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Mois : juillet 2020

L’été 1973

A Courpignac (Charente-Maritime), la maison de mes vacances à l’été 1973

Demain, je prendrai la route vers le sud. Comme tous les étés, lorsque revient ce moment un peu magique de fermer la porte de la maison et d’ouvrir celle des rêves, du soleil et de l’insouciance. Sans doute ce chemin prendra-t-il cette année une saveur toute particulière, entre bonheur et soulagement, tourment et inquiétude. Car une pandémie est passée par là et elle ne recule pas. Ce qui était simple et normal avant ne l’est plus désormais. Le risque rode et il faut en avoir conscience, pour soi-même et pour les siens, pour les autres. Les circonstances difficiles de cet été rappellent que le plaisir du départ, le bonheur d’aller se reposer ailleurs, à distance de la vie quotidienne, et l’appel du soleil restent des choses exceptionnelles. Ce jugement fera peut-être sourire tant le départ en vacances est devenu commun, naturel, presque banal. Pourtant, tout le monde ne part pas en vacances, faute de pouvoir se les offrir. Ne l’oublions pas. Et une forme de consumérisme à l’égard des vacances a fini aussi par emporter la force et la valeur de ces semaines durant lesquelles, pour reprendre les paroles d’une chanson populaire un peu datée, « on oublie tout ».

Je me souviens de mes premières vacances loin de chez nous. C’était l’été 1973 et l’aventure. La 404 Peugeot blanche de mes parents était chargée de valises. Nous partions pour un mois dans un petit village de Charente-Maritime, Courpignac. Mon père y avait loué une maison par l’intermédiaire de la revue du Syndicat National des Instituteurs, l’Ecole libératrice. C’est tout bête, mais dans le monde d’hier sans téléphone ni mail, partir un mois avait tout d’une expédition. Nous avions été dire au revoir à nos grands-mères, comme si nous partions pour un an. Fermant les yeux, je retrouve aujourd’hui encore les images des villes et villages traversés. Les autoroutes n’étaient pas nombreuses. Je revois défiler les champs de tournesol, les rangées d’arbres fruitiers, les toits de tuiles rouges, autant de choses que je n’avais jamais vues dans mon Finistère natal. Du fond de la voiture, j’étais émerveillé. Je comptais les châteaux d’eau. Notre voiture n’avait pas d’autoradio. A la pause du déjeuner, nous prenions les nouvelles au bar du restaurant, notamment celles de la route du Tour puisque c’était juillet et que la France vibrait pour la Grande Boucle.

Notre maison était à la lisière du village. Face à elle, il y avait un vignoble. C’était la première fois que j’en voyais un. Jusqu’alors, le raisin apparaissait miraculeusement en septembre chez le marchand de fruits. Je ne connaissais pas la vigne. Elle m’apparaissait immense. J’observais, fasciné, les deux ou trois personnes qui l’entretenaient. De la maison, par une petite allée de pêchers, on pouvait rejoindre la boulangerie du village. Mon grand-père était boulanger, mais la vie ne m’avait pas donné la chance de le connaître. Mon père, ému par ses propres souvenirs, m’avait conduit dans le fournil et j’avais vu, aux premières heures du matin, le boulanger de Courpignac pétrir sa pâte, faire son pain et le glisser dans le four. Il faisait chaud et cela sentait bon. J’allais acheter Sud-Ouest au café du village. Le journal était si différent du Télégramme de Brest que j’achetais en Bretagne. Aucun des noms de villes de Charente-Maritime n’évoquait quoi que ce soit pour moi. J’avais l’impression que nous étions loin, très loin de chez nous. Dans la page sportive, il n’était question que de rugby, pas de foot. Ce fut ma première introduction au monde de l’ovalie.

Mon père m’offrit un ballon de rugby. J’en étais si fier. Un peu interloqué aussi. Comment pouvait-on jouer avec un ballon qui ne roulait pas ? Nous nous mîmes valeureusement à l’action, entre passes à main et coups de pénalité, footeux un peu empruntés. J’étais heureux. Jusqu’à ce que le ballon ovale termine planté sur un poteau pointu, à mon grand chagrin. Ma sœur jouait à la balle avec ma mère, qui lui apprenait les chansons de son enfance. A la radio, Michel Sardou chantait « La maladie d’amour » vingt fois par jour au moins. Le Tour progressait vers les Pyrénées et Luis Ocana survolait la course. Mon père décida de nous amener voir le Tour, qui passerait en Dordogne. C’était immense de voir « en vrai » les héros du Tour que j’apercevais en Bretagne sur notre télévision en noir et blanc et sur les pages en papier glacé du Miroir du Cyclisme dans le salon de coiffure de ma grand-mère. Ce jour-là, non loin des Eyzies, un coureur échappé passa devant nous. Il s’appelait Jacques Hochart et il était le dernier du classement général. Tout le monde n’a pas eu la chance de voir « la lanterne rouge » arriver le premier. Ce fut notre privilège.

