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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Mich’Du, le foot et les saveurs de l’enfance

Michel Kaham, un immense joueur camerounais et … une légende du football quimpérois

Comme tant d’autres amoureux du football, j’ai été touché par la disparition de Diego Maradona la semaine passée. Son talent avait enchanté tout ce que la planète du ballon rond comptait de passionnés dans les années 1980. Le but du siècle en quart de finale de la Coupe du Monde de 1986 au Mexique contre l’Angleterre est devenu mythique, faisant presque oublier l’autre but, celui de la « main de Dieu ». On pleure un champion, une légende. Sans doute pleure-t-on aussi un peu de sa jeunesse. Les années 1980, c’était il y a longtemps. Les héros ont 60 ans et plus. Tout à ma nostalgie, je me suis demandé quelles avaient été les plus belles émotions de ma vie de footeux. Était-ce Maradona ? Ou bien Platini, les Verts de Saint-Etienne, Zidane et la Coupe du Monde de 1998 ou, plus près de nous, la seconde étoile conquise en Russie par Mbappé, Griezmann, Pogba et les autres ? La vérité, tout réfléchi, c’est que le plus grand bonheur était finalement bien plus proche de moi, à Quimper, là où j’ai grandi. C’était dans un stade ouvert à tous les vents, et notamment celui – redoutable – venu du nord, le stade de Penvillers.

J’ai l’impression d’être né avec ce stade. En réalité, je l’avais devancé de quelques années, faisant même mes premières armes de footballeur poussin sur le précédent pré quimpérois : l’antique stade de Kerhuel. Penvillers m’apparaissait immense avec sa grande tribune dressée au-dessus de la piste d’athlétisme. Les soirs de match, dans la nuit noire, on l’apercevait de loin, illuminé de mille feux sur la colline de Kerfeunteun. Quand Quimper se drapait dans l’obscurité, il devenait le phare de la ville. Notre voiture roulait vers le stade, mon père au volant. Nous allions voir jouer le Stade Quimpérois. En Division 2, parfois aussi en Division 3. On ne parlait pas alors de Ligue 2 ou de National. Les adversaires, c’était Besançon, Limoges, Blois ou Nœux-les-Mines. Autant de belles équipes oubliées aujourd’hui, comme le Stade Quimpérois lui-même d’ailleurs. On se pressait aux guichets. Il fallait courir vite vers la tribune populaire, croisant parfois les joueurs revenant de l’échauffement sur le terrain annexe. Le lever de rideau s’achevait. Un air d’accordéon, le même durant des années, annonçait l’arrivée imminente des équipes.

Le Stade Quimpérois n’a jamais gagné de trophée, jamais connu la montée en Division 1, ce fol espoir que je nourris si longtemps. Pas de tour d’honneur, de fête dans les rues de la ville. Où était donc mon bonheur ? Il était dans le charisme des joueurs, de ces types que je voyais se battre mois après mois, année après année dans le froid et le vent, parfois sous la pluie, depuis ma place dans la tribune populaire. Nous étions au milieu des années 1970. J’avais 10 ans. Dans la surface de réparation rodait un avant-centre à l’ancienne, Jacky Castellan. Il ne touchait pratiquement aucun ballon et l’un des rares qui lui parvenait finissait souvent au fond des filets adverses. Castellan avait joué en Division 1, comme quelques autres gloires de l’équipe. Je me souviens de Jose Balducci, un Argentin facétieux surnommé « Chien de luxe » car il roulait par terre au moindre tacle. Il y avait aussi le gardien de but Jean-Noël Dusé, qui se signait avec une motte de terre à l’entrée sur le terrain. Et un joueur de chez nous, Bernard Huitric, surnommé « Le muscadet » tant il était blanc, qu’une terrible blessure au genou priva cruellement d’une carrière prometteuse.

Mais la star, car il y en avait une, était un joueur venu de loin, des pays chauds disait-on alors. C’était Michel Kaham, notre arrière-droit, arrivé un jour d’été 1975 de Yaoundé à Quimper. Les supporters l’avaient prestement baptisé « Mich’Du ». En breton, cela veut dire « Michel le noir ». Je ne sais si ce surnom tout en affection serait encore politiquement correct de nos jours. La Bretagne du foot il y a 40 ans, c’était des équipes plutôt homogènes et la différence de Mich’Du tranchait. Mais ce qui tranchait encore le plus, c’était ses combats sur le côté droit, les corps à corps homériques en défense et surtout ses montées rageuses, deux ou trois fois par match, qui faisaient lever tout le monde dans la grande tribune. Penvillers adulait Mich’Du. Il s’en allait à longues enjambées le long de la ligne de touche, tout en profondeur, laissant les adversaires épuisés derrière lui, avant de centrer puissamment. Un soir, il repiqua par surprise vers le centre et décocha un tir de ouf qui finit au fond. Mich’Du avait marqué et le stade était debout. La clameur fut immense. Les gens s’embrassaient. C’est comme si nous avions gagné la Coupe du Monde. J’adorais Mich’Du.

