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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

La caisse, le Kärcher et les emmerdements

Il m’arrive parfois de me sentir très vieux. Ou d’une autre époque, ce qui est une manière un peu plus rassurante de ressentir les choses. Mes premiers souvenirs politiques, mes premières émotions devant le débat public aussi, remontent aux années 1970, au sortir des Trente Glorieuses, lorsque s’affrontaient la gauche et la droite dans un combat souvent manichéen, marqué de clivages et d’oppositions rudes, mais jamais trivial ou vulgaire. Mon cœur battait pour François Mitterrand et peu à peu, l’âge des études venant, la pensée de Michel Rocard et son regard sur la transformation de la société m’influenceraient profondément, et ce jusqu’à ce jour. En face, il y avait Valéry Giscard d’Estaing. Je le percevais comme un adversaire, mais je le respectais aussi. A la fois pour son intelligence et également pour la fonction qu’il exerçait. Les débats étaient certes tendus, rudes et parfois même empreints d’une certaine cruauté dans la joute – on se souviendra du « monopole du cœur » ou de « l’homme du passif » – mais ils étaient toujours de haute tenue, jamais médiocres ou relâchés dans l’expression. En clair, il n’aurait pas été question alors de faire procès à quelq’un d’avoir « cramé la caisse », de « ressortir le Kärcher de la cave » ou de vouloir « emmerder » certains.

Toute ressemblance avec des propos récents n’est ici aucunement fortuite. Et je ne suis pas non plus très objectif, moi dont les préférences vont au Président de la République. J’écris cependant ce petit billet pour regretter que le débat public et plus encore électoral s’affaisse ainsi. Y a-t-il une fatalité à devoir s’exprimer de telle manière, sans doute pour faire le buzz – et cela marche – au risque que l’expression des convictions et in fine le fond de la pensée disparaissent derrière la forme ? Je veux croire que non. Nous vivons tellement plus qu’auparavant à l’ère de l’instantané, des réseaux sociaux, des chaînes TV d’information en continu, où un bon mot, une formule, une phrase un peu enlevée susciteront des dizaines de milliers de commentaires outrés ou laudateurs. Mais qu’en restera-t-il cependant, une fois effacée l’écume des réactions et de l’émotion ? Pas grand-chose. Aura-t-on, citoyens, électeurs, compris durablement ce que veut, pense et propose celle ou celui qu’une formule aura mis momentanément au centre de l’attention ? Je ne le pense pas. C’est précisément cela qu’il faut regretter et, quelque part aussi, déplorer. Au risque d’apparaître vieux jeu, n’est-il pas nécessaire de vouloir convaincre, d’expliquer et d’entendre ? C’est ce que j’espère.

Il nous arrive à tous de parler cash, certains sans doute plus que d’autres. Je n’en suis pas exempt à titre personnel. Parler cash n’est pas choquant, c’est même utile. Mais parler cash, ce doit aussi être parler juste. Une expression sera d’autant plus forte qu’elle sonnera authentique. Ce n’est pas toujours le cas et c’est ce qui sépare souvent le parler cash du parler vrai. L’unité de la parole est une chose importante, essentielle même dans le débat public. On ne peut être tour à tour direct ou lointain, intello ou techno, raffiné ou argotique. Ce sont autant de directions différentes vers lesquelles le choix des mots renvoie et qui finissent par brouiller le message, son contenu, l’image même de celle ou celui qui multiplie ces changements de pied et tout au bout sa crédibilité. A l’inverse de cela, une femme d’Etat comme Angela Merkel a construit ses succès politiques et électoraux, sa longévité et son lien avec le peuple allemand par la sobriété de son expression et l’unité de celle-ci. L’exemple d’Angela Merkel m’impressionne, comme également, il y a quelques décennies désormais, l’attention toute particulière que Pierre Mendès France accordait à ses prises de parole, aux responsabilités, puis dans sa longue période d’opposition, soucieux de nuance et désireux toujours de convaincre.

