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Mois : juillet 2022

Croire en la France

Dans quelques jours, je fermerai la maison, chargerai le coffre de mon auto et prendrai la route des vacances. Un long chemin m’attendra jusqu’à la Galice, où ma famille profite déjà de l’été sous un soleil généreux. Comme chaque année, je ressentirai ce curieux sentiment mêlant la liberté, le plaisir et le soulagement de quitter le quotidien le temps de la pause estivale. En 2020 et 2021, filant vers l’Espagne, c’était la pandémie, comme tant d’autres, que je cherchais à oublier. En 2022, sans qu’elle ait disparu, la pandémie aura cédé la place à d’autres craintes, celles de la guerre de Poutine et de la crise économique et alimentaire mondiale qui s’annonce, dans un contexte d’inflation que les moins de 40 ans n’ont jamais connu. Les étés légers et insouciants du passé deviennent lointains. Nous vivons une époque difficile, faite d’incertitudes, de souffrances, de colères et de peurs. Ce n’est pas si simple de l’admettre, de le dire ou de l’écrire et pourtant il le faut. Il faut vouloir nommer les choses. Ce ressenti travaille notre société et la mine dangereusement. Le printemps électoral en France s’est joué sans réel débat, sur fond de panne et de grève citoyenne. Les terribles incendies de ce mois de juillet ont ancré plus encore l’angoisse de la crise climatique dans l’esprit des Français.

Notre peuple a besoin que l’on s’occupe de lui, qu’on le protège. Jamais l’attente de protection n’a sans doute été aussi grande. La France est devenue en ce début de XXIème siècle un archipel de réalités complexes, divergentes et différentes, des géographies aux générations. L’individualisation de la société est à l’œuvre et malmène les solidarités. La réalité d’un monde qui change est là, perçue d’abord et souvent même seulement pour ses menaces. La nostalgie du monde d’hier est là aussi, souvent rosie à la faveur des craintes d’aujourd’hui. « C’était mieux avant », cela s’entend tellement. Est-ce cependant si simple ? Je ne le crois pas. Il ne doit être question, face aux défis du moment, ni de laisser-aller, ni de laisser-faire. Ces années difficiles que nous traversons réhabilitent l’action publique, la volonté collective, le devoir d’agir ensemble, en France et au-delà. On ne s’adaptera pas au changement climatique en dépensant moins, on ne soutiendra pas l’éducation en dépensant moins, on ne soignera pas les Français en dépensant moins. Et on ne vaincra pas Poutine et tous les risques pour la paix sans un large effort pour la défense et la sécurité de notre pays. Voilà les priorités, largement partagées, pour lesquelles pèse aujourd’hui une obligation de résultat.

Dépenser plus, c’est dépenser mieux. Et il faut mettre pour cela notre économie en mouvement. La dette, dangereusement haute, n’est pas la solution. L’augmentation de la pression fiscale ne l’est pas davantage. Nous sommes avec la Suède le pays d’Europe qui possède le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé. La tentation d’aller taxer les super-profits et les rentes existe. Elle n’est pas illégitime, mais elle n’apporterait ni les volumes nécessaires, ni la réponse de long terme. Les recettes, il faut aller les chercher en travaillant plus, en augmentant le taux d’emploi. Cela ne saurait se résumer à la réforme des retraites, ni même commencer par elle. Le taux d’emploi chez nous, largement plus faible que dans le nord de l’Europe, pâtit d’abord des compétences de la population active et du poids des impôts sur les entreprises. Investir massivement dans l’éducation et la formation est nécessaire pour améliorer l’employabilité tout au long de la vie. Réduire les impôts de production frappant les entreprises l’est aussi pour favoriser l’investissement. Travailler plus, produire plus, ce sont des recettes fiscales en plus pour la transition écologique, pour l’école, pour l’université, pour la santé, pour le grand âge, pour la sécurité, pour l’égalité, pour nous désendetter.

Si nous portions le taux d’emploi en France au même niveau qu’en Allemagne – passant de 79% à 91% des personnes entre 20 et 64 ans – c’est un gain en recettes fiscales de quelque 6% de PIB que nous enregistrerions, une manne nécessaire, celle qu’il nous faut. Il n’y a aucune raison que ce qui est possible ailleurs ne le soit pas chez nous. Pour cela, il faut cependant vouloir convaincre, entraîner, mettre la société française en mouvement. La crise démocratique n’y concourt pas. Le sentiment de ne compter pour rien, d’être ignoré, malmené ou humilié est redoutable car il existe largement. Il faut l’infirmer par la preuve, en imaginant une gouvernance qui place les Français au cœur de l’action publique. La verticalité des dernières années, la méfiance à l’égard des collectivités locales, la mise à l’écart des corps intermédiaires et de la société civile ont desservi les réformes. Je garde de mon influence rocardienne la conviction qu’il n’est de réforme pérenne que négociée et expliquée. Il y a en France un déficit de débat public dont il faut prendre toute la mesure pour y remédier. Les consultations citoyennes et la démocratie participative sont essentielles pour asseoir la délibération collective, construire l’acceptabilité des choix et permettre leur appropriation par les Français.