Mich’Du était une perle par son talent, son charisme et sa grande gentillesse. Comme toutes les perles, nous avions peur de la perdre. Il était un arrière qui faisait le bonheur de tout un stade. Après deux saisons, il partit pour Tours. J’en eus le cœur brisé et tant d’autres aussi. Avec mon père, nous comprenions qu’il aille jouer ailleurs, mais il nous manquait tant. Nous en parlions parfois, comme si l’on prenait des nouvelles d’un vieil ami. France Football nous tenait informés. Une ou deux fois, il revint avec sa nouvelle équipe jouer à Penvillers. Le voir dans un autre maillot que blanc et noir nous faisait tout bizarre, mais nous l’avions ovationné aussi fort que possible. Mich’Du fit aussi une saison en Division 1 dans le nord, à Valenciennes. Reste que les soirs de match sans lui n’avaient plus la même saveur. Castellan mettait moins de buts, Balducci roulait toujours dans les surfaces de réparation. Les saisons passèrent. Il y avait moins de folie, de grandes chevauchées. La grande tribune ne se levait plus guère. Jusqu’à ce jour de la fin du printemps 1981 quand une rumeur folle se répandit comme la poudre : Mich’Du revient !

Et Mich’Du revint en effet. Sans doute notre petite ville avait-elle gardé une place à part dans son cœur. Comme il en avait conservé une, très grande, dans le nôtre. Les longues courses sur le côté droit reprirent, comme avant. La saison, malheureusement, vira au désastre et le club termina dernier, plongeant en Division 3. Un grand moment, cependant, nous attendait encore : le graal, la Coupe du Monde en Espagne ! Car Mich’Du allait la jouer. Le Cameroun s’était qualifié pour la première fois de son histoire. Pour nous à Quimper, c’était à travers Mich’Du comme un honneur par procuration. C’était aussi le moment de lui dire au revoir car nous savions qu’il partirait, cette fois-ci définitivement, de l’autre côté de l’Atlantique, pour achever à Cleveland sa carrière de joueur. Un soir de juin 1982, nous le vîmes apparaître à la télévision au milieu des Lions Indomptables. Le Cameroun allait affronter le Pérou. Mon père et moi étions tellement émus. Combien n’avons-nous pas été sans doute, à Quimper, à nous dire, écrasant une petite larme : « Putain, Mich’Du ! ». Et à être si fier de le voir jouer, y compris contre l’Italie, le futur vainqueur de cette Coupe du Monde.

C’était il y a si longtemps. J’y repense parfois. Au Stade Quimpérois, à Penvillers et à Mich’Du. La légende s’écrivait sous mes yeux, belle et simple. Le football, c’est d’abord du bonheur. J’ai encore le frisson lorsque je repense à la clameur, à cette joie qui rassemblait et transportait. Il y a un an, assistant à Quimper à l’assemblée de l’association « Produit en Bretagne », j’avais un œil nostalgique pour le stade de Penvillers, de l’autre côté de la route. C’était un jour triste et gris. La grande tribune semblait à l’abandon, comme un grand vaisseau vide. La réunion finie, je m’étais faufilé par une porte entrouverte et j’étais allé à ma place dans la tribune populaire. Seul dans le stade, face à ce terrain sur lequel on ne joue plus guère, j’entendais le vent souffler en tempête. Il n’y a plus de grands soirs, plus de lumière, plus de Stade Quimpérois. La roue a tourné et la vie avec elle. J’étais resté longtemps, à la recherche de mes souvenirs et du monde d’avant. Personne ne m’avait chassé ni vu. C’est ce foot-là que j’ai tant aimé. Sans rien gagner, on pouvait être heureux et se prendre à rêver. Je l’ai tant fait. C’était Quimper, un maillot gwen ha du, une belle histoire.