J’ai assez pratiqué les campagnes électorales pour savoir qu’il y a des hauts et des bas, que certains moments sont meilleurs que d’autres. Je m’inquiète cependant du bruit de fond. Souvent aussi, l’écart entre les propos de campagne et l’expression dans l’exercice des responsabilités, une fois l’élection gagnée, fait mal à la vie publique. C’est là également que l’unité de la parole est précieuse, pour ne pas décevoir bien sûr, mais avant tout pour entrainer, mobiliser, emmener. Il y a dans le débat public et la vie démocratique une réelle noblesse, qu’il faut retrouver, avec le souci d’exposer les différences, les envies, les rêves, avec respect et bienveillance. Cette noblesse-là n’a pas disparu. Il n’en tient qu’aux candidats, à nous aussi, qu’elle revive pour le bien-même de l’action publique et la vitalité de la démocratie. L’hystérisation du débat ne construit pas une société apaisée, pas plus qu’elle ne conduit à l’acceptabilité des choix électoraux, à la liberté d’action de la majorité et au respect dû à l’opposition. La crise démocratique aux Etats-Unis depuis les années Trump le montre bien tristement. Ayons cela à l’esprit pour souhaiter qu’au-delà de la séquence de la caisse, du Kärcher et des emmerdements, ce soit enfin sur les projets, la vision, l’avenir de notre pays que les échanges se nouent.

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Tant à faire ensemble

Il n’était pas loin de 17 heures. Dans le ciel, le soleil tirait déjà ses derniers feux. L’avion s’est posé doucement sur la piste, laissant sur sa droite la Sierra Nevada enneigée. A quelques kilomètres, Grenade nous attendait. Ce moment-là, mon petit Pablo, assoupi à mes côtés, en avait tellement rêvé depuis deux années. Deux années et une pandémie, rendant les voyages impossibles. L’Andalousie, destination de ses hivers et de ses printemps, l’oliveraie des grands-parents, les bonheurs de l’enfance entre les arbres et les collines, tout cela était devenu hypothétique, lointain, fuyant. Pourrions-nous revenir, et quand ? La veille d’embarquer encore, nous avions dû affronter le sort, la malchance : le grand-père, Ayo, venait de tester positif au Covid. Fallait-il renoncer, encore une fois, ou conjurer le destin et venir envers et contre tout ? Nous avons maintenu le voyage, avec toutes les précautions nécessaires, derrière les masques de rigueur, avec des gestes barrières observés scrupuleusement. Le temps qui file ne reviendra pas, surtout celui des jeunes années. La pandémie ne pouvait ainsi préempter nos vies, toutes nos vies. C’est avec bonheur que nous avons retrouvé l’Andalousie, mesurant aussi, ce faisant, la chance que nous avions. Et c’est à Grenade que nous fêterons ce soir le passage à l’année nouvelle.

Une année s’achève, que l’on aurait imaginée différente, clôturant la crise sanitaire de l’hiver 2020. Il n’en aura rien été. De 2021, nous nous souviendrons de la troisième, de la quatrième et désormais de la cinquième vague, des libertés restreintes dans chacun de nos pays pour affronter le virus et aussi de la chance immense que furent ces vaccins, développés en un temps record grâce au génie humain. Ces vaccins, je les défends, bec et ongle. Où en serions-nous aujourd’hui sans eux ? Combien de dizaines de millions de morts en serions-nous à déplorer, combien de proches pleurerions-nous ? Dans quel état se trouveraient nos économies, que resterait-il de nos entreprises et de nos jobs ? Je vois les vaccins comme notre chance, notre devoir, notre obligation civique face à une crise redoutable, d’une ampleur inédite et dramatique. Je n’ai aucune forme de compréhension à l’égard de ceux qui refusent la vaccination, fuyant leurs responsabilités, si ce n’est à l’égard d’eux-mêmes, à tout le moins à l’égard d’autrui. Car ce sont eux, pour une très large part, qui sont aujourd’hui hospitalisés, contribuant à mettre sous tension les services de santé et à la déprogrammation d’opérations et soins attendus par tant de patients. Alors qu’il suffit d’un vaccin pour limiter les risques, pour soi-même et pour les autres.

