraide pour me rappeler qu’elle existait et que nous en sommes les héritiers. Je revois le tourteau ou l’araignée (et peut-être même les deux) que nous ramenions précieusement de Loctudy. Le soir venu, lorsque soufflait le vent et tombait la pluie, depuis ma chambre, je pensais aux marins, à leur courage, à leur vaillance, à leurs visages. Le port n’était jamais trop loin, le bar non plus. J’ai vécu avec ces souvenirs, qu’une photo m’a permis par bonheur de retrouver.

J’ai eu envie de le raconter. L’été s’est achevé, l’automne vient et je risquais d’oublier mon émotion. La semaine passée, j’étais à l’Ile-Tudy. Je suis allé vers la ruelle, le cœur battant. La photographie y était encore, sans doute plus pour très longtemps. Elle faisait partie d’une exposition présentée au Guilvinec dans le cadre du festival « L’Homme et la Mer » en 2011. Son auteur est le photographe Pierre Le Gall. Par chance, j’ai pu retrouver Pierre Le Gall par Facebook. Je lui ai écrit pour demander s’il m’autoriserait à illustrer par « une photo de sa photo » ce petit texte que je sentais monter en moi. Il a très gentiment accepté et je l’en remercie. Je n’oublie pas que mon blog s’appelle « L’avenir est à écrire ». La photographie est une source merveilleuse d’inspiration et d’émotion, autant de choses nécessaires pour écrire l’avenir et pour le faire plus que jamais ensemble.

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Interculturalité, identités et sociétés européennes d’aujourd’hui

J’ai retrouvé hier l’université de Mannheim pour une conférence sur les identités plurielles. J’étais heureux de retrouver Mannheim, la professeure Caroline Mary-Franssen et ses étudiants de romanistique. Lorsque j’étais député, Mannheim était l’une de mes destinations préférées. J’y venais tous les mois d’octobre, souvent dans le cadre de la Semaine française co-organisée avec Heidelberg, pour un discours à l’université sur un thème touchant à l’Allemagne, la France et l’Europe. Un sujet m’était assigné, que je préparais toujours avec le plus grand soin. J’attendais ces visites avec impatience, pour les échanges qui s’annonçaient, motivants et passionnants, et aussi pour les amitiés tissées sur place. Peu à peu, Mannheim avait pris ainsi une place particulière sur ma carte de l’Allemagne et dans mon cœur. Y revenir hier soir, plus de deux ans après avoir quitté la vie publique, c’était renouer le fil de ces rendez-vous et j’en ai été très heureux.

Je suis intervenu sur l’Europe et les identités plurielles. C’est une question qui me touche comme citoyen et comme père d’enfants pluriculturels. Je l’avais suivie lorsque je siégeais à l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe. Les identités ont considérablement évolué en Europe ces 30 dernières années, en raison notamment de la liberté de circulation d’un pays à l’autre. Les Européens voyagent bien plus qu’auparavant. Une part croissante d’entre eux choisit même de vivre, d’étudier et de travailler à l’étranger. Les technologies de l’information, Internet et les réseaux sociaux contribuent également à faire tomber les frontières culturelles anciennes. De plus en plus de personnes, notamment parmi les jeunes, ont aujourd’hui une identité multiple nourrie par cette évolution, qui ne se limite plus à l’identité collective d’origine avec laquelle nombre d’Européens un peu plus âgés (dont je suis) avaient grandi. C’est un mouvement heureux et cependant encore incertain.

J’ai la conviction en effet que les différences culturelles peuvent conduire à la crainte si leur rôle dans le développement des identités nationales et l’affermissement de l’identité européenne n’est pas présenté de manière positive. Ce d’autant plus que le souci de préserver les identités culturelles peut aussi épouser un agenda conservateur s’il s’agit d’affirmer une culture par opposition aux autres et d’alimenter ainsi le repli sur soi et le rejet de l’autre. Beaucoup d’initiatives sur la diversité culturelle se sont inscrites dans le multiculturalisme. Elles ont certes permis la reconnaissance de droits, sans faire cependant du multiculturalisme une réussite partagée, faute d’une interaction suffisante entre individus ou communautés. Il faut dépasser ce modèle et agir pour l’interculturalité. Dans la jeunesse et dans l’espace urbain, une normalité interculturelle a pris peu à peu racine et c’est heureux. L’expliquer, la protéger et l’encourager sont autant d’actions nécessaires.

En particulier parce que dépasser les préventions et la peur qui demeure reste encore le premier défi. Qui a peur de l’interculturalité ? Ceux qui restent attachés à leur espace culturel immédiat, qui craignent pour leur emploi, leur identité ou leur langue, mais aussi ceux qui, émigrant vers un autre pays, redoutent de ne pas y être compris, d’être isolés ou de perdre leur identité d’origine. La peur est des deux côtés. La vaincre requiert un engagement résolu des autorités publiques, qu’elles soient locales, nationales ou européennes, pour que nos sociétés aujourd’hui plus diverses qu’elles ne le furent apparaissent comme une chance pour chacun. Cela passe par l’égalité des droits, mais également par l’égalité d’accès à l’éducation et à la culture. L’école est l’une des clés. Il faut faire évoluer les programmes et l’enseignement pour permettre l’apprentissage de l’interculturalité. Il en est de même de la promotion du plurilinguisme et de la mobilité internationale.

Les identités plurielles progressent. L’action, la médiation et l’éducation interculturelles doivent appuyer ce mouvement. Lorsque j’étais député, j’avais été impressionné et même bouleversé par le travail formidable accompli au Kosovo par l’organisation Sport Sans Frontières. Elle faisait jouer ensemble des milliers d’enfants issus de communautés qui se vouaient des haines terribles et multiséculaires. J’avais accompagné les animateurs de Sport Sans Frontières à une rencontre d’enfants dans le sud rural du pays et ce moment-là m’avait beaucoup marqué. Les enfants jouaient, riaient, dépassaient leur identité d’origine, se découvraient, apprenaient les uns des autres par le jeu. Je voyais par la preuve que rien n’était impossible. Ce que j’en avais retenu, c’est qu’il nous faut toujours penser « out of the box » et multiplier les initiatives pour cultiver un espace culturel européen nourri d’appartenances diverses et surtout partagées.

Il faut oser reconnaître le rôle fécond des multiples cultures dans l’affirmation de nos identités individuelles et dans celle de notre identité européenne commune. Et agir pour cela. Voilà le message partagé hier soir avec les étudiants de Mannheim.

Un immense merci à Caroline Mary-Franssen pour son invitation. Et, comme promis, je reviendrai vite sur les bords du Rhin!

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