A ma place dans la tribune, 40 ans après

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Passions mosellanes

Longtemps, la Moselle a été pour moi une petite pièce sur le puzzle de la France par départements que j’avais reçu le jour de mes 7 ans. Je me souviens encore de la couleur orange de cette pièce, du numéro 57 et du nom de la ville de Metz, qui apparaissait comme la préfecture. Du Finistère et de Quimper, la Moselle et Metz étaient loin. La route des vacances ne passait pas par là-bas. L’apprentissage de l’histoire, puis l’économie et la crise de la sidérurgie mirent peu à peu la Moselle sur ma carte à l’âge de l’adolescence et du lycée. Et un match de foot aussi, qui vit le club de mon cœur, le Stade Quimpérois, celui dont je portai le maillot gwen ha du (blanc et noir en breton) avec tant de fierté, sombrer un soir du printemps 1988 au Stade Saint-Symphorien dans un quart de finale de Coupe de France face au FC Metz, le futur vainqueur de l’épreuve. Mais en Moselle, je n’étais encore jamais allé et je crois bien que c’est en 1992, roulant dans ma vieille 2 CV en direction de Luxembourg et du stage qui m’attendait à la Cour de Justice européenne que j’y fis mon premier passage. J’étais passé par Thionville. J’avais vu aussi la vallée de la Fensch.

La Moselle m’est depuis devenue familière. J’y suis retourné souvent, poussant vers l’est du département et vers la frontière avec l’Allemagne. Il y a près de 15 ans, chargé d’une mission pour mon entreprise américaine, j’avais passé un petit temps à étudier l’idée de construire à Saint-Avold une usine de fabrication de panneaux solaires. Elle aurait été la plus grande de France. C’était un investissement de 100 millions d’Euros. Le choix s’était porté sur une autre région, mais il ne s’était pas fallu de grand-chose. Cela m’aurait plu que le projet se fasse en Moselle. L’énergie du futur dans un territoire que le charbon et la sidérurgie ont tellement façonné, il y aurait eu là une belle histoire à écrire et une aventure industrielle formidable à faire vivre. Ce qui m’avait touché, ce qui me touche toujours, c’était les gens rencontrés, la diversité des Mosellans, leur manière de parler de leur terre industrielle, marquée de tant de combats du monde ouvrier, et d’espérer qu’un nouveau chapitre puisse s’y écrire. Tout cela m’allait droit au cœur, économiquement, politiquement, mais c’est encore trop rationnel. Cela m’allait au cœur humainement.

Je raconte tout cela parce que je viens de tourner la dernière page d’un roman qui m’a laissé groggy. Son titre est « Ce qu’il faut de nuit » et son auteur Laurent Petitmangin. L’histoire débute dans le 54, mais le foot est dans le 57 et la trame du livre en dépend. C’est la Lorraine et c’est la Moselle. Il y a comme cela des bouquins que l’on prend et que l’on ne lâche plus, qui consument de l’intérieur, comme s’il fallait se cramponner aux pages et ce fut le cas pour moi. Ce livre est d’une sensibilité rare. C’est l’histoire d’un père seul avec ses deux enfants après la mort de la maman, un papa qui se bat pour eux trois, entre le travail, l’école, la maison et le foot. Un gars simple, attaché aux valeurs de la gauche et qui, quelque part, y croit pourtant de moins en moins, un gars qui, surtout, comprend un jour que son fils Fus (de Fussball), avec son bandana et sa croix celtique, file vers une autre rive. Ce roman m’a pris aux tripes car il confronte les convictions et l’amour paternel, ce déchirement intime, cette idée aussi que l’on peut et doit aimer malgré tout. Il y a dans ce récit une force incroyable, une émotion qui saisit à la gorge et qui demeure.

« Ce qu’il faut de nuit » est un roman, une fiction, et pourtant, j’ai vécu sa lecture comme un témoignage. De la même manière que j’avais perçu il y a deux ans « Leurs enfants après eux », le roman qui valut à Nicolas Mathieu le Prix Goncourt. J’ai vu comme une correspondance entre ces deux livres qui ont la Moselle en partage : la même interrogation sur le sens de la vie, l’avenir, la réalité brute qui rattrape le peu de rêves, le désenchantement, le déterminisme social et la tentation de fuir par tous les chemins de traverse. C’est à la fois sombre et lumineux, subtil et vif. Les personnages sont attachants, bouleversants, malgré leurs différences, sociales ou générationnelles. Est-on condamné à galérer, à ne croire en rien, à une vie triste et amère, à tout perdre avant même d’avoir vécu, à la précarité, à l’abandon et à la rage ? Ces deux livres dressent une fresque sociale rude et réaliste qu’il faut vouloir voir. Elle m’a rappelé une lecture plus ancienne, celle du livre d’Aurélie Filippetti, « Les derniers jours de la classe ouvrière », un livre plus âpre, plus militant aussi, mais qui in fine racontait la même interrogation sur l’avenir et la souffrance de ne pas en avoir.