Dans une crise, a fortiori d’une telle magnitude, c’est d’abord aux autres que l’on se doit. Et cela s’appelle la responsabilité. Vivre en société, c’est penser collectif. Nous n’avons pas que des droits, nous avons aussi des devoirs. Le Covid, nous le vaincrons par la volonté et l’engagement de tous, par un sursaut de responsabilité dont j’espère qu’il irriguera longtemps après le fil de nos vies. Oui, nos libertés auront été mises à mal, secouées, injustement parfois, mais c’est pour mieux les retrouver ensuite. Un effort budgétaire immense a été consenti pour maintenir nos économies à flot et soutenir en particulier les plus fragiles, que l’on appelle en France le « quoi qu’il en coûte ». L’Union européenne a fait le choix d’une dette commune face à l’immensité de ce qui se jouait et qui se joue toujours. Des contraintes, politiques, juridiques, économiques, si longtemps présentée ou perçues comme incontournables, ont volé en éclats parce que les circonstances l’exigeaient. La solidarité européenne y a gagné un autre sens, l’idée même de notre communauté de destins, à nous Européens, s’en est trouvée renforcée. Sur cela, nous ne reviendrons plus. Le Covid aura changé nos vies, bousculé nos cadres de pensées, secoué nos certitudes. Il aura été, individuellement et collectivement, une remise en cause.

Une année nouvelle arrive. Puisse 2022 être l’année du renouveau, d’une vie retrouvée, le début d’une nouvelle époque, quand les leçons de la crise seront tirées pour mieux protéger nos sociétés et assurer leur résilience face aux multiples périls du siècle. Sans raser gratis, sans vendre des illusions, en responsabilité, là encore, parce qu’il y aura une économie à stabiliser, un endettement à rembourser, une solidarité à garantir, un dérèglement climatique à dominer, une transition numérique à réussir. Ce chemin-là, nous le ferons dans le rassemblement des volontés, loin des complotismes, de tous ceux qui n’existent, sur les plateaux de télévision et dans les campagnes électorales, que pour faire commerce de peur et de haine. Nous le ferons, je l’espère aussi, dans la fidélité à l’universalisme et à l’idéal républicain, loin des communautarismes et de la cancel culture. C’est de rassemblement et d’unité dont la société a plus que jamais besoin, pas de divisions, de réécriture de l’histoire, de querelles vaines et de passions tristes. C’est autrement que la justice, le droit et le progrès doivent s’écrire. Il y a tant à faire ensemble, dès maintenant et pour si longtemps. A vous tous, chères et chers amis, pour vous et pour vos proches, je souhaite une belle et heureuse année 2022 !

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Le souvenir de mon père

Depuis les hauteurs du Menez Hom, que mon père aimait tant, face à la baie de Douarnenez et à la mer d’Iroise

Il y a 5 ans ce 18 décembre que mon père s’en est allé. Chaque année, ce jour est pour moi un moment d’émotion, de souvenirs et de regrets. Je repense à ces mois de souffrance, à cette longue agonie, à la vie qui s’échappait peu à peu, sans que l’on n’y puisse plus rien. Je ressens toujours ce mélange d’injustice et d’impuissance qui m’assaillait alors. Le temps, pourtant, a fait son œuvre et si la peine demeure encore, elle s’accommode aujourd’hui d’un doux sentiment de reconnaissance, duquel les sourires ne sont d’ailleurs pas absents. Mon père était un homme pudique. Il affichait un visage volontiers sérieux, au point d’intimider certains de mes amis qui imaginaient un personnage austère derrière le professeur de sciences naturelles – comme on les appelaient à l’époque – du « Vieux Lycée » de Quimper. Cette réserve qui apparaissait à prime abord était en réalité l’expression d’un profond respect pour les autres. Et mon père avait de l’humour, souvent potache d’ailleurs, nourri par ses années d’études à Rennes avec des amis délurés et joyeux, quelque part entre la guerre d’Algérie et la IVème République finissante. Sa bibliothèque et ses disques reflétaient un petit côté anar, drôle et parfois grinçant, dans le ton du Charlie Hebdo de la première époque.

L’agnostique que je suis ne sait pas très bien où est mon père. Je sais cependant où le trouver. Il y a bien sûr le petit cimetière de notre village où je me rends de temps à autre, m’agenouillant pour glisser une petite fleur ou redresser un pot, mais aussi tous ces petits coins de Bretagne et d’ailleurs où mon père aurait souhaité que je pense à lui, dans les Monts d’Arrée, sur le Menez-Hom, dans la Baie d’Audierne, qu’il adorait arpenter à la recherche d’une plante ou d’une roche. La beauté de la nature l’a accompagné toute sa vie. Mon père était un homme de la campagne qui vivait en ville. Il aimait les petits villages, les petits bourgs, les marchés. Lorsque nous partions en vacances, il achetait des tas de choses étranges sur les marchés : 10 peignes de toutes les couleurs, par exemple. Il aimait échanger avec les gens, entendre les accents chantants. Avec le recul, je m’aperçois qu’il m’a mis une carte de France en tête, construite autour de la géologie, des résultats électoraux et des vignobles. Ces dernières années, lorsque je parcourais la France pour mes projets, chaque coin où je me rendais me rappelait son souvenir. Il n’y était pourtant jamais venu, mais je savais qu’il aurait aimé, qu’il aurait acheté le journal local et pris un verre au bistrot. Je le faisais aussi, pour lui et un peu avec lui.

