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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

C’est arrivé près de chez nous

Ce mois de juillet qui s’achève aura été le théâtre d’évènements climatiques redoutables et dramatiques. Les inondations en Belgique et en Allemagne ont fait des centaines de victimes et causé des dégâts immenses. Vivant à Bruxelles, familier des régions affectées en Wallonie et en Rhénanie, je reste encore, dix jours après cette catastrophe, largement sidéré par ce qui s’est passé, par la soudaineté, la violence et la force irrésistible de ces évènements, et par leurs conséquences terribles, inscrites à jamais dans les cœurs, dans les paysages et dans la mémoire collective de notre bout d’Europe. Pourquoi ? Sans doute, sûrement même, parce que c’est arrivé près de chez nous. La crise climatique, rares sont ceux aujourd’hui qui l’ignorent ou en contestent encore l’existence. Des tas d’images l’illustrent, mais elles sont souvent perçues comme lointaines. Le dôme de chaleur en début de mois de juillet, phénomène météorologique terrible, était dans l’ouest canadien. L’idée que le dérèglement climatique, c’est qu’il fait juste un peu plus chaud, que la mer monte et que les catastrophes sont ailleurs a été rudement démentie par ce que nous avons vécu entre Ardenne et Eifel. La vérité est qu’il n’existe aucune région, aucune géographie que la crise climatique ne menace pas.

Quelques voix se sont élevées pour s’émouvoir que l’on attribue à cette crise les évènements de juillet. On se demande bien pourquoi. Il y avait certes des tempêtes, des sécheresses et des canicules avant que le climat ne se dérègle, mais elles n’avaient ni cette ampleur, ni cette récurrence. Elles mettent au défi la résilience de nos sociétés et leur capacité à prévenir et affronter des risques naturels majeurs. Nous n’y sommes pas vraiment. L’urbanisation, l’artificialisation des sols, la gestion des cours d’eau et des barrages sont, pour le cas de la Wallonie, une réelle interrogation. Il faut souhaiter qu’une enquête, une mission d’information ou tout travail sincère et exhaustif, entre Belgique et Allemagne, revienne sur l’enchainement des évènements et sur ce que cette catastrophe nous aura malheureusement appris. Le but est de préparer l’avenir, de mieux nous protéger, d’intégrer le risque climatique au centre de toutes les politiques publiques. Cela vaut pour tous les pays, toutes les régions, toutes les communes. Et en parallèle, bien sûr, la mobilisation de tous les acteurs pour la mise en œuvre de l’Accord de Paris afin de rester sous une augmentation de 1,5 degré de la température terrestre d’ici à la fin du siècle doit plus que jamais s’intensifier.

Affronter la crise climatique requiert courage et vision, une capacité à accepter la réalité et à s’élever au-delà de tout calcul. Ce mois de juillet, là aussi, est illustratif. Exit en France le projet d’insérer la lutte contre le dérèglement climatique et la préservation de l’environnement à l’article 1er de la Constitution de 1958. La droite, majoritaire au Sénat, s’y est opposée. Elle craignait que l’emploi du verbe « garantir » dans la rédaction nouvelle de l’article 1er conduise au développement de la justice climatique en raison de l’obligation de résultat qui pourrait en résulter. Or, c’était précisément ce qu’il fallait souhaiter. La justice climatique est essentielle pour gagner le combat pour l’avenir de la planète, non pour clouer au pilori tel industriel ou tel politique et y trouver une quelconque jouissance, mais pour obtenir les changements de cap nécessaires. On n’affrontera pas utilement le défi du climat en roulant avec le frein à main. La traduction législative des propositions de la convention citoyenne sur le climat aura aussi été largement en dedans et c’est cette fois le fait de la majorité. Il y a tellement mieux et surtout tellement plus à faire. Une voix autorisée vient de le rappeler : le Conseil d’Etat, qui a mis le gouvernement français en demeure d’agir. Il faut l’entendre.