Un roman m’a renvoyé vers un second, puis vers un troisième. Et de loin en loin, je me suis retrouvé devant mon écran avec l’envie irrésistible d’en parler et de parler de la Moselle. Une terre est-elle perdue, condamnée à l’atavisme et à la peine, parce qu’hier ne reviendra pas ? Je ne le crois pas. La réalité que ces livres racontent est bien vraie et il faut l’entendre. Comme l’est aussi la volonté de faire qui m’avait tant séduit il y a 15 ans. Et je ne sais plus très bien ici si c’est le lecteur, l’ancien cadre d’industrie, le député d’avant ou le petit entrepreneur que je suis devenu qui l’écrit. Sans doute tout le monde à la fois. Il faut donner espoir, n’ignorer aucune souffrance, ne renoncer à rien, entreprendre et entraîner. Ces allers et retours littéraires, économiques, politiques et humains m’ont rendu la Moselle plus chère encore, comme une terre de multiples passions envers laquelle il faut agir. Quand on referme un livre, le cœur conquis, viennent les envies d’après. Comme celle d’aller en Moselle prospecter, écouter, imaginer. Quelqu’un, Marie-Jo Z., m’y avait vu passer au début de l’année. Quand le virus battra en retraite, il sera temps de reprendre la route vers Metz et plus loin.

Un clin d’œil à mes amis mosellans, à Marie-Jo bien sûr, et aussi à Teresa, Stéphane, Francine, Michel, Christophe et les autres.

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Protéger la liberté d’informer

Image par Michal Kryński de Pixabay 

Comme bien d’autres citoyens, je suis à distance les débats parlementaires sur la proposition de loi dite de « sécurité globale », actuellement à l’Assemblée nationale où le vote en première lecture interviendra demain mardi 24 novembre. Le sujet est fort car la demande de protection est réelle dans notre société. Et dans ce cadre, un infini respect est dû aux forces de l’ordre dont l’engagement auprès des Français et pour les Français est plus que jamais déterminant et précieux. Je ne serai jamais de ceux qui les contestent par idéologie ou instruisent à leur égard un quelconque procès d’intention. Protéger, c’est aussi et en effet protéger les forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions. Ceci, cependant, doit se faire dans le cadre des droits et libertés consacrés par la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. Or, la proposition de loi en cours de discussion soulève de ce point de vue une sincère interrogation. En clair, je ne crois pas qu’il faille créer un nouveau délit dans la loi du 29 juin 1881 sur la liberté de la presse pour protéger les forces de l’ordre.

De quoi s’agit-il ? De punir d’un an de prison et de 45 000 Euros d’amende le fait de diffuser des images d’un policier national ou municipal ou d’un militaire « dans le but manifeste qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique ». La rédaction de l’article 24 de la proposition de loi et son esprit aussi me paraissent heurter de front la liberté fondamentale d’informer. Comment en effet caractériser ce « but manifeste », cette intention ? Quelle interprétation lui donner ? C’est sur les actes que l’on sanctionne, pas sur l’intention. Sans méconnaître l’objectif de protection des forces de l’ordre dans l’exercice de leurs fonctions, que j’accepte volontiers, il y a là pour moi une rédaction suffisamment imprécise pour que soit constituée une atteinte disproportionnée à la liberté d’informer. En d’autres termes, l’article 24 qui, comme le reste de la proposition de loi n’a pas fait l’objet d’un avis du Conseil d’Etat, encourt le risque de la censure par le Conseil constitutionnel. Ce serait une erreur, dès lors, de l’adopter malgré tout.