Il m’arrive parfois, revenant de Bretagne, de ramener avec moi deux ou trois livres de sa bibliothèque, surtout sur le sport. Au détour des pages, je retrouve parfois un article de presse jauni ou un petit mot griffonné de sa main. Ces petites découvertes m’émeuvent toujours, comme si l’échange se poursuivait par les livres et au cœur des livres. Mon père lisait tout le temps. Cela commençait par le journal Le Télégramme, tous les matins, de la première à la dernière page. Une lecture attentive, je n’ose dire religieuse, qui lui donnait une connaissance encyclopédique de ce qui se passait dans le Finistère, comme des résultats du foot, de la Ligue 1 à la seconde division de district. Je le revois encore, penché sur son journal, une tasse de café refroidi près de lui. L’an passé, observant mon fils Pablo lisant Le Télégramme un matin, dans la même position – le café froid en moins – je n’avais pu m’empêcher d’imaginer une forme d’atavisme familial, chaque génération entraînant l’autre. Mon père était distrait et je le suis aussi. Il n’était pas rare de retrouver son petit poste de radio bien rangé entre le beurre et la confiture dans le frigo. Il était entré un jour dans un appartement qui n’était pas le bon. Il y a peu, je suis monté dans une voiture qui n’était pas la mienne…

Ces messages, comme des petits cailloux, ces situations et autres scènes cocasses font vivre en moi son souvenir et, au fond, son esprit aussi. J’en souris, je suis parfois ému également. Il y a un an ou deux, seul un soir à la maison, j’avais regardé le beau film de Jean Becker, Les enfants du marais. C’est la première fois que je le voyais. Je ne sais pourquoi, en cours de film, j’avais eu le sentiment que cette oeuvre portait en elle des idées, une générosité, une trame qui me ramenaient irrésistiblement vers mon père. Aucun des personnages pourtant ne lui ressemblait. J’avais fini le film totalement bouleversé. Sans doute est-il juste de passer ainsi par nombre d’émotions, du sourire à la peine. C’est quand je suis ébranlé que mon père me manque le plus. Il aurait aimé, je crois, que son souvenir m’accompagne et c’est au fond ce que je vis. Il m’a donné la passion des sports populaires, des belles épreuves, des moments de rassemblement. Ma mère se souvient toujours de ce Championnat de France de cyclisme quelque part dans la Creuse à l’été 1967, assis à trois sur une couverture et achevé quelques heures plus tard sous la même couverture pour cause de pluies diluviennes, avec un Champion de France breton déclassé pour dopage.

Je n’oublie pas non plus cette finale de la Coupe de Bretagne de rugby à Quimper en 1973. Il n’y avait que deux spectateurs : mon père et moi. Le match était superbe, mais il manquait l’ambiance. A la fin du match, les rares officiels présents s’étaient aperçu que quelqu’un avait piqué la coupe à la mi-temps et l’équipe du Rheu, qui venait de s’imposer, ne reçut jamais son trophée. Avec mon père, j’ai parcouru ainsi les prés et les parquets, les circuits et les vélodromes de Bretagne durant toutes mes années d’enfance. Un jour, après un match de handball, me plaçant dans les buts, il tira un pénalty qui vit le ballon se loger droit dans mon estomac. Je repris mes esprits dans le vestiaire avec au-dessus de moi les visages intrigués des joueurs que nous venions d’applaudir et celui de mon père, blanc comme un linge. Dans la même salle, quelques années après, il joua dans les buts son dernier match profs-élèves, achevé par une côte cassée (on ne plonge pas sur le parquet comme sur la pelouse) et une expulsion pour simulation. Je compris quelques jours après que l’expulsion était un coup monté avec l’arbitre, prof lui aussi, pour nous faire rire, nous les élèves. Sur le coup, depuis les tribunes, sous ma pancarte « A bas les profs, vive les élèves », je n’en menais pas large.