Le jour où se déchaînaient si tragiquement les éléments en Belgique et en Allemagne, la Commission européenne présentait une série de propositions législatives visant à permettre à l’Europe de réduire de 55% ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 et d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Ces propositions sont courageuses. Il est question de refondre le marché du carbone pour en augmenter le prix, d’y intégrer des secteurs qui n’en sont pas comme le transport et les systèmes de chauffage, de mettre en place aux frontières de l’Union une taxe carbone qui protège les entreprises européennes d’une concurrence dispensée de telles obligations. Tout cela est nécessaire. J’ai la conviction que tout doit reposer sur un prix élevé du carbone dans le cadre de mécanismes de marché, qui oriente l’économie et les entreprises vers des investissements décarbonés. Encore faut-il pour cela prendre en compte l’impératif de justice sociale. La précarité énergétique et l’inégalité devant les transports concernent en effet des dizaines de millions d’Européens. L’acceptabilité et la réussite d’un tel plan dépendra de ce que financera le fonds social pour le climat annoncé par la Commission européenne et de la mobilisation dédiée des crédits du plan de relance européen.

Le combat contre la crise climatique est aussi celui de la justice sociale. On ne sauvera pas la planète en creusant les inégalités. Nous ne sommes pas égaux face aux aléas du climat, pas davantage que nous ne le sommes face aux solutions envisagées. Dans l’aménagement de nos territoires, au moment d’apprendre d’évènements dramatiques tels que ceux vécus en Belgique et en Allemagne et d’en tirer tous les enseignements, c’est d’abord vers les plus précarisés et les plus humbles de nos sociétés que l’effort doit porter. Ce sont eux qui, en proportion, vivent dans des passoirs thermiques, habitent dans des endroits davantage exposés aux risques, galèrent chaque jour pour se rendre au travail et pâtissent de choix urbains remontant parfois à très loin. Rien de cela ne peut être ignoré car tout se passe, là aussi, près de chez nous. Le pouvoir d’achat est au cœur des politiques climatiques à (re)penser et à mener. C’est l’un des enseignements que je partage chaque année avec mes étudiants dans l’atelier juridique que j’anime à l’Ecole de droit de Sciences-Po à Paris. Il n’est pas encore trop tard, mais l’horloge tourne et elle n’est pas en notre faveur. C’est une question d’avenir, de vie, de justice, de progrès, d’espoir. D’éveil et de dépassement, de foi en le génie humain. Et d’union dans l’action.

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Une nouvelle étape

L’été est la saison du repos, des vacances, des retrouvailles, des petits bonheurs, et Dieu sait combien, après ces longs mois rudes et douloureux au cœur de la crise sanitaire, nous en avions tous tellement besoin. Les plus anciens (très anciens, même) se souviendront des paroles de cette chanson du groupe Elégance d’il y a près de 40 ans : « Vacances, j’oublie tout, plus rien à faire du tout, j’m’envoie en l’air, çà c’est super, folie légère… ». Quelque part, ce souvenir irrésistiblement vintage n’est pas loin de vivre une seconde jeunesse, au risque cependant que la progression inquiétante du variant Delta ne ramène tout le monde à la réalité sous quelques semaines si la vaccination, voire l’obligation vaccinale, ne s’imposait pas davantage. Au fond, nous vivons l’été de tous les bonheurs et aussi de tous les dangers. Mais l’été, c’est également le temps de la réflexion et peut-être des changements, nourris par la pandémie, par les crises profondes que nous traversons, économiques, sociales et climatiques, par le besoin de se protéger et l’urgence d’agir aussi. Au cours des mois écoulés, cette réflexion s’est peu à peu imposée à moi, bousculant certitudes et perspectives, et elle m’a conduit récemment à la décision de reprendre des fonctions dirigeantes au sein d’une belle organisation européenne.