Les journalistes ont une éthique professionnelle. Ils travaillent pour informer, le plus librement et complètement possible. Leur engagement est fondamentalement antinomique avec l’intention de nuire apparaissant dans la rédaction de l’article 24, au point que l’on pourrait se dire qu’il ne les concerne pas. C’est d’ailleurs ce que le gouvernement a tenté d’expliquer en modifiant par amendement in extremis la rédaction de l’article 24 avant son adoption par l’Assemblée nationale le 20 novembre. L’expression « sans préjudice du droit d’informer » a en effet été rajoutée. La crainte demeure, cependant, que cet article puisse alimenter, une fois entré en vigueur, des situations ou comportements restrictifs de la liberté de filmer et du travail des journalistes-reporters d’images lors d’interventions des forces de l’ordre. De tels dérapages ont pu déjà ponctuellement se produire, malheureusement. La liberté de filmer doit rester totale. Ce d’autant plus que le droit permet déjà, sans qu’il soit besoin de le modifier, de sanctionner l’utilisation malveillante d’une vidéo.

C’est là précisément que le débat actuel est interpellant. La loi ne peut être bavarde ou source de confusion, volontaire ou pas. Sur ce sujet en particulier, il faut pouvoir légiférer sereinement, clairement et plus que tout utilement. Ou s’en abstenir si ce n’est pas utile. Comment l’obligation de floutage des visages de policiers a-t-elle pu apparaître dans le débat à l’initiative du Ministre de l’Intérieur alors que la proposition de loi et les rapporteurs parlementaires n’en faisaient pas état ? Et pourquoi le Ministre a-t-il souhaité que les journalistes doivent à l’avenir prévenir les autorités à l’avance avant de couvrir des manifestations ? Ce sont des développements et positions qui contreviendraient clairement à la liberté d’informer et qui inquiètent légitimement. L’exercice de l’information dans une société de liberté et de responsabilité ne peut être encadré, coaché ou contrôlé. La presse, sa liberté, son indépendance et son travail doivent être respectés. C’est un contre-pouvoir décisif et précieux dans nos démocraties.

J’aime la presse et les journalistes. J’ai eu la chance de travailler un peu dans un journal au début de ma vie professionnelle. Surtout, les années que j’ai passées à l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe m’ont conduit à suivre attentivement la liberté d’information dans les pays où elle est battue en brèche, à échanger avec des journalistes et directeurs de rédaction passionnés, cherchant juste à faire leur métier contre des pouvoirs hostiles ou menaçants. Loin de moi l’idée de suggérer que la France prendrait ce chemin-là, mais il faut néanmoins vouloir rappeler que la liberté de la presse et des médias est fragile partout et qu’elle reste in fine un combat de tous les jours. Quand divers obstacles se dressent sur la route de l’information, le risque est bien souvent celui du renoncement et de l’autocensure, et rien n’est plus préjudiciable. Protéger ne doit pas conduire à rogner une liberté, qu’il s’agisse de protéger les journalistes ou les forces de l’ordre. La sécurité et la liberté ne s’opposent pas, elles doivent progresser ensemble.

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Permettre le vote anticipé à toutes les élections


Matériel de vote anticipé pour les élections de juillet 2020 au Parlement de Galice

Les élections régionales et départementales devaient avoir lieu en France en mars 2021. En raison de la pandémie, elles seront finalement repoussées au mois de juin 2021, le gouvernement ayant choisi de suivre la recommandation faite en ce sens par l’ancien Président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré et de présenter au vote du Parlement un projet de loi qui la mette en œuvre. C’est la décision la plus juste, le précédent des élections municipales de mars dernier ayant montré combien le contexte de crise sanitaire pouvait alimenter dramatiquement l’abstention. Or, la participation électorale est une donnée importante, critique même. Les enjeux des élections régionales et départementales sont conséquents pour l’avenir de nos territoires. La légitimité des assemblées et des exécutifs qui seront mis en place l’est également. Plus la participation sera forte, mieux ce sera et s’il faut pour cela patienter 3 mois de plus, faisons-le. Une campagne doit pouvoir avoir lieu qui permette à chacun des projets de se confronter. Le scrutin doit pouvoir être organisé sereinement selon un compte à rebours qui donne confiance aux électeurs et aux candidats.

Il n’en reste pas moins que le report de ces élections interroge plus largement pour l’avenir sur l’exercice de la démocratie en situation de crise. On ne peut confiner l’expression du suffrage et la réponse ne peut être systématiquement le renvoi des élections à une date ultérieure lorsque survient une difficulté importante. La prolongation par la loi d’un mandat en cours d’exécution relève toujours de l’anomalie démocratique et cela doit le rester. Le mérite de ce débat sur le renvoi des élections régionales et départementales à juin 2021 aura été d’ouvrir une autre réflexion, celle-ci consacrée au vote par correspondance ou, terme plus ajusté, au vote anticipé. Il faut s’en réjouir. Si je comprends que la mise en place d’un vote anticipé pour les élections de mars prochain aurait été matériellement redoutable à organiser à une poignée de mois de distance seulement, je comprends beaucoup moins en revanche les propos péremptoires ou définitifs à l’égard du principe même du vote anticipé. Ils ne me convainquent pas. Des Etats de grande tradition démocratique ont su instaurer avec succès le vote anticipé, pourquoi donc la France ne le pourrait-elle pas ?

