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Ma championne

Le samedi après-midi, il m’arrive parfois de m’attarder dans un stade de football de Bruxelles et d’observer discrètement les prouesses d’une petite gardienne de but que je connais bien. C’est ma fille Mariana, qui vient de fêter ses 11 ans. Il y a peu, son coach nous disait qu’elle avait du talent. Cela, ajoutait-il, devrait lui valoir de continuer bientôt le foot dans une bonne équipe de filles. Le souci, c’est que Mariana joue dans une équipe mixte et qu’elle aime bien cela. Comment envisager l’avenir footballistique de ma championne, voilà une question que je n’attendais pas vraiment en ce début 2026. Mariana est une sportive accomplie. Il y a le football, mais aussi le rugby, le judo, la natation, la capoeira, le vélo, le golf, la voile et le ski. Le week-end et parfois aussi en semaine, je conduis vers les stades et les salles de sport, le coffre plein de maillots et de chaussures à crampons. L’été, je guette de la côte les virements de bord du catamaran et je suis le caddy sur le green de golf. Mariana aime jouer, elle aime aussi gagner. Or, comme l’assurait Pierre de Coubertin, « l’important, c’est de participer ». Très tôt, j’en ai fait mon conseil pour que le plaisir du sport continue pour elle de l’emporter sur tout le reste. Au point que dans ses mots d’enfant, cela donna longtemps « l’important, c’est de parcitiper ».

Ce n’est pas simple de grandir auprès de deux frères portés eux aussi sur le sport et un peu plus âgés. Il faut du caractère. Cela tombe bien : Mariana en a, au point d’assurer dans une famille espagnole qui voue au Real Madrid une dévotion équivalente à celle de la Sainte Vierge que son club à elle, c’est le Barça. Devant les regards affligés qu’une telle affirmation ne manque d’entrainer, pour ne pas trop fâcher, elle ajoute parfois que, bon, c’est le Barça pour l’équipe féminine, mais que pour l’équipe masculine, cela peut encore se discuter. Nous avons échappé à ce prix et à ce jour au stress des jours de Classico et aucun vase n’a encore été cassé, que ce soit en Espagne ou à Bruxelles. Pour le moment, c’est le plus souvent en maillot de l’équipe de France ou de l’équipe d’Espagne que Mariana foule les terrains tous les samedis. Depuis son but, elle dirige sa défense avec autorité. Les garçons qui défendent devant elle ont intérêt à filer droit. Son Papi et sa Mamie furent tous deux gardiens de but. Il y a comme un atavisme familial derrière ce poste. Tous les ans, le Père Noël et les Rois Mages déposent au pied du sapin une nouvelle paire de gants de gardienne de but. Ils n’ont pas oublié pas cette année le maillot jaune floqué du chiffre 16 de la gardienne de l’équipe de France Pauline Peyraud-Magnin.

Mariana nous a accompagnés partout depuis sa naissance, jusque dans un stade pour la Coupe du Monde de football féminin. C’était à Valenciennes en juin 2019. Elle n’avait pas encore 5 ans. Je me souviens de son émerveillement devant la foule, l’ambiance, le jeu. Elle soutenait l’une des deux équipes. Je crois que c’était l’Australie. Elle ne manqua plus un match de la compétition à la télévision par la suite. Wendy Renard était son idole. Une année plus tôt, nous avions regardé ensemble la finale de la Coupe du Monde de football masculin gagnée par les Bleus. Elle avait le drapeau français en main, mais le talent de Mbappé ne l’avait pas encore emportée dans l’admiration qu’elle lui voue aujourd’hui. Quatre ans plus tard, au soir de la finale perdue aux tirs aux buts contre l’Argentine, j’avais dû déployer des trésors de consolation pour sécher ses larmes. La vérité, même si c’est – comme ce soir-là – parfois injuste, c’est que perdre fait partie du jeu, comme le vent et la pluie en font partie aussi. Perdre ou plutôt ne pas gagner, ce n’est pas toujours simple. Pour un autre sport et une autre Coupe du Monde, celle de rugby en 2023, lorsque l’Afrique du Sud, bien avantagée par une discutable décision arbitrale, l’avait emporté d’un point en toute fin de match, je confesse que nous avions tempêté ensemble.

Voilà ma petite fille, 11 ans désormais et beaucoup de rêves devant elle. Je les lui souhaite grands et heureux. Il m’arrive de lui rappeler que le monde n’est pas fait que de ballons, de kimonos, de voiles et de skis, mais de livres aussi. Je suscite de ce point de vue un tout petit peu moins d’entrain, mais je ne désespère pas. Il faut trouver les bons bouquins et les bonnes histoires. On y arrive et je m’en réjouis. Le Petit Nicolas et Harry Potter sont des valeurs sûres, de ce que j’aperçois sur la table de chevet. Il y a aussi El Diario de Greg, qui fait le bonheur des enfants espagnols. Mariana aime la poésie, récite bien et écrit même ses premiers vers. Elle joue aussi de la guitare. Elle grandit avec le français et l’espagnol comme langues maternelles. L’anglais et l’allemand sont les langues de l’école. Je lui dis que ma bibliothèque est pleine de livres et qu’il me tarde qu’avec ses frères, elle vienne y piocher de quoi lire et lire encore. Il y manque certes quelques guides de magie. Mariana s’est en effet prise de passion pour la magie et multiplie les tours avec ses boîtes mystérieuses et les conseils glanés secrètement auprès des meilleurs sur Internet. Il faudra que je lui montre des vidéos de Gérard Majax. Cela s’appelait « Y’a un truc ». Mon père, son Papi, aimait Majax, qu’il citait