Il y a 4 ans, je quittais la vie publique sans le moindre horizon, sinon celui de retrouver les miens. Cadre du secteur privé international durant près de 20 ans, je n’avais ni statut ni garantie de retour à l’emploi. Et de fait, de retour à l’emploi, à tout le moins salarié, il n’y en eut point. Trop vieux, telle était la réalité crue des entretiens que j’avais pu avoir avec plusieurs chasseurs de tête. Et trop jeune, cette fois de mon point de vue, pour vivre ma vie comme un pré-retraité. Pour rebondir, je décidai de fonder ma propre entreprise, entre conseil en développement durable et enseignement des droits fondamentaux. Rien de cela ne fut simple. Pendant des mois, je ne me suis pas payé. Je me souviens de ces 2 ou 3 semaines durant lesquelles il ne restait plus qu’une centaine d’euros sur le compte de l’entreprise. Je me suis battu, j’ai tenu bon, je suis allé à la recherche de clients et j’ai réussi. Ceux qui m’ont fait confiance, qui ne me connaissaient pas et qui sont devenus des amis, savent qu’ils pourront toujours compter sur moi. Les mains qui se tendent sont précieuses, plus encore quand elles sont rares. La pandémie aurait pu me couler. Elle a au contraire décuplé ma volonté. Et de premiers mois sur le fil, ma petite entreprise est devenue florissante. C’est pour moi une immense fierté.

J’ai aimé ce que j’ai fait comme entrepreneur et enseignant. Nombre de projets sur lesquels j’ai collaboré prennent vie. Ils sont concrets, ils créeront de la valeur, de l’emploi. Ils feront du bien à des villages, à des communautés … et à la planète. Rien n’est plus passionnant que d’être dans le faire et d’y investir son temps, sa passion et aussi ses sous. Et rien n’est plus motivant que de convaincre, de transmettre, de passer le témoin. Cela a été le privilège des ateliers juridiques et des cours que j’ai animés sur la crise climatique et les droits fondamentaux, essentiellement à l’Ecole de droit de Sciences-Po Paris. Sur le terrain, dans des endroits parfois perdus, dans une salle de classe ou un amphithéâtre de fac, je me suis découvert des passions et une volonté qui sans doute existaient, mais que je n’avais juste jamais explorées, parce que je n’en avais jamais eu besoin. Si tant est qu’une défaite électorale est un revers de vie, ce revers-là s’est avéré in fine être une chance pour moi. Je me suis remis en cause, et il le fallait pour ne pas disparaître, « pour ne pas crever », comme l’écrit Manuel Valls dans son dernier livre. Je me le devais à moi-même, mais plus encore à ma famille et en particulier mes enfants. Il y avait une histoire à écrire, un enthousiasme à ressusciter. J’y suis allé.

Entrepreneur, je le suis désormais pour le reste de mes jours. Etait-ce cependant la dernière étape ? Je l’ai pensé, avant que la pandémie n’ébranle cette perspective. En 2 ans, j’ai fait 50 000 km seul en voiture, passant les frontières dans les limites des législations nationales, accumulant des dizaines de tests PCR et autant de laissez-passer et autorisations au nom d’un motif impérieux : mes missions, faute de quoi ma petite boîte disparaitrait. Aucune d’entre elles n’était proche de chez moi. Roulant parfois à plus d’heure, il m’est arrivé de me faire peur tant j’étais consumé de fatigue. Il n’y avait plus de trains, plus d’avions, plus d’hôtels. Je n’avais aucun filet de sécurité. Il fallait tenir. Combien de temps pouvais-je vivre à ce rythme en frisant ainsi le danger ? Sur ces longues distances, j’ai pris conscience aussi que les gens, les groupes me manquaient. Arrivé à bon port, j’aimais plus que tout les rencontres, les réunions, les débats. Et puis je rentrais chez moi vers la douceur de mon petit bureau, mais également sa solitude. Une chose, enfin, avait fini par me tracasser : être reconnu pour mon passé, notamment parlementaire. Devais-je me faire à l’idée d’être défini pour ce que j’avais été et moins (ou même pas du tout) pour ce que je suis ou ce que je pourrais être ?