Aux Eyzies, il y avait des grottes préhistoriques. Avec ma sœur, nous regardions, captivés, les dessins tracés sur les parois des milliers d’années avant. L’histoire était tout autour de nous. Tellement d’ailleurs que ma sœur, 6 ans, assura en classe quelques mois plus tard avoir vu des Gaulois chez eux dans la citadelle de Blaye, ajoutant même avec certitude qu’ils déjeunaient en regardant la télévision. Elle enseigne aujourd’hui l’histoire. De Blaye, nous observions la Garonne, le naviplane qui la traversait sur ses coussins d’air, et imaginions, de l’autre côté, Bordeaux, l’Aquitaine, où, peut-être, nous irions un jour. Il y avait l’Entre-deux-Mers, les dégustations de vin (pour nos parents, de glaces pour nous), celles de pineau des Charentes, les marchés, les carrières où mon père, en bon professeur de géologie muni de son petit marteau, s’aventurait discrètement, et nous avec lui, à la recherche de fossiles. Sur la table de la maison s’étalait religieusement la carte géologique des Charentes. On ne se refait pas. La caméra Super 8 tournait les images de cet été-là. Pompidou était Président. Il n’y avait pas de chômage. Les chocs pétroliers viendraient après.

Ces vacances m’ont marqué car elles furent les premières et que chaque instant était une découverte. C’était il y a 47 ans. Les souvenirs et émotions restent ancrés dans la mémoire d’un enfant. Il y a le bonheur, la mémoire simple d’un temps lointain. Il y a surtout les choses apprises, comme un chemin initiatique auquel se rattachent le souvenir et la trace bienveillante de mes parents. Je leur dois tant. Le temps des vacances est celui du partage et des souvenirs que l’on construit. Le monde m’apparaissait immense. A 600 kilomètres de chez nous, j’avais l’impression d’être de l’autre côté de la Terre. Il y a quelques années, avec mon petit Marcos, je m’étais arrêté à Courpignac. J’avais retrouvé la maison. La vigne avait tristement fait place au maïs, mais la boulangerie était encore là et le café du village vendait toujours Sud-Ouest. Il flottait dans l’allée où mon père garait notre vieille 404 un doux parfum de nostalgie. Il y avait aussi quelque chose d’indicible et familier : le souvenir du bonheur. C’est cette magie-là que je veux conserver en la racontant et en la transmettant à mon tour. Pour que le temps heureux des vacances marque pour une vie.

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L’idéal et la fidélité

A un congrès de la social-démocratie européenne en 1993

Au début du mois de juillet, alors que se préparait le remaniement gouvernemental, mon nom est apparu parmi d’autres dans un article de presse qui citait d’éventuels entrants pour la nouvelle équipe. J’en ai été surpris. Cela fait trois ans désormais que j’ai quitté la vie publique. La vérité est que cela m’a aussi un peu touché. L’information se diffusant sur les réseaux sociaux, j’ai en effet reçu beaucoup de messages, le plus souvent encourageants, même s’ils s’accompagnaient parfois d’une interrogation que l’on pourrait résumer ainsi : « qu’irait bien faire un socialiste chez Macron ? ». Etais-je ou non dans une shortlist gouvernementale, je n’en sais rien. Les moments précédant les remaniements sont toujours propices aux rumeurs. Je n’ai pas voulu réagir à l’information qui courait. Qu’aurais-je bien pu dire, d’ailleurs ? De fait, j’ai traversé des journées étranges, me promettant de reprendre après cela un petit papier sur l’idéal et la fidélité que j’avais délaissé après avoir commencé à l’écrire il y a quelques mois, autant pour raconter un bout d’histoire personnelle que pour partager ce qui constitue mon unité d’homme, et répondre ainsi à l’interrogation que j’avais reçue.