Voilà, tout cela, c’était mon père. Un truc me manque : une photo avec lui. Je n’en ai pas. Longtemps, il a fait les photos, puis un jour il m’offrit un petit appareil et c’est moi qui pris le relais. Le résultat, c’est que nous ne nous sommes jamais retrouvés ensemble en face de l’objectif. Il aurait aimé, je crois, que j’illustre ce papier par un paysage qui lui était cher plutôt que par une photo de lui. Les images qui me parlent le plus sont d’abord celles que j’ai dans le cœur. Comme celle qui le vit un soir déposer une bouteille vide de Saint-Amour, délicieusement partagée, devant la porte d’amis qui n’avaient pu venir avec ce petit écrit sur une vignette autocollante : « Regrets éternels ». Je me souviens d’une autre scène, lui qui avait peur des voitures, courir sur un passage piéton de Quimper, les bras encombrés de journaux et de baguettes de pain, sans savoir que je l’observais, amusé, de l’autre côté de la rue. Ses combats m’habitent, de l’école de la République à la lutte contre les injustices et les inégalités. J’aimerais développer un parc solaire en sa mémoire, qui viendrait approvisionner en électricité verte les foyers de notre village, là où, au siècle passé, son père, mon grand-père, nourrissait chacun en pains et gâteaux bretons. Je le lui dois, au nom du souvenir, de la nature qu’il aimait, et pour l’avenir.

Deux générations après…
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Le livre d’un Européen

Daniel Guéguen, dans son bureau de Bruxelles, le 30 novembre 2021

Il y aura 30 ans dans quelques mois, j’arrivais à Bruxelles un soir de juillet, en provenance de Luxembourg au volant de ma vieille 2 CV. Dans le coffre, j’avais pour tout trésor une valise, un duvet, un oreiller et quelques bouquins. Je quittais à regret la Cour de Justice des Communautés européennes et un stage long que j’avais adoré pour rejoindre le job que je venais de trouver à Breizh Europe, la représentation des intérêts économiques bretons à Bruxelles. De Bruxelles, je ne connaissais strictement rien, ni les gens, ni la carte des rues. Mon nouveau job serait européen et de l’Europe, je maîtrisais le fonctionnement institutionnel, études au Collège d’Europe aidant. J’ignorais tout cependant de l’envers du décor, des jeux de pouvoir, des réflexions stratégiques. J’avais énormément à apprendre et pour tout dire, j’avais autant besoin d’être déniaisé que d’être coaché et introduit. Quelques jours après mon arrivée, mon patron me dit : « j’ai invité à déjeuner Daniel Guéguen, le patron de la Confédération européenne des fabricants de sucre. C’est un type original, mais je vous préviens : il est fou ». Je n’imaginais pas un instant, voyant arriver Daniel au restaurant sur des béquilles (séquelles d’un accident de squash), combien l’échange qui suivrait serait marquant pour moi.

Daniel Guéguen ignorait que j’avais déjà entendu parler de lui. Le Télégramme de Brest, le quotidien breton, avait consacré quelques articles à ce Brestois émigré à Bruxelles pour défendre l’industrie européenne du sucre. Daniel avait également écrit un livre intitulé Guide pratique du labyrinthe communautaire, que j’avais lu et qui, de manière simple et juste, expliquait le mécano européen et son fonctionnement. Durant le déjeuner, j’écoutais attentivement ses réflexions sur l’avenir de la Politique agricole commune et l’influence immanquable qu’auraient sur elle les accords à venir du GATT à Marrakech. Daniel Guéguen se plaçait dans une dynamique prospective, anticipant les changements énormes qui en résulteraient, et esquissait à haute voix ce que devraient être idéalement les perspectives pour l’agriculture européenne. Il se plaçait à un horizon de 10 ans lorsque mon patron appuyait sur le frein, imaginant un veto, une chaise vide, une opposition française comme au meilleur temps du Général de Gaulle. Dans l’après-midi suivant ce déjeuner, mon patron parti, je reçus un appel au bureau : « c’est Daniel Guéguen. J’ai apprécié notre échange ce midi. Passez me voir au sucre. Votre patron a une belle expérience, mais je vous préviens : il est dépassé ».