Telles furent les interrogations de ces mois écoulés. Il me fallait une autre étape. Je me suis posé la question du retour à la vie publique. Je l’ai envisagé, avant de comprendre que les circonstances de celui-ci n’étaient pas réunies. En vérité, ce n’est pas la parole politique ou l’exposition personnelle qui m’importait réellement, mais l’action et le résultat pour les causes qui me tiennent le plus à cœur : le progrès partagé, l’emploi, l’environnement, le climat, les droits, l’Europe. Il y a tellement d’autres endroits où l’on peut faire la différence pour ces causes et contribuer à construire un avenir meilleur. Il y a l’entreprise, la société civile, les organisations. En fin de printemps, le hasard, la chance et sans doute une petite part de destin m’ont mis sur le chemin du Comité européen de normalisation (CEN) et du Comité européen de normalisation électrotechnique (CENELEC). C’est le CEN CENELEC que je rejoins comme Director, Governance & Membership, et bras droit de la Directrice-Générale Elena Santiago Cid. L’harmonisation des normes nationales en Europe est un enjeu considérable et nécessaire. J’en parlerai dans un autre post. Cet été est la saison du tuilage, de la découverte des défis qui m’attendent. Je serai à mon poste, « full speed ahead », le 1er septembre.

Voilà ma nouvelle étape. J’y viens avec mon expérience, mon histoire, ce que j’ai appris, et notamment au cours des toutes dernières années. Je suis prêt. Il n’y a pas d’âge pour les défis, il y a l’envie, la volonté de changer les choses, d’agir, de fédérer, de réussir. J’aime les dossiers touffus, complexes, dans lesquels on plonge longtemps et résolument, ces dossiers qui requièrent bien sûr de l’expertise, mais aussi du contact et des relations humaines. Je me réjouis de travailler avec des collègues passionnants. Et aussi de travailler différemment d’avant, parce que la pandémie a changé tant de choses. Le télétravail ne m’éloignera pas tous les jours de mon petit bureau cosy sous les toits de Bruxelles, de mes cours de droit, ni de la Bretagne que je continuerai de retrouver régulièrement avec bonheur. C’est un équilibre de vie que le temps d’après dessine et comme tant d’autres, je m’y inscris avec beaucoup d’espoir. Lorsque je suis entré dans la vie professionnelle il y a une trentaine d’années, j’avais dans l’idée que les parcours étaient souvent linéaires. L’expérience m’a montré que c’était plutôt l’inverse. Mon parcours a été une succession d’étapes, d’ascensions et de succès, mais parfois aussi de moments difficiles et de peines. De cela, je n’oublie rien. J’apprends. Tout est encore à écrire.

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Les grandes vacances

Ce matin, mes enfants ont pris le chemin de l’école pour la dernière fois. Je les ai vus filer, l’esprit joyeux, les cartables légers. Dans quelques heures retentira l’ultime sonnerie, celle de la liberté et des grandes vacances. Les portes de l’école s’ouvriront et le ciel bleu de Bruxelles annoncera enfin ces deux mois de jeux, de soleil et de bonheur qu’ils ont tant attendus. Ce sera le moment de dire au revoir aux copines et aux copains, de ranger les cahiers et les livres d’une année, de boucler les valises et de se préparer au départ. Demain matin, l’avion pour l’Espagne décollera. Madrid, puis la Galice, ce seront les retrouvailles avec les grands-parents, los abuelos, embrassés la dernière fois un jour d’août 2020 sur un trottoir de La Coruna. Nous devions les retrouver chez nous en Belgique à l’automne. Il n’en a rien été. Les vagues successives de Covid sont passées par là. Une année sans grands-parents, une année à attendre, à espérer, à avoir peur aussi, pour eux, pour nous. Dans une petite vie, une année, c’est long. C’est même une éternité. Ces grandes vacances auront une saveur particulière, celle des retrouvailles, du soulagement et de la vie d’après. Car en un an, on grandit aussi. Il y a l’âge, mais également l’épreuve d’une année si particulière, vécue sous cloche, et qui a changé mes enfants.