J’ai été membre du Parti socialiste durant près de 30 ans. J’y étais venu à l’âge des études. Je l’ai quitté en 2017, sans démission ni fracas, simplement en ne renouvelant pas mon adhésion. Je suis parti tristement. Avais-je changé ? Non. J’étais parvenu à la conclusion que l’idéal qui m’avait conduit à passer un jour, ému, le seuil de la porte de la rue de Solférino ne pouvait plus s’y exprimer utilement. De toujours, j’ai cru en une gauche décentralisatrice et pro-européenne, ouverte au monde de l’entreprise et à la valeur travail, soucieuse d’écologie concrète et de défense active des droits fondamentaux. J’ai été marqué par les réflexions et les idées de Michel Rocard, notamment par le lien à la société civile, à la démocratie sociale et à toutes les initiatives locales qui sont la sève de notre pays. Je me suis toujours défié des emballements faciles et des postures d’opposition, quand parler fort ne coûte pas cher parce que les responsabilités sont lointaines. Je crois en le parler vrai et l’action au plus près des faits, à l’écoute sincère de la société et avec la volonté de convaincre, en rendant compte, loin de toute ambiguïté entretenue ou subie.

L’exercice du mandat de député m’a marqué, en particulier la fronde qui traversait le groupe parlementaire dont j’étais membre. Les lignes de fracture épousaient les écoles de pensée qui composaient le Parti socialiste. J’ai soutenu la politique de l’offre par pragmatisme. Je mesurais certes qu’elle s’inscrivait à rebours de ce que la gauche développait traditionnellement. Il aurait fallu la justifier. Cela n’a pas été le cas et je le regrette. François Hollande entretenait l’ambiguïté et pratiquait volontiers l’esquive. Je pressentais, nourri par 20 années de vie d’entreprise à l’étranger, qu’un choc d’offre serait nécessaire pour libérer les contraintes bridant le marché français de l’emploi et en même temps entamer la conquête émancipatrice de nouveaux droits à la formation tout au long de la vie pour faciliter l’employabilité et l’adaptation à l’évolution de l’économie et des métiers, en un mot donner sa chance à chacun. Je ne pouvais me résoudre à une société qui fasse par défaut le choix du chômage. Était-ce compatible avec un idéal de gauche ? Je le pense sincèrement. Ce n’est pas la direction qu’a suivi le Parti socialiste à l’approche de l’élection de 2017.

A cette élection, j’ai voté pour Emmanuel Macron aux deux tours. Puis la vague du printemps 2017 m’a emporté. Si j’étais resté parlementaire, j’aurais voté la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe. La politique économique me semblait juste et l’action engagée en faveur de l’attractivité de l’investissement en France aussi. Je le pense toujours. Pour autant, je n’ai pas tout partagé des choix gouvernementaux depuis trois ans, en particulier sur l’asile et l’immigration et sur la question environnementale. Je regrette la verticalité dans l’exercice du pouvoir, la relation défiante avec les territoires, le peu de dialogue avec la société civile et les partenaires sociaux. Et tant de phrases injustes qui ont heurté là où il aurait fallu à l’inverse écouter, dialoguer et construire ensemble. En un mot, je ne retrouve plus trop Rocard. Ou Mendes France. Il ne faut pas ignorer la passion française pour l’égalité, encore moins la moquer. Aucune réforme n’est pérenne si la société ne se l’approprie pas. Pour changer, il faut toujours vouloir rassembler. La main tendue de Laurent Berger ne se refuse pas. Le départ de Nicolas Hulot fut un crève-cœur.

Je me sens parfois orphelin d’une offre politique. La jambe gauche de la majorité me manque. Le dépassement ne signifie pas l’effacement. Si l’émancipation individuelle est un progrès, l’émancipation collective l’est tout autant. Il faut lutter pied à pied contre les fractures qui déchirent la société française, nourrissent les inégalités de destin et alimentent le sentiment de relégation. J’ai la passion du développement durable. J’en ai fait le cœur de ma vie d’après. Je n’oppose pas l’économie et l’écologie, l’économie et la justice sociale car les trois vont de pair. La recherche, l’innovation et les technologies de rupture sont au cœur du combat contre la crise climatique. Tant se joue maintenant. Ce sont des questions profondes. De part et d’autre des réponses qu’on y apporte, il y a des sincérités qui, toutes, méritent d’être entendues. C’est là un autre aspect qui me tient à cœur : la vie politique et le débat public ont besoin de bienveillance. L’invective, le sectarisme, le mot de trop font mal à la démocratie. Une démocratie respectueuse des idéaux de chacun est celle qui construit plus sûrement les consensus qui fondent le vivre ensemble. Et de cela aussi, nous avons besoin.