De ma visite au sucre, j’ai le souvenir du « Sucre-Europe, bonjour » de la réceptionniste à la sortie de l’ascenseur et d’un grand bureau moderne, plein de tableaux et d’œuvres d’art, que l’on traversait tout en longueur pour aller serrer la main de l’hôte des lieux. Daniel poursuivit ses réflexions sur l’avenir de l’Europe et la construction de l’influence tout en me faisant visiter ses locaux. Il y avait une grande salle de réunion, des cabines d’interprétation et, derrière une petite porte négligemment poussée, une modeste chambre avec sa penderie, contenant quelques costumes et chemises. « Parfois, il y a tant à faire que je dois rester là la nuit », me dit-il. J’en fus tant impressionné que, quelques mois plus tard, au détour d’un cauchemar, j’imaginerais que mon patron m’avait aussi installé une chambre au bureau… Le charisme contagieux de Daniel Guéguen, son énergie et sa capacité à asséner des vérités fracassantes m’impressionnaient. Nous devînmes amis. Par moments, il me faisait irrésistiblement penser à ce personnage campé par Gérard Depardieu dans Le Sucre, affirmant crânement aux investisseurs affolés : « Messieurs, il n’y a plus de sucre ». Je n’avais surtout jamais rencontré quelqu’un qui ait autant conceptualisé le lobbying et la profession de lobbyiste.

Je raconte tout cela aujourd’hui, quelques 30 années plus tard, après avoir tourné la dernière page du livre Lobbyiste, révélations sur le labyrinthe européen, que vient juste de publier Daniel Guéguen aux éditions Anthémis. Ce livre m’a impressionné. Le lobbying est souvent incompris, décrié, sulfureux. On y voit une influence indue, un trafic quelconque, si ce n’est même une forme de corruption. Rien n’est plus faux et injuste en vérité. Je pense que le lobbying est nécessaire. Les décideurs, le parlementaire que j’ai été, ont besoin d’informations que leurs canaux habituels ne leur procurent pas. Le lobbyiste ne va pas faire la décision ou le vote, mais l’information qu’il communique peut être utile à cette fin. Cette information peut être d’origine industrielle et économique, mais aussi provenir du monde de la société civile, des ONG ou des syndicats. C’est au décideur, avec la distance nécessaire, de la prendre en compte ou non. Dans son livre, Daniel Guéguen raconte son parcours de lobbyiste, depuis le sucre jusqu’au cabinet European Public Policy Advisors (EPPA) où il travaille désormais, en passant par le COPA-COGECA, la représentation agricole européenne qu’il dirigea, et CLAN Public Affairs et PACT Europe qu’il créa. Il partage les leçons tirées de ses grands dossiers, de ses succès et de quelques échecs aussi.

Ce livre est le livre d’un Européen. Daniel Guéguen est un témoin privilégié de l’histoire communautaire des quarante années écoulées, un témoin fidèle et exigeant. L’opacité qui s’est emparée des cercles de décisions européens après le Traité de Lisbonne, entre actes d’exécution et autres trilogues abscons, il la décrit et la déplore. On a oublié les Européens, les gens, la vie, en rédigeant dans des cercles clos et dans l’entre-soi, une législation incompréhensible et difficile d’application. Les sujets ne sont pas plus techniques qu’avant, ce sont les mécanismes de décision qui sont plus compliqués. Les pages que consacre Daniel Guéguen à la saga Orphacol et à la bataille homérique qu’il mena aux côtés d’un petit laboratoire pharmaceutique pour faire valoir ses droits contre la Commission européenne et obtenir l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament orphelin sont proprement édifiantes. Comprendre les procédures jusqu’à leur plus fine granularité, connaître tous les décideurs (plutôt que le Commissaire), maîtriser le fond de son sujet et avoir une opinion personnelle sont autant d’atouts que Daniel Guéguen met en avant, dans son livre comme devant ses étudiants au Collège d’Europe. Le lobbying diplomatique du name dropping, des papiers creux et du baratin a vécu.