Tout repose sur la sécurisation du vote anticipé et sur la simplicité de ce mode d’expression du suffrage dans le regard de l’électeur. Il n’y a pas de fatalité à ce que la solution relève de l’usine à gaz ou de la fraude à grande échelle. Convoquer depuis 50 ans les mêmes histoires recuites de votes étranges survenus en Corse ou ailleurs pour condamner par principe le vote anticipé n’est plus acceptable. Le droit électoral français est corseté par toute une série de totems, pour certains antédiluviens, devenus in fine préjudiciables pour la participation électorale. Le monde a changé et les méthodes de campagne électorale avec lui. Songeons par exemple à ce que l’apparition des réseaux sociaux a pu apporter à la mobilisation politique ces dix dernières années. Dans ce contexte et pour de multiples raisons, les électeurs français d’aujourd’hui sont certainement plus prêts à considérer un vote anticipé que ne l’étaient les électeurs d’il y a une ou deux générations. Et si le rendez-vous électoral d’un dimanche doit rester la base, l’expression du suffrage avant ce même dimanche doit pouvoir aussi être une possibilité pour les électeurs qui le souhaitent, sans avoir à en justifier les raisons.

La récente élection présidentielle américaine a mis en lumière la valeur du vote anticipé. La plus grande participation électorale de l’histoire des Etats-Unis a reposé, entre autres, sur l’utilisation massive du vote anticipé par des électeurs que le contexte de crise sanitaire dissuadait d’aller jusqu’au bureau de vote le mardi 3 novembre et qui ne l’auraient sans doute pas fait malgré tout leur intérêt pour le scrutin. N’en déplaise à Donald Trump, aucun de ces suffrages n’a été annulé à ce jour, les experts électoraux saluant même à l’inverse les élections les plus sûres de l’histoire américaine. Prenons exemple également du vote anticipé pratiqué en Allemagne depuis plus de 60 ans. Lorsque le Chancelier Gerhard Schröder l’avait emporté au finish de 6 000 voix sur tout le pays contre son concurrent Edmund Stoiber en 2002, personne n’était venu affirmer que cette très faible avance était illégitime parce que le vote anticipé y avait contribué. Aux dernières élections au Bundestag en 2017, ce sont près de 30% des électeurs allemands qui avaient voté par anticipation, un chiffre chaque fois plus élevé, preuve de la confiance qu’ils accordent à ce mode d’expression du suffrage.

Mon épouse espagnole vote depuis l’étranger aux élections dans son pays. Elle reçoit à la maison le matériel électoral, les enveloppes à code barre et les bulletins de vote. Elle fait son choix, glisse les enveloppes les unes dans les autres et renvoie le tout à l’Ambassade d’Espagne, qui fera parvenir les enveloppes vers le bureau de vote concerné en Espagne. Le système est sûr et compréhensible. Il concerne les Espagnols de l’étranger, mais aussi et surtout les Espagnols en Espagne. Comment y avoir recours ? En introduisant simplement une demande de vote anticipé auprès des autorités compétentes. Ce moyen de vote permet d’écarter les barrières de toute sorte, qu’elles soient géographiques, générationnelles, technologiques ou sanitaires. Tout citoyen qui veut voter le peut concrètement. Il existe ainsi une richesse d’exemples chez nombre de pays partenaires dont la France aurait mérite à s’inspirer pour un exercice sain de «benchmark » électoral. Cet exercice est nécessaire et il serait heureux que la représentation nationale ose s’en charger, fusse au grand déplaisir du Ministère de l’Intérieur. Sur un tel sujet, c’est au Parlement de prendre ses responsabilités.