Que reste-t-il de l’innocence lorsqu’une telle épreuve surgit ? Dans notre bulle, je me suis attaché à protéger leurs rêves, à leur parler de la vie, des temps anciens et de l’avenir comme si rien ne se passait. Mais le Covid était partout. Il y a tant de choses qu’ils souhaitaient faire et que nous n’avons pu réaliser. Comme bien des parents, nous nous sommes adaptés aux contraintes, nous avons géré la classe à la maison, nous avons organisé tant bien que mal ces semaines et ces mois durant lesquels sortir était devenu si difficile. Je me souviens de la Toussaint à l’Ile-Tudy, de quelques jours de repos au bord de l’Atlantique qui devinrent deux semaines hors du temps, les confinements belges, puis français nous ayant pris par surprise. Un jour, il n’y eut plus personne sur la plage sinon Marcos, Pablo, Mariana (et beaucoup de mouettes aussi). Le matin, c’était la classe à distance et l’après-midi la construction des châteaux de sable sur la plage déserte. Notre mamie bretonne venait en auto avec les brioches, partagées face à la mer, derrière les masques. Le soir, je retrouvais sur ma table de chevet, dans un petit pot de yaourt, quelques plantes sauvages coupées sur la dune. Il y avait la solitude et la douceur, la crainte et le sentiment que parce que nous étions ensemble, tout irait bien malgré tout.

Autant qu’il était possible, au Nouvel An à l’Ile-Tudy (de nouveau), puis dans les Ardennes en hiver et au printemps, lorsque passer une frontière n’était plus possible, nous avons transporté notre bulle au bord de l’océan ou au cœur de la campagne. Il fallait respirer, courir, jouer, tromper en un mot ce huis-clos obligé loin de nos familles espagnoles et françaises. Tant de livres ont été lus, de films regardés et de parties de foot disputées, sur une plage ou dans un champ, avec deux buts gonflables qui nous accompagnent désormais partout. Pagnol, de Funès et Mbappé sont devenus les compagnons de mes enfants, leurs héros ultimes de confinement, ceux qui les ont fait rêver, rire et jouer, ceux dont ils se souviendront longtemps aussi lorsque le Covid sera devenu un bout d’histoire. Que retiendront-ils ? Sans doute la crainte qui s’empara de nous lorsqu’à l’approche de Pâques, le Covid entra dans notre bulle et nous conduisit à l’isolement le plus total. Toutes ces précautions auxquelles nous nous pliions depuis des mois n’avaient pas suffi à le tenir à distance. Nous avons tenu bon. Le courage de mes enfants m’a beaucoup marqué. Avec leurs mots et bien plus que nous l’imaginions, ils avaient compris la situation, le devoir de respecter les règles, l’importance d’être là les uns pour les autres aussi.

Rien n’est encore gagné. La pandémie rode toujours, malgré la vaccination. Mais les câlins des retrouvailles de l’été seront au rendez-vous. Il le faut. Il faut retrouver cette part de liberté, l’esprit des étés d’avant, l’insouciance qui fait l’enfance et qui construit aussi les souvenirs, les bons souvenirs. Il y aura la mer, la natation, le golf, le vélo, la voile, le foot, les livres. Je poursuivrai mes évocations de Marcel Pagnol, glissant de La Gloire de mon père et du Château de ma mère au Temps des secrets. J’ai promis à mes enfants un voyage sur les traces de Pagnol en Provence. Ils attendent cela. Ce voyage sera un remerciement pour eux, celui d’avoir été courageux et aussi de nous avoir inspirés. Il faut remercier les enfants. Il m’est arrivé parfois de le leur dire, un soir, une nuit. Heureusement qu’ils étaient là. Je pense aussi à leurs professeures, qui les ont soutenus et encouragés à l’école ou à distance tout au long de cette année si dure et particulière. Un immense merci à elles. Marcos, Pablo et Mariana n’oublieront jamais Anne, Sonja et Estelle. Et leur dire au revoir aujourd’hui sera pour eux une peine sincère. Ce soir, après les émotions, il sera temps de regarder de Funès, le même film, comme chaque année, pour se préparer : Les grandes vacances. L’été, alors, pourra commencer.