L’idéal et la fidélité sont des valeurs précieuses, cardinales même. Je ne peux imaginer vivre sans l’une et l’autre. Peu de temps après mon échec in extremis à l’élection du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe en janvier 2018, un chasseur de tête britannique m’avait dit plutôt brutalement : « vous n’avez plus de cause et il faut vous en inventer une autre ». Cet échange m’avait ébranlé. Je n’étais guère vaillant, comme l’on peut l’être après une grande peine, et cela devait se voir. Sans doute avais-je beaucoup à réinventer, mais mes causes et l’idéal qui les incarne n’avaient pas disparu, au contraire. Rien ne s’abandonne ni ne s’oublie, des combats pour l’Europe à ceux pour la planète. Il faut les poursuivre là où on se trouve, du mieux qu’il soit possible et toujours avec d’autres, en communauté d’idées, avec le souci de les mettre en œuvre. Voilà l’histoire que je souhaitais partager : ne jamais renoncer à ses idéaux, surtout lorsqu’ils viennent de loin, et les vivre en fidélité. Fidélité à qui ? A soi-même d’abord, et puis à tous ceux qui agissent pour changer la vie, humblement, passionnément, souvent près de chez nous ou bien un peu plus loin. Et parfois plus haut aussi.

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Shoubi

Elle s’appelait Catherine. Nous l’appelions Shoubi, ce joli surnom qu’elle s’était choisi au temps des études. Elle avait un si grand sourire. Elle était joyeuse. Elle parlait tant. Elle était un merveilleux tourbillon. Shoubi, c’était une touffe de cheveux blonds comme les blés. Et un cœur immense, toujours à la recherche du bonheur. C’était à Bruges, à la fin des années 1980. Nous étions arrivés chacun de notre coin d’Europe. Nous ne nous connaissions pas. Shoubi venait de Vendée. Elle le racontait parfois. Elle écoutait, nous interrogeait, riait, souvent aux éclats. Elle aimait aussi, secrètement et si fort, l’un d’entre nous. Elle avait une si belle âme. Elle était notre âme.

C’est à cette âme que je pense ce soir. A cette vie qui est partie, vaincue par la maladie. Tant d’années de souffrance, de combat. L’an passé, elle nous avait livré un témoignage bouleversant à l’occasion des 30 ans de notre promotion. Face à elle, il y avait tous ses amis. « The College of Europe saved my life », avait-elle dit. Ces 30 ans, elle voulait en être. Elle ne lâcherait rien. Et elle en fut, au-delà des misères et des traitements, revenant de si loin. Le Collège d’Europe, les amitiés, les passions, les souvenirs l’avaient portée. Elle nous donnait une formidable leçon de vie. « J’ai besoin de vous, je suis là », disait-elle. Et nous aussi, nous étions là. Pour elle.

Shoubi aimait les livres, les histoires, les choses croustillantes de la politique. Nos conversations n’avaient pas de fin. Elle fourmillait d’idées. Combien de fois n’ai-je pas entendu cette expression : « raconte-moi! ». Elle était allongée, ses yeux en alerte. Elle se redressait, écoutait, donnait son avis, argumentait, riait. C’était la vie jusqu’au bout. Elle rêvait de crêpes bretonnes et de biscuits « Pailles d’Or ». Comme une Madeleine de Proust. Nous parlions de l’enfance, des jeux et des souvenirs, de ceux qui comptaient, de ceux qui n’étaient plus. Ils n’étaient jamais loin. Des photos les rappelaient, discrètement, passionnément. Ces photos auront accompagné Shoubi jusqu’au bout.

Nous sommes nombreux ce soir à avoir le cœur en peine. A nous dire sans doute que la vie est injuste et à reconnaître plus sûrement le bonheur qu’elle nous a donné de rencontrer Shoubi. Longtemps, toujours même, je me souviendrai des visites nocturnes, des petits coups sur ma porte, dans notre résidence au bord des canaux de Bruges. Nous étions jeunes, c’était l’hiver ou le printemps, Bruges et l’avenir étaient à nous. Je reverrai ce joli visage, cet optimisme, cette irrésistible envie de vivre. Comme une conversation entamée il y a plus de 30 ans et qui, par-delà ce triste moment, restera. Shoubi vivra dans nos cœurs. Elle a rejoint son papa et son frère Olivier. En paix.

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