
Dans six mois s’achèvera le mandat d’Emmanuel Macron. Les Français auront à élire celle ou celui qui lui succédera à la Présidence de la République. Cette élection interviendra dans un contexte redoutable pour la France, dont l’économie est à la peine et les comptes publics sont dans le rouge. C’est un pays en grande souffrance, sociale et morale, qui aura à faire un choix décisif en avril et mai 2027. Jamais depuis des décennies, le rendez-vous de l’élection présidentielle n’aura été aussi important. Comment donner un élan nouveau à la France, privée de majorité parlementaire depuis 2022 et singulièrement depuis 2024 et la dissolution rageuse de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron ? Comment répondre au sentiment de déclassement, d’insécurité et de peur qui mine des millions de Français ? Comment créer l’espoir, tracer un chemin de redressement qui rassure et qui rassemble le peuple français, diriger fermement le gouvernement, mettre en œuvre un projet qui fasse sens pour le pays par les résultats qu’il obtiendra au bénéfice de tous ? Tels sont les enjeux de l’élection présidentielle et des probables élections législatives qui suivront.
A ces élections, la gauche se prépare. Dans l’histoire de la Vème République, la gauche a emporté trois fois l’élection présidentielle : avec François Mitterrand en 1981 et en 1988, et avec François Hollande en 2012. C’était il y a très longtemps. Le rapport à la politique et à l’engagement partisan était différent. Les comportements électoraux étaient marqués d’une fidélité que l’individualisation de la société et les ressorts du dégagisme sont venus largement fracasser depuis. Les milieux populaires et les classes moyennes votaient à gauche. Ce n’est plus le cas. Le vote populaire est désormais incarné par le Rassemblement national. Pour diverses raisons, la gauche a failli et elle a déçu. Elle s’est recroquevillée sur un édredon électoral qui pèse au mieux 30% des voix dans un premier tour, bien loin des 40% des voix et plus qui avaient préparé les succès de François Mitterrand et de François Hollande. Le Parti socialiste, qui fut durant tant d’années le môle de la gauche et la force la conduisant au pouvoir, a vu les électeurs se détourner durablement de lui. La gauche s’est parcellisée entre chapelles et aventures, divisions feintes ou réelles, querelles nouvelles ou recuites.
Si les Français votaient au premier tour de l’élection présidentielle en cette fin septembre, ils qualifieraient Marine Le Pen et selon toute vraisemblance Jean-Luc Mélenchon pour le second tour. Ce match tant espéré par le Rassemblement national assurerait l’élection triomphale de Marine Le Pen avec près de 70% des voix selon toutes les enquêtes d’opinion. On peut en effet être un bon candidat de premier tour et un candidat calamiteux de second tour. Là est tout le malheur de la gauche. Par ses outrances, sa radicalité et ses obsessions, Jean-Luc Mélenchon est parvenu à se construire une réelle pelote, qu’il lui serait impossible de faire croître dans une hypothèse de second tour. Mélenchon fait peur aux Français. La violence, la haine, l’autoritarisme, l’antisémitisme d’atmosphère ne sont pas solubles dans le reste de la gauche et encore moins dans une part majoritaire de l’électorat. Le vote Mélenchon exprime certainement des convictions, mais constitue une voie politique sans issue. Ce n’est pas autour de Jean-Luc Mélenchon que se formerait un éventuel front républicain, mais autour de Marine Le Pen pour éviter que la gauche radicale arrive au pouvoir.
La vérité est que la gauche ne peut, au sens partisan du terme, remporter l’élection présidentielle du printemps prochain. Elle n’en a juste pas les forces électorales. Ses divisions la desservent, l’absence ou presque de travail sur l’évolution du pays, de la société française et du monde tout autant. Elle compte certes dans ses rangs des candidats sincères et de talent comme Raphaël Glucksmann, mais que le manque de moyens de son organisation oblige à s’abimer dans les chausse-trappes des primaires du Parti socialiste pour y gagner un incertain soutien. Les écologistes n’ont d’autre projet que celui du grand écart permanent entre La France Insoumise et les socialistes. Les communistes ont besoin de faire 2% à l’élection présidentielle pour ne pas disparaître. Tout cela ne construit pas la victoire. Le sentiment est que les candidats parlent aux candidats, beaucoup, souvent, tout le temps même, sans jamais s’adresser aux Français, à leurs difficultés et à la vraie vie. Les divisions surjouées alimentent le désintérêt, la colère et l’impuissance. Elles font par défaut le jeu de Jean-Luc Mélenchon et assurent ainsi le chemin de Marine Le Pen et de l’extrême-droite vers le pouvoir.
