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Des cartes et des rêves

Il y a bien longtemps, le jour de mes 7 ans, une crise d’appendicite me valut la première hospitalisation de ma vie. A l’époque, le tarif était une bonne semaine loin de la maison. C’était sérieux. J’étais un petit bonhomme sensible et je me souviens encore d’avoir pleuré à chaudes larmes lorsque le médecin appelé par mes parents indiqua qu’il nous faudrait prendre au plus vite le chemin de la clinique. Je ne savais pas ce qui allait m’arriver. Le lendemain matin, après l’opération et la sortie de l’anesthésie, je découvris près de mon lit un cadeau qui allait marquer ma vie : un puzzle de la France par département. Durant ma longue semaine de clinique, je construisis plusieurs fois par jour mon puzzle, apprenant les numéros minéralogiques des départements et le nom des préfectures. Des décennies après, je me souviens encore des couleurs de chacune des pièces et des illustrations qui les accompagnaient, comme la petite bigoudène sur la pièce de mon Finistère natal.

Il y a des cadeaux fondateurs et celui-ci fut l’un des plus beaux de mon enfance. Je l’ai gardé précieusement, veillant à ce qu’aucune pièce ne disparaisse. Quelques mois après, un puzzle de l’Europe apparut à son tour. Il avait moins de pièces, mais il était intriguant. En effet, je découvrais pour la première fois des noms de pays qui m’étaient inconnus et une réalité géographique nouvelle, l’Europe. De mes départements français, je passais les frontières. L’idée de frontière était irréelle pour moi. A Quimper, nous étions à près de 1 000 kilomètres d’elle et je ne l’avais jamais vue. Mon puzzle de l’Europe me fit rêver et voyager sans que je ne le sache. Je découvrais qu’il existait un autre monde, un autre espace que le mien, avec des drapeaux, des capitales, des côtes et des montagnes. J’étais émerveillé. Ce puzzle-là, je l’ai conservé aussi. Lorsque je le retrouve, des décennies après, je me souviens toujours de mes premières émotions d’enfant.

Mon puzzle de l’Europe est devenu collector. Des pays ont disparu et d’autres ont vu le jour. L’histoire est passée par là et le temps avec elle. La semaine passée, ma maman m’a confié un cadeau pour mes enfants : un nouveau puzzle de l’Europe, moderne et au goût du jour. J’étais curieux, rentrant à Bruxelles, d’imaginer ce que serait leur réaction. Leur parlerait-il autant qu’à moi au temps de l’enfance, eux qui passent les frontières depuis leur premier mois de vie ? Sitôt le papier-cadeau déchiré, la boîte s’ouvrit et Marcos, 8 ans, entreprit de construire son Europe sous le regard de son frère et de sa sœur. Je retrouvais le même enthousiasme chez lui, quoique pour des pays plus lointains que ceux qui avaient attiré mon regard. Pour moi, c’était l’Allemagne ou la Belgique. Pour lui, ce sont la Russie et les oursons dessinés sur les pièces, les sapins finlandais et les montagnes de Roumanie. Et des questions, des tas de question sur les îles, les côtes, l’océan, l’Arctique.

D’un jeu, simple et heureux, peut naître une envie, celle de connaître le monde et, un jour, d’aller le voir. Me voilà parti pour beaucoup d’histoires sur l’Irlande, le Portugal, l’Autriche, l’Albanie et tous ces pays qui font l’infinie richesse de l’Europe. Je m’y prêterai avec bonheur. Atlas à l’appui (autre cadeau de Mamie), j’expliquerai, je raconterai, je détaillerai. Comme mes parents surent le faire lorsque j’avais l’âge de mes enfants. Le taureau qui court dans la Mancha, Marcos, Pablo et Mariana le connaissent mieux que moi. Mais le coq de Barcelos, le Colisée de Rome, la Tour de Londres et l’Acropole d’Athènes ? Du boulot m’attend. Je trouverai bien des photos dans mes archives pour illustrer le tout. La vie, en effet, m’a conduit vers chacune des pièces de mon puzzle d’enfance. L’envie, la curiosité et le travail m’ont donné cette chance. A mon tour de la transmettre, une génération après, pour qu’un puzzle continue de construire les cartes et les rêves.