La France n’est pas un pays foutu et les Français un peuple rétif à tout changement. Les clichés et la sinistrose ne sont pas une fatalité. Il y a chez nous une passion pour l’égalité qui remonte à loin, qui est saine et qui est juste. Il ne sert à rien de la brocarder, il faut au contraire la faire vivre, y voir un atout pour une pédagogie de l’action qui fasse du citoyen un acteur essentiel du changement. Je veux croire en la France. A l’écart de la vie publique depuis 5 ans, j’ai eu la chance par les missions que j’ai effectuées à travers notre pays, et notamment ses espaces ruraux et périphériques, de prendre la mesure des attentes, des espoirs et des rêves. Je n’oublie rien de ce que j’ai entendu, de ce qui m’était dit, de l’envie qui existe malgré tout d’imaginer l’avenir plutôt que de le subir. Ces moments-là, vrais, attachants, bouleversants, m’ont marqué. Travailler plus, créer plus, pour soi et pour nous tous, c’est possible. Il est temps de libérer l’inventivité, les énergies, la générosité. Il est temps aussi de pratiquer l’empathie dans l’action publique, de comprendre les émotions et d’en appeler à elles, de placer l’effort dans un récit national pour nous tous, à l’instar d’époques glorieuses et pourtant difficiles de notre histoire. Le progrès partagé n’est pas une illusion, il est le devoir et la promesse de la République.

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Sous la plume de Marie Sizun

A Pont l’Abbé à la fin avril 2022

C’était il n’y a pas loin de 10 ans. Je retrouvais un matin du mois d’août sur le port de l’Ile-Tudy une amie de Bruxelles, en vacances dans ce petit coin de Bretagne qui m’est cher. J’étais heureux de la revoir et curieux aussi de savoir ce qui l’avait attirée vers notre joli bout du monde. « Une amie », me dit-elle, « une ancienne collègue de l’Ecole européenne, qui habite la seule maison rose de l’Ile-Tudy. Une femme attachante, écrivaine, peintre aussi. Tu dois lire ses livres et voir ses peintures. Elle s’appelle Marie Sizun ». C’est ainsi que j’entendis parler de Marie Sizun la première fois. La maison rose, je la connaissais. Je passais souvent devant. J’ignorais que derrière ses murs et fenêtres travaillait une romancière passionnée, pleine d’idées et de projets, à la sensibilité fine et subtile dont la lecture des livres me marquerait profondément. Car sitôt la recommandation de mon amie entendue, j’entrepris de me rendre à la librairie Guillemot à Pont l’Abbé à la recherche d’un premier roman de Marie Sizun. C’était La Femme de l’Allemand, l’histoire d’une mère et de sa petite fille dans le Paris vibrionnant de l’immédiate après-guerre, entre allégresse et non-dits, amour et secrets. Cette lecture m’avait bouleversé, par l’intrigue certainement, par la pudeur affleurante plus fortement encore.

Je suis sensible depuis toujours à la force d’un récit, à son originalité, aux chemins divers qu’il emprunte. J’ai besoin d’être emporté par une histoire, d’en être surpris, d’être presque d’être envouté par elle. Il m’arrive souvent de relire un livre pour me glisser différemment dans l’histoire, comprendre comment elle s’enchaîne, comment aussi le récit et les personnages peuvent parfois s’imposer à l’auteur. En classe de quatrième, la lecture de Malataverne, le roman de Bernard Clavel, m’avait beaucoup touché. Cette lecture fut pour moi comme un point de départ. C’est cet angle particulier de lecteur qui m’a fait entrer dans l’œuvre de Marie Sizun, dont je suis devenu depuis cet échange sur le port de l’Ile-Tudy un lecteur fidèle. Je m’efforce de faire connaître son œuvre auprès d’amis que je sais attentifs à la lecture. J’ai offert il y a peu plusieurs livres de Marie Sizun à une amie immobilisée tout l’été à la suite d’un méchant accident de voiture. La libraire, m’aidant à retrouver les romans recherchés dans son rayonnage, m’avait dit : « Cette romancière est merveilleuse. J’imagine qu’elle ressemble à ses livres ». J’avais souri, sans en dire plus. Je ne sais si l’on ressemble à ses livres, mais je sais, pour connaître désormais Marie Sizun, que sa force d’âme est bien celle de ses livres.