Le lobbying est-il éthique ? Cette question est l’un des fils conducteurs du livre et in fine de l’action de Daniel Guéguen tout au long de sa carrière professionnelle. Elle doit être posée. Je le rejoins sur l’idée de reconnaître la profession de lobbyiste autour d’un ordre, comme il existe par exemple un ordre des médecins ou un barreau pour les avocats. Des règles de déontologie doivent être adoptées, des obligations définies et leur application dûment vérifiée. Le lobbying doit pouvoir être évalué, y compris par ceux qui y font appel. L’appréciation portée par Daniel Guéguen sur l’inefficacité de nombre d’organisations professionnelles européennes, fédérations et autres, je la partage volontiers. Je partage aussi sa reconnaissance pour les stratégies d’influence des ONG et de la société civile. Il y a tant de choses à dire et le mérite du livre de Daniel Guéguen est de n’en oublier aucune. J’y retrouve la passion de Daniel pour la vérité, son souci de convaincre (à l’opposé de celui de plaire) et l’exigence intellectuelle de ne laisser rien au hasard, par facilité, paresse ou pudeur. Ce livre, s’il épouse un parcours de vie et en campe les récits parfois comme dans un film, ne sont pourtant pas des Mémoires, mais des anti-Mémoires. Car d’autres chapitres viendront encore, j’en suis sûr.

Au moment de refermer le livre, la conclusion lue, je n’ai pu réprimer un sourire, songeant aux anecdotes contées au gré des chapitres. Certaines sont croustillantes, d’autres font dresser les cheveux sur la tête. Depuis Brest et la rue de Siam, l’histoire de Daniel Guéguen est tout de même une sacrée aventure. Je me revois, assis en face de lui, dans un petit avion à hélice survolant la France en grève, en route vers la Bretagne un matin de décembre 1994. Nous allions à Pontivy pour l’assemblée générale de Breizh Europe. Dans le vacarme de l’avion pris par la tempête hivernale, je n’entendais pas qu’il finalisait, quelque part au-dessus de l’Orne ou de la Mayenne, son arrivée à la tête du COPA-COGECA avec le directeur-général de l’époque, André Herlitzka, assis près de lui. Il y a tant à apprendre de Daniel, et notamment saisir toutes les chances, ne jamais renoncer, ne rien s’interdire, ni de parler, ni encore moins d’agir. Il faut pouvoir, savoir anticiper les évolutions du monde et de l’Europe, penser et entreprendre sur le temps long, communiquer utilement et sainement, se former toujours. Quelque part, c’est aussi cela, le parcours d’un lobbyiste, curieux de tout et soucieux de partager jusque par l’écriture d’un livre, ce livre, dont je recommande sincèrement la lecture.

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Pour un débat public sur les choix énergétiques de la France

Dans le département du Cher, sur ma route, en avril 2021

Il y a quelques années, un ami qui se reconnaîtra à la lecture de ces lignes m’avait offert un joli livre de photographies sur le combat mené en 1980-1981 contre la construction d’une centrale nucléaire à Plogoff, dans le Finistère. J’en avais été très touché car ce combat-là fut pour beaucoup dans mon éveil citoyen. J’étais lycéen et Plogoff était tout près de chez nous, à Quimper. Je ne sais avec le recul ce qui me révoltait le plus, de la destruction immanquable du cadre naturel unique de la Pointe du Raz pour y implanter deux réacteurs ou du péril que le développement de cette énergie nous ferait courir. J’étais porté par l’idéalisme de mes 15 ans. A l’époque, c’est de la fin du pétrole dont on parlait, pas de réchauffement climatique. Que ferions-nous lorsqu’il ne resterait plus une goutte de brut ? L’alternative était entre l’atome et le vent, l’atome et le soleil. Et mes préférences étaient bien sûr pour le vent et pour le soleil. Le danger lié à l’exploitation des centrales nucléaires et de leurs déchets m’effrayait. Une autre chose me révoltait : la décision venue d’en haut, de Paris et d’un gouvernement lointain d’imposer le choix du nucléaire à la population, sans que son avis ne soit sollicité sérieusement, comme si son avis, d’ailleurs, ne devait aucunement compter.

C’était il y a plus de 40 ans. Le monde a tellement changé depuis. Et j’ai changé moi aussi, ou j’ai pris à tout le moins, âge aidant, la mesure de son évolution et des défis qu’il nous pose. Je n’aime toujours pas l’énergie nucléaire. J’ai consacré une part de ma vie professionnelle aux énergies renouvelables, en particulier à l’énergie solaire photovoltaïque. Je crois profondément en l’avènement des énergies renouvelables et en leur déploiement à grande échelle dans notre pays, en Europe et au-delà. Pour autant, je sais aussi qu’un scénario 100% renouvelables est à l’horizon des 20 prochaines années objectivement irréaliste. Or, un devoir s’impose à nous au nom de l’urgence climatique : sortir des énergies fossiles sans plus attendre. De deux périls, climatique et nucléaire, le plus imminent, le plus redoutable est bien le péril climatique. C’est lui qu’il faut combattre. On ne fera pas l’économie du nucléaire pour sortir des énergies fossiles. Les énergies renouvelables à elles seules ne pourront faire face à l’électrification considérable de nos usages rendue nécessaire par la fin des énergies fossiles en l’espace d’une génération. Je regarde ainsi l’énergie nucléaire comme une énergie de transition pour produire davantage d’électricité en émettant le moins possible de CO2.