Ne rien rejeter, ne rien copier non plus, imaginer en tout état de cause le possible, tel doit être l’objectif. Des difficultés objectives peuvent exister, moins tant par le risque de fraude – l’électeur français ne peut être présumé tricheur – que parce que nos modes de scrutin majoritaire, uninominaux et plurinominaux, reposent sur deux tours séparés par une semaine seulement, à l’exception de l’élection présidentielle. Sans remettre en cause ces modes de scrutin, il pourrait être possible d’allonger à deux semaines de distance l’écart entre les deux tours, à l’instar de l’élection présidentielle, ce qui autoriserait plus facilement l’organisation d’un vote anticipé qu’un délai d’une semaine rendant en effet aléatoire l’acheminement en temps utile du matériel de vote auprès des électeurs qui en auraient fait la demande. Je regrette que le rapport Debré tire un enseignement général de la difficulté du vote par correspondance postale autorisé exceptionnellement pour les élections législatives des Français de l’étranger. Ces difficultés s’expliquent dans un contexte particulier, auquel des garde-fous auraient permis au demeurant de répondre.

Notre vie démocratique doit s’adapter aux risques et opportunités de notre temps et rechercher toujours la participation électorale la plus élevée. Voter est un devoir civique. C’est un exercice dont il faut rappeler l’importance et la solennité aussi. Il n’est pas anodin. Tant de citoyens ont donné leur vie pour pouvoir conquérir le droit de vote. Et tant de citoyens d’aujourd’hui, de ce début de XXIème siècle, ne l’ont toujours pas, vivant sous le joug de régimes autoritaires, où leurs droits sont piétinés et leurs libertés ignorées. Les élections sont importantes. Redonner foi en l’exercice du suffrage commence par faciliter la participation. Chaque voix compte, chaque voix doit être sécurisée. Le vote anticipé est une manière simple de prendre part au rendez-vous d’un pays, d’une région ou d’une commune, au rendez-vous d’un destin. J’espère que le débat qui s’est ouvert à la faveur du renvoi des élections régionales et départementales à juin 2021 ne s’éteindra pas et que la proposition d’introduction du vote anticipé en France figurera au programme des candidats aux rendez-vous électoraux du printemps 2022. Il le faut.

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Le temps qui reste

Il y a quelques jours, face à la mer sur la côte bigoudène, j’ai soufflé les bougies sur le gâteau d’anniversaire préparé par mes enfants. L’instant était heureux et leur attention aussi. La période que nous traversons depuis des mois est suffisamment inquiétante pour que ces petits moments de bonheur soient vécus pleinement. J’ai adoré. Le ciel menaçant s’était déchiré, laissant entrevoir un beau soleil d’automne. Nous étions confinés, seuls avec l’océan et les mouettes. A quelques mètres de nous, la plage attendait nos pelles et nos seaux pour le château de sable. Mon gâteau avait beaucoup de bougies. La vérité est que les années filent. Se retourner donne parfois le vertige. Il m’arrive de me dire que tout a passé si vite. J’ai l’impression que tant de choses et de souvenirs ne sont pas si lointains. Le temps, pourtant, est là pour me démentir. C’est le fil de la vie. Au panthéon de ma mémoire, les jours heureux s’imposent et avec eux le sourire et les rires. La tristesse et les regrets vont à ceux des miens qui ne sont plus. Parfois, je les revois au détour d’un rêve. Ils ne sont pas loin. Si la machine à remonter le temps existait, j’aimerais faire un saut de temps à autre pour les retrouver, emmenant avec moi mes enfants pour qu’ils fassent connaissance. Mais comme elle n’existe pas, je leur raconte mon histoire, mes histoires. Et un jour peut-être le feront-ils à leur tour.

En 1969, John Denver chantait “Today is the first day of the rest of my life”. Et il ajoutait juste après: “I wake as a child to see the world begin”. La chanson a largement vécu, mais ses paroles demeurent justes et universelles. Chaque jour est un nouveau départ. Et le temps qui reste est à vivre pleinement pour soi, pour les siens, pour les projets que l’on nourrit, pour les passions et les causes, les idées et les rêves. Je conserve en moi la vocation de l’intérêt général. Eloigné de l’action publique, je la vis aujourd’hui différemment d’avant. Les cours de droit que j’anime sont un dialogue avec la nouvelle génération autour des périls de notre temps, entre crise climatique et pandémie. Le tableau est sombre et je mesure souvent, au détour d’une phrase, l’inquiétude, l’angoisse ou la peur taraudante de ces jeunes face à l’avenir. Que reste-t-il de l’idée de progrès ? Ces moments me touchent, me déstabilisent parfois, me motivent toujours. Je m’efforce de restituer la valeur du droit et de la liberté, le sens de la justice et plus que tout la force de l’engagement. Je crois en la société. Nous ne sommes pas qu’une collection d’individus, plus ou moins généreux, plus ou moins altruistes. Nous sommes d’abord faits d’émotions et de convictions, qui peuvent (et doivent) trouver par les mobilisations une expression, un chemin et une réalisation.