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Croire en la France, c’est voter !

Dans quelques jours auront lieu les élections régionales et cantonales. La campagne avance. Passionne-t-elle, mobilise-t-elle ? Rien n’est moins sûr. Déjà, certains commentateurs affutent leurs arguments pour les plateaux de télévision dimanche prochain : l’abstention sera nécessairement forte et il s’agira, comme d’habitude, de la déplorer, en y ajoutant les quelques trémolos qu’il faut pour justifier sa présence sur les dits plateaux. Tout cela n’est pas joyeux et sent allègrement le réchauffé. Des soirées électorales tristounettes et sans ressort, on en a connu. Est-ce que les Français s’en fichent vraiment des élections et de leur devoir civique ? On ne le saura que dimanche à 20 heures, lorsque fermeront les bureaux de vote. Tirer les conclusions d’un évènement avant même qu’il ait eu lieu est hasardeux. Une chose est sûre cependant : le débat politique français est sinistre et passe totalement à côté des enjeux des deux scrutins. La vacuité des idées est affolante. Il n’est question que de postures, de divisions, de calculs abscons et d’obsession présidentielle. Le tout sur fond de haine et de violence libérée, alimentée par quelques « youtubeurs » frappadingues et divers autres « contributeurs » en forme olympique, courageusement planqués derrière des pseudonymes sur les réseaux sociaux.

C’est à pleurer. On nous dira que c’est l’époque, que les gens ont tant souffert depuis mars 2020 que l’envie de vivre est plus forte, que c’est le printemps et même bientôt l’été et qu’en plus il y a l’Euro de foot. C’est juste en effet, à part que cela n’empêche pas non plus d’aller voter. Il n’y a aucune fatalité à ce que l’on s’abstienne et que le débat politique soit moche. Il faut pour cela vouloir élever le niveau, parler de ces élections plutôt que de celle d’après, ne pas céder à la confusion ambiante et encore moins y contribuer par des propos hors sujet. Nous traversons une crise économique et sociale gravissime, liée à une pandémie meurtrière, la pire depuis un siècle. Et quelles sont les responsabilités des régions et départements ? L’économie, l’aménagement du territoire et la formation pour les unes, le social pour les autres. C’est dire combien ces collectivités seront centrales dans la reconstruction à mener pour l’après-Covid. Or, tous les projets et propositions sur ces fronts ne se valent pas. Il y a des différences, des perspectives alternatives conséquentes entre les listes qui se présentent à nos suffrages. C’est de cela dont il faut parler : l’emploi, le modèle économique et le développement durable, pas les questions identitaires sur lesquelles les régions n’ont aucune prise ni compétence.

Français à l’étranger, sans doute ai-je le regard spontanément tourné vers les débats et rendez-vous électoraux des pays amis et partenaires. Je ne vois nulle part ailleurs la même atmosphère délétère, mais aussi le même atavisme et la même résignation qu’en France. L’idée que « c’est comme cela » et qu’on n’y pourrait rien, elle est chez nous seulement et elle me consterne. Il est temps d’en prendre conscience au-delà des microcosmes partisans et du boulevard périphérique de Paris. Lorsqu’en France, face à la difficulté d’organisation des élections en temps de pandémie, la réaction immédiate est de les repousser, elle est au contraire ailleurs d’amender les règles de droit électoral pour encourager la participation. Cela dit tout. En mars dernier, les élections aux Pays-Bas ont vu la plus large participation électorale. Ce fut le cas en mai aussi pour les élections au parlement régional de Madrid. Pourquoi ce qui est possible là-bas ne le serait pas chez nous ? Pourquoi ériger en totem notre droit électoral et chercher toutes les raisons possibles de rejeter le vote anticipé, utilement pratiqué dans d’autres pays ? Il faut vouloir oser, arrêter de calculer et de jouer petit bras tant est grand le risque d’envoyer la démocratie au fossé en vivant avec les peurs ou en les alimentant.