Ce débat nous engage pour longtemps. Il est même l’un des plus structurants de ce siècle pour notre pays. Encore faut-il qu’il ait lieu et qu’il soit public, partagé, citoyen, ouvert à tous. Ce n’est pas faire injure à la vérité que de dire que ce n’est pas le cas, pas davantage que cela ne l’était déjà lorsque l’Etat entendait implanter envers et contre tout une centrale nucléaire à Plogoff. La question énergétique ne peut plus être tenue à l’écart du public, confisquée par certains milieux au motif qu’elle serait trop complexe pour être portée au jugement utile des Français. Je pense au contraire qu’un débat citoyen, constructif et profond doit être conduit pour rassembler une majorité de Français sur une trajectoire énergétique à long terme et sur les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir, y compris budgétairement. Récemment, le Président de la République a annoncé la construction de 6 EPR, en parallèle au déploiement renforcé des énergies renouvelables. La magnitude de ce choix est immense. Il soulève de nombreuses questions quant à ses mérites, quant à ses conséquences aussi, et en particulier son coût, alors même que l’EPR de Flamanville reviendra à près de 20 milliards d’Euros lorsqu’il entrera en service 12 ans après la date initialement prévue.

En fin de quinquennat, le choix peut interroger. Présenté ainsi, il reproduit le schéma de la décision lointaine. On est pour ou on est contre, il n’y aurait pas matière à débat, à tout le moins au-delà de l’élection présidentielle. C’est regrettable. S’il est légitime de vouloir prévoir le remplacement de réacteurs nucléaires vieillissants, il faut alors aborder également les sujets du démantèlement des centrales, de leur sécurité et du traitement des déchets. Et parler, « en même temps », de l’investissement tout aussi considérable à réaliser pour moderniser nos réseaux de transport d’électricité et les adapter au déploiement à grande échelle des énergies renouvelables et à leur intermittence et pour développer le stockage de l’énergie. Or, nous n’aurons pas les moyens de tout faire dans un contexte contraint de finances publiques, autant le reconnaître aussi. C’est de tout cela dont il faut pouvoir parler, avec gravité certes, mais avec sérénité aussi. J’ai la conviction qu’il existe en France un besoin d’appropriation de la question énergétique et une attente sincère, qui requièrent que l’on aborde ce sujet autrement que dans la fièvre d’un rendez-vous électoral, dans la transparence des faits, des chiffres et des choix possibles.

Un débat public, réalisé à l’échelle du pays et de ses territoires, en prenant à cette fin le temps nécessaire, doit pouvoir y conduire. Il n’y a pas de fatalité à ce que la question énergétique radicalise ou qu’elle clive, à ce qu’elle oppose vainement les tenants du nucléaire et des énergies renouvelables ou bien les soutiens de l‘éolien terrestre et ses détracteurs. Le débat public est une méthode, il est une construction pas à pas d’un consensus inédit ou d’un rassemblement qu’il faut vouloir aller rechercher sur la question énergétique. Cela vaut par exemple pour l’éolien offshore, cela vaut aussi pour le déploiement de grands parcs solaires terrestres en lien avec la production agricole. Il y a derrière ces questions et tellement d’autres une acceptabilité à forger sur ce qu’il convient de décider et de faire ensemble pour réussir la sortie des énergies fossiles. Plus que tout, de tous les côtés, il faut vouloir convaincre autant que se laisser convaincre. C’est ce qui doit asseoir toute la légitimité et la profondeur des choix énergétiques à venir. Cet effort-là est nécessaire. Et peut-être même que le résultat d’un tel débat, s’il était engagé et réussi, pourrait alors être soumis au vote des Français, non à l’occasion d’une élection, mais d’un référendum, convoqué à cette fin, comme l’étape ultime d’un projet engageant pour longtemps notre pays.

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