L’une des choses qui me frappent le plus ces dernières années est l’idée de plus en plus répandue de ne compter pour rien, de n’être qu’un pion parmi d’autres, de n’avoir aucun droit, d’être condamné à subir. Toute la crise de la démocratie est ici résumée. Cette idée nourrit le désenchantement, à moins qu’elle n’en procède aussi. C’est sur ce terreau que prospèrent les complotismes en tout genre et les populismes, à droite comme à gauche. On ne peut balayer cette souffrance d’un revers de main en prétendant qu’elle n’existerait pas. Elle est là, elle est un flot montant. La démocratie ne se résume pas à l’organisation d’élections, elle doit reposer sur un dialogue sincère et fécond entre les citoyens, sur le respect que l’on se doit à chacun. Et ce respect, c’est écouter l’autre, valoriser sa parole, construire le consensus et la volonté d’aller de l’avant ensemble. Demain, dans ce temps qu’il me reste, j’aimerais travailler à cela, sur la pertinence et l’efficacité du débat public. Je suis attaché au droit de savoir (« the right to know »), à la concertation active, à l’association utile et fédératrice de chacun à la décision publique. Je crois en la pertinence des enquêtes publiques et des projets citoyens, non pour contester une quelconque autorité, mais pour en éclairer les choix, les amender ou les compléter et en asseoir finalement la légitimité.

La défense des droits est un autre combat, qui s’inscrit aussi dans la défense de la démocratie malmenée. Défendre les droits, c’est lutter contre l’arbitraire, les atteintes à la séparation des pouvoirs, les injustices, toutes les injustices, petites et grandes. Rien ne sape davantage la confiance en la démocratie que le sentiment de ne pas être défendu, d’être laissé seul avec ses difficultés, sa souffrance ou sa rage. Toute personne doit pouvoir être soutenue, aidée, considérée. J’agissais ainsi lorsque j’étais député. Ce devoir m’habite toujours. Un travail immense doit être conduit pour un accès facilité à la justice et contre la lenteur décourageante de celle-ci. J’admire le travail des avocats. Sans eux, il n’y aurait pas d’Etat de droit. Sans les journalistes, les lanceurs d’alerte et les militants des droits non plus. Et c’est précisément pour cela que la tentation d’en limiter l’action, si ce n’est parfois de les réduire au silence existe, parce que les contre-pouvoirs dérangent. Combien d’avocats et de journalistes, jusque dans des pays proches de nous par la géographie, ont-ils connu la détention, les menaces, l’intimidation, la violence ? Beaucoup, malheureusement. Les défenseurs des droits sont précieux. Il faut les protéger et conforter leur action, parce qu’ils sont les vigies actives de notre démocratie dans un monde incertain. Cette cause-là est essentielle, également.

Cela en fait des défis pour le temps qui reste. Il faut souhaiter qu’il soit long. Et aussi qu’il fasse de la place aux petits bonheurs personnels, aux rêves d’enfant, aux projets simples ou un peu fous. Je n’ai plus trop envie de traverser la Manche en pédalo, une idée de mes jeunes années… Ce ne serait guère raisonnable comme père de famille ! Mais tant d’autres choses me tentent que j’aimerais réaliser. Je voudrais retrouver l’Amérique, 30 ans après ma vie californienne, et la faire découvrir à mes enfants. J’aimerais prendre à pied le chemin de Saint-Jacques de Compostelle depuis Vézelay et y aller d’une traite, comme une quête de soi et une découverte de l’Europe éternelle. Je voudrais aller voir le Grand Nord, étudier la grammaire française, reprendre mes cours de littérature allemande et portugaise, arpenter la Provence sur les traces de Marcel Pagnol, grimper à vélo les plus grands cols du Tour de France, passer du temps au bord de l’océan, voir de beaux matchs de football dans les mythiques stades européens, descendre le Danube et remonter la Loire, me passionner pour les ours dans le poumon vert de l’Europe que sont les Carpates, voir mes amis, lire beaucoup de livres, en écrire aussi. Vaste programme ! Des idées et des rêves, il y en aura toujours. Le temps qui reste ne sera pas triste. Il sera fort et juste. Il est à venir.

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