Il faut voter. La citoyenneté n’est pas faite que de droits, elle est aussi faite de devoirs et voter est un devoir civique. Quel est le sens de se plaindre de tout et de ne pas voter ? Je suis choqué d’entendre des gens affirmer ne pas voter parce que cela ne leur apporterait rien à eux, individuellement. Cet utilitarisme est une déconstruction affligeante du civisme. C’est une honte au regard de l’histoire de notre pays, de ses combats et de ses épreuves. Nous ne sommes pas une collection d’individus, pour certains altruistes (heureusement) et pour d’autres égoïstes (tristement). Nous sommes un peuple, une nation, un pays face à son destin. La citation est connue et elle concernait une autre histoire que la nôtre, mais ce qu’affirmait le Président John F. Kennedy dans son discours inaugural à Washington en janvier 1961 est plutôt universel : « (…) Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Je revois ma grand-mère aller voter jusqu’au soir de sa vie, fière et consciente de son devoir. Je la revois aussi, lorsque ses pas ne la portaient plus jusqu’au bureau de vote, remplir dûment sa procuration pour que sa voix soit exprimée, parce qu’elle y tenait plus que tout. Ce souvenir m’a marqué à jamais comme petit-fils et citoyen.

Ce n’est pas être un vieux con, porté par la nostalgie ou la mémoire des temps anciens, que d’en appeler au sursaut civique, à la permanence des valeurs et au devoir. On en crève de tout relativiser, de tout accepter et au fond de lâcher prise. Croire en la France, c’est voter ! Et c’est faire voter également. Notre pays n’est pas foutu. Il a en lui des trésors d’imagination, de solidarité, d’initiatives, d’entreprises, de territoires, de femmes et d’hommes qui ont envie d’agir non pas seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour lui. Ce message, cette volonté-là, il faut les valoriser, les diffuser, les défendre, y compris et surtout à portée d’engueulade et de convictions. Il faut parler avec passion de la France, de ce qu’elle signifie et de ce qu’elle doit être, et ses régions et départements avec elle. Il faut lutter dans le débat et par le vote contre ceux qui font leur pelote sur le malheur, la débine, la déprime collective et désormais le complotisme aussi. L’avenir ne s’écrit pas en vitupérant à longueur de temps, en pointant du doigt, qui la diversité de la France, qui les journalistes. Il s’écrit en participant, en proposant, en construisant, en fédérant. Il y en a assez du pessimisme ambiant et de la morosité. Il est temps d’avoir envie, de s’intéresser et de voter parce qu’être français, c’est d’abord cela.

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Un vent prudent de liberté

J’écris ces lignes depuis le dernier étage de ma maison de Bruxelles. Les vieilles demeures belges sont hautes et avoir un bureau sous les toits maintient en forme. Il faut grimper chaque jour les quatre étages pour rejoindre cette petite pièce que je me suis aménagée face à la cime des arbres. De là-haut, au milieu de mes livres, je vois venir le cycle des saisons et ces jours-ci, la promesse de l’été qui arrive. Il fait beau et même un peu chaud. J’entends le chant des oiseaux, si peu effarouchés par le calme compagnon que je dois être qu’ils s’arrêtent volontiers sur ma petite terrasse pour picorer. Et, tendant plus finement l’oreille, j’entends aussi les exclamations et rires remontant de la terrasse du café tout proche. Sans doute est-ce d’ailleurs, en cette année éprouvante, ce bruit qui est le plus réconfortant. C’est le bruit de la vie. Comme toutes les autres, la terrasse du café Chez Franz est restée vide de longs mois. En décembre, on y avait vendu des sapins de Noël. Deux ou trois semaines d’activités tout au plus, et puis plus rien. Un long hiver, sombre et gris, un long printemps aussi, comme un tunnel sans fin, avec les incertitudes et la peur taraudante. Mon petit Marcos a été contaminé au Covid en avril. Sa classe était devenue un cluster. Elle a fermé, puis toute l’école dans la foulée. Et nous avons connu l’isolement.

C’était il y a deux mois, alors que venait la troisième vague. Depuis lors, avec l’accélération de la campagne de vaccination, le temps de la reconquête arrive peu à peu, comme une libération. J’ai reçu ma seconde injection du vaccin de Pfizer le week-end passé. Elle m’a d’ailleurs laissé largement sur le flanc. Pas de risque pourtant que cela fasse de moi un antivaccin, bien au contraire : la vaccination est l’unique moyen de sortir de la pandémie. Les gestes barrières et la distanciation sociale n’ont à la pratique qu’une utilité limitée. On s’en est aperçu à l’automne dernier, lorsque le relâchement de l’été 2020 après le confinement rude du printemps avait entrainé la seconde vague de la pandémie. Je pense que la vaccination contre le Covid devrait être rendue obligatoire. C’est ce que l’Académie Nationale de Médecine a recommandé en France il y a quelques jours. Le manque de vaccins n’est désormais plus un obstacle. Les vaccins sont là et c’est plutôt de bras à vacciner que nous manquerons bientôt. Or, c’est la clé : si 30% de la population refuse le vaccin, jamais nous n’atteindrons l’immunité collective. La tragédie que traverse le monde depuis un an et demi requiert que l’on applique au Covid la même obligation que l’on a pu imposer pour la variole, la diphtérie, le tétanos, la tuberculose ou la poliomyélite.

J’attends le moment où tomberont les masques, les vrais, ceux qui nous barrent le visage depuis trop longtemps au point que l’on ne sait plus trop bien qui se trouve derrière. La semaine passée, c’est avec un masque d’enfant arborant un ours en peluche que j’ai failli arriver à un important rendez-vous à la préfecture de l’Yonne, sauvé in extremis par un vieux masque fatigué trouvé au fond d’une poche de manteau alors qu’un peu désespéré, je me préparais déjà au ridicule. Mieux vaut en rire. Des anecdotes de la sorte, nous en aurons certainement tout plein à partager après la pandémie. Encore faut-il qu’elle recule, puis disparaisse. Un vent de liberté, si légitime, accompagne ces beaux jours de printemps. Il ne peut cependant être imprudent alors que rien n’est gagné vraiment. Alors, vacciner, vacciner encore, tel doit être l’objectif pour retrouver le bonheur d’une vie sociale, le plaisir de revoir nos proches, nos parents âgés, ceux que l’on n’a plus vu parfois depuis un an, parce que voyager n’était plus possible, parce que c’était trop dangereux pour eux et pour nous. Un an sans grands-parents, c’est long. Je le vois pour mes enfants. Je pressens dans l’échange leur besoin de courir vers eux, les bras tendus, lorsque s’ouvriront enfin les portes de la voiture ou celles de l’aérogare, avec le temps prochain des vacances.

Cette liberté-là est aussi celle dont nos économies et les entreprises ont besoin. Tant bien que mal, grâce au « quoi qu’il en coûte », elles ont tenu le choc. Il faut pouvoir retrouver le chemin de la production et de la consommation, dépenser l’épargne constituée durant la pandémie, rebondir. Et là aussi, la vaccination de tous est la solution. Les économies ne pourront rester sous perfusion gouvernementale, au prix d’une dépense publique illimitée et d’un endettement qui s’envole. L’envie de repartir est là. Elle dépend du recul définitif de la pandémie et donc des décisions nécessaires pour le permettre. Nous ne retrouverons pas le monde d’avant. Ce que nous avons traversé et traversons encore exclut toute tentation d’oubli. Tant de leçons devront être tirées sur ce que le terme de résilience veut dire, sur les obligations et la responsabilité qui accompagnent l’exercice de la liberté, celle de chacune et chacun d’entre nous, celle de nous tous ensemble aussi, notre bien le plus précieux. Sans doute en parle-t-on peu aux terrasses des cafés, et c’est bien compréhensible tant l’attente de liberté est vive, mais ce sentiment tapisse malgré tout l’esprit. Personne ne souhaite revivre les incertitudes, les souffrances, les peines et les chagrins de 2020 et 2021. Il reste pour cela une ultime étape : la vaccination de tous.

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