J’ai rencontré Marie pour la première fois l’an passé. Nous échangions par Facebook. J’aime l’idée qu’une autrice parle avec ses lecteurs. Plusieurs romans après La Femme de l’Allemand, la richesse de l’œuvre de Marie Sizun m’impressionnait chaque fois davantage par la diversité des styles et la douceur récurrente et utile de ses mots. J’avais relu peu avant notre rencontre La Gouvernante suédoise et Les Sœurs aux yeux bleus, une fresque familiale impressionnante débutant en 1867 à Stockholm, passant par Saint-Petersbourg, Meudon, Paris et la côte atlantique, dont j’avais compris en cours de lecture que l’histoire était vraie et qu’elle était celle de la famille franco-suédoise de Marie Sizun. La finesse des personnages, les ressorts intimes de chacune et chacun d’entre eux, sur trois générations, pour un destin mêlé de passions, de secrets et de chagrins, éclairaient une part de vie d’un siècle à l’autre, lorsque le passé pouvait sans doute être enfoui, sans garantie cependant qu’il le reste à jamais. Cette lecture m’avait fait mieux comprendre aussi le sens d’un autre livre, Le Père de la petite, que j’avais lu précédemment, le premier roman de Marie Sizun, sorte de troisième tome, bien qu’écrit très différemment et bien avant, de La Gouvernante suédoise et Les Sœurs aux yeux bleus.

« Mais alors, la tante Alice, … », telle fut notamment l’une de mes questions pour Marie, assise à la table du dîner avec nous, dans la lumière de fin du jour à l’Ile-Tudy. « Vous m’avez vraiment bien lue », souriait-elle. C’est que j’avais envie de comprendre l’affranchissement, l’émancipation, le désir de vie par-delà tous les atavismes de l’une des figures de son livre Les Sœurs aux yeux bleus. Et de la comprendre elle, l’autrice, dont la plume et la sensibilité me touchent tant. Qu’est-ce qui donne de la force, une identité à un personnage ? Comment entre-t-on dans une histoire, comment la raconte-t-on ? Dans le courant du printemps précédent, j’avais lu à sa sortie La Maison de Bretagne, le premier roman que Marie Sizun avait consacré à l’Ile-Tudy. Mettre en vente une maison (trop) pleine de souvenirs, y trouver un mort, voir ressurgir les fantômes du passé, les liens douloureux que l’on voulait croire oubliés et finalement regarder autrement cette maison, sa vie et l’avenir, ce livre, c’est tout cela. Claire, la narratrice, n’est pas Marie, mais son cheminement au fil des pages exprime toute la sensibilité de l’autrice. Comme certainement aussi le personnage d’Yvonne, l’ilienne, la gardienne des souvenirs et des secrets, dont l’authenticité, pour le Bigouden que je suis, est criante de justesse et de vérité.

Dans un mois, je retrouverai l’Ile-Tudy. Et j’espère y retrouver Marie Sizun. Un nouveau livre est sorti depuis l’été dernier, Les petits personnages. Il est très différent des précédents. Je m’y suis glissé avec bonheur. Ce livre, à prime abord surprenant, j’ai eu au fond l’impression au moment d’en tourner la dernière page que je l’attendais. C’est un recueil de courtes nouvelles, qui fait le pont entre les vies d’autrice et de peintre de Marie Sizun. Car les petits personnages, ce sont ces petites figures, femmes et hommes, perdues dans un tableau, sur ses marges ou en son centre, dont la présence très anonyme reflète le désir d’un peintre de donner un peu de vie à un paysage qu’il juge trop statique. J’ai aimé que Marie, par ses nouvelles, sortent ces petits personnages de leur injuste anonymat, raconte une histoire, leur prête des sentiments et des rêves. Sans doute est-ce là d’ailleurs toute la force de son œuvre. Marie Sizun est une romancière des émotions, une peintre subtile et douce. Les mots et le pinceau expriment une force commune, une permanence du message. La vie est faite de rencontres dont il faut se réjouir, qui donnent à croire en l’avenir lorsqu’il est incertain. On peut faire tellement de bien par un livre ou un tableau. C’est tout le talent de Marie Sizun.

 

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