Mais si la gauche ne peut gagner l’élection présidentielle, elle peut en revanche contribuer à écarter le scénario de la victoire écrite de Marine Le Pen, dramatique pour la démocratie, l’Etat de droit et l’économie française. Il existe un espace républicain, du centre-gauche au centre-droit, duquel doit provenir celle ou celui qui devra devancer Jean-Luc Mélenchon pour battre Marine Le Pen au second tour. Cette candidate ou ce candidat devra aller chercher 25% des voix au premier tour pour se qualifier et avoir des chances de succès. N’attendons pas de la gauche partisane qu’elle soutienne pareille hypothèse, attendons de la gauche de l’idéal, des principes et de la fidélité républicaine, de millions d’électeurs effrayés par la probabilité du pire qu’ils le fassent courageusement, en responsabilité et sans mot d’ordre. Pour la gauche, le moment n’est plus aux calculs, il est gaullien. On ne peut se désintéresser de la France et de son avenir, accepter qu’un second tour oppose deux candidats qui ont en commun la haine de la liberté, le rejet de l’Europe et de la paix par le droit, la fascination pour les pouvoirs autoritaires, les dictateurs et les ennemis de la France.
Dans cet espace républicain, la voix de la gauche doit être entendue et prise en compte, aux côtés d’autres sensibilités politiques. La gauche, c’est l’école, c’est la laïcité, c’est la justice sociale, fiscale, environnementale, générationnelle, ce sont des comptes publics en ordre. Ces questions-là, loin d’opposer, doivent prospérer. Un rassemblement sincère requiert de marcher les uns avec les autres, les uns vers les autres. La sincérité de la démarche sera son meilleur atout. Il n’est plus temps pour les candidats dans cet espace de s’observer, de calculer et se jauger. Il est temps de s’élever et de présenter une incarnation, une candidature avec un projet de redressement pour le quinquennat et la législature à venir. La gauche doit en être, comme elle sut l’être dans les pires moments de péril de l’histoire de la République. Nous y sommes. Il en va de l’intérêt de la France, de son avenir. 2027 ne sera pas une année électorale parmi d’autres. Ce qui se joue cet automne est tellement plus important. Le choix est entre l’abandon, l’aventure, la ruine d’un côté, et le meilleur de la République de l’autre. A gauche, faisons le choix de la République et de la France.
Ce texte a été publié en allemand par la revue Dokdoc. Voici la version en allemand : https://dokdoc.eu/2026/09/22/fuer-die-linke-ist-jetzt-ein-gaullistischer-moment/
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Les dunes de l’Aber
C’est l’été et je cours au bord de la mer. Cela a commencé en Galice à la fin du mois de juillet et l’effort se poursuit désormais à l’Ile-Tudy et à Sainte-Marine. L’effort est d’ailleurs un bien grand mot tant le plaisir de courir dans l’air marin est là. C’est un bonheur que je retrouve chaque année et dont je ne me lasserai jamais. J’aime la douceur du vent, le soleil qui vient et les flagrances enivrantes des plantes et des fleurs qui poussent dans les dunes. J’éprouve un sentiment de sérénité, rassurant et enveloppant. J’ai arpenté pas mal de chemins marins dans ma vie, mais ce sentiment-là me ramène toujours vers un coin cher à mon enfance, la plage où nous allions en famille lorsqu’arrivait le mois d’août : l’Aber, dans la presqu’île de Crozon. De Quimerc’h, notre village, il y avait une trentaine de kilomètres. Nous passions par Rosnoën, le pont de Terenez, Tal-ar-Groas, avant d’amorcer la descente vers une étendue de sable qui, à marée basse, me paraissait aussi infinie qu’irréelle. Il y avait une île à gauche de la plage avec des ruines de fortifications qui faisaient naître dans mon esprit d’irrésistibles rêves de châteaux. Avec les cousins de mon âge, nous nous y étions parfois aventurés, dans un esprit de Club des Cinq, au risque parfois de quelques éraflures et piqûres de chardons. C’était le prix de l’héroïsme estival et enfantin.
Pour aller jusqu’à l’île, nous remontions la plage. De là me vient ce souvenir puissant des flagrances des plantes et des fleurs des dunes. Tout me paraissait immense : les lieux, la mer, le soleil, nos passions et nos rires. Lorsque la mer se retirait, il fallait marcher loin pour la retrouver. Nous remplissions des seaux de petits coquillages trouvés dans le sable que nous ne mangerions jamais. Nous les rendions à l’océan au moment de partir. Et lorsque la mer montait, nos modestes châteaux de sable ne résistaient guère aux rouleaux de la Baie de Douarnenez. Ce furent des années durant des bains vivifiants. Nous ne nagions pas vraiment, nous sautions dans les vagues, plongions à travers elles, tout heureux d’apparaître de l’autre côté sans savoir qu’une autre vague nous ramasserait juste après et nous ferait glisser vers le rivage. La plage n’était pas surveillée et nous étions attentifs, instruits par nos parents de rester prudents. Un jour, j’eus la grande peine de voir s’envoler le bateau gonflable précieusement gagné dans une station-service Fina. Il fila, poussé par un coup de vent soudain, et je n’eus pas la force de nager après lui. C’eut été dangereux. Je le voyais partir devant moi, dans ses couleurs bleues, rouges et blanches, sans pilote. Je l’ai longtemps imaginé en route vers l’Amérique.
La plage de l’Aber a été mon théâtre d’été joyeux. C’est à l’Aber que j’ai appris à jouer au volley. C’est aussi à l’Aber que j’ai appris à jouer à la pétanque, avec des boules certes plastifiées, mais un authentique cochonnet dont nous n’étions pas peu fiers. Je n’étais brillant ni au volley ni à la pétanque, mais l’important était de participer. Gagner n’avait pas grand sens, rire en avait beaucoup plus. Il m’arrivait aussi d’aller fureter dans la dune seul, lorsque les adultes s’étaient assoupis. J’allais à travers les sentiers que je connaissais vers le petit ruisseau qui se jetait dans la mer à la hauteur de l’île, l’esprit et l’imagination en éveil. Ces promenades improvisées me ravissaient et elles duraient parfois un petit temps. Je revenais souvent avec une petite pierre, un petit galet, quelque chose à montrer tel un trophée. Mes escapades contemplatives étaient pardonnées. Sur la plage, le bonheur l’emportait sur l’autorité. Il y avait dans notre petit groupe familial trois générations, dont un grand-oncle qui mettait autant d’attention à montrer qu’il excellait dans les vagues qu’à ne pas y perdre ses lunettes. Il y avait aussi les oncles et les tantes, les sportifs avec les ballons et ceux qui préféraient les serviettes d’éponge et le bain de soleil. Et les cousins qui n’attendaient que le signe de jouer jusqu’à la fin du jour.
Ces souvenirs ont une bonne cinquantaine d’années désormais. Certains acteurs de la plage ne sont plus là, mais j’aime les retrouver en écrivant ces lignes et en pensant à eux. Avec les cousins, nous avons ces souvenirs en commun. Il y a des lieux qui sont à jamais des repères dans une vie et l’Aber a cette force pour moi. A tel point d’ailleurs que j’y associe le souvenir d’une grande-tante qui, pourtant, ne s’y rendait jamais. Elle n’aimait pas trop la mer. Elle nous attendait au retour à Quimerc’h, curieuse de savoir ce que nous y avions fait, en bien et certainement un peu en cachette aussi. Elle attendait nos réponses l’air sérieux, une tapette à mouche à la main, aplatissant sans merci sur la toile cirée le malheureux volatile qui passait en cours de conversation avant de l’expédier d’un brillant revers à destination du sol déjà encombré par d’autres insectes passés à trépas. La tante n’aimait pas les mouches. Il fallait éviter de se prendre les cheveux dans le ruban collant suspendu au plafond en quittant sa cuisine. Mais elle nous faisait rire, un peu parce qu’elle en avait envie et plus souvent aussi malgré elle. Elle nous parlait abondamment de sa plantation d’échalotes en haut du jardin, son pendant estival de nos aventures à l’Aber. Et comme la tante avait du charisme, toute la famille parlait d’échalotes.
Je n’ai pas encore été à l’Aber cet été. Il me reste deux semaines. Sur la plage vivent mes souvenirs. J’ai besoin de les retrouver. Les dunes de l’Aber ont été pour moi bien plus que des dunes. Elles ont été un passage, un éveil, une transmission, une expérience pour longtemps et finalement pour toute une vie. Il m’est arrivé d’y emmener mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes, visitant le Finistère d’une pointe et d’un cap à l’autre. Sans doute est-ce parce qu’ils étaient trop jeunes que je ne leur ai pas encore tout raconté de ce que ce lieu signifie pour moi. La photographie de la page de couverture de mon blog les y montre pourtant, courant après un ballon. Marcos avait 7 ans et Pablo 5 ans. C’était une fin octobre, c’était joli, mais le plus beau ciel de l’Aber, c’est celui du mois d’août, lorsque les couleurs violettes du soir annoncent les dernières semaines de l’été, celles que j’ai toujours trouvées les plus belles. Je devrai leur raconter tout cela. J’ai un rêve, un espoir : que la crise climatique n’abime pas l’Aber, que la cupidité immobilière ne vienne pas souiller un paysage merveilleux et que cet espace unique qui habite tendrement mes souvenirs et mes rêves depuis tant d’années demeure pour les générations à venir. La beauté fait la force des images et des histoires que je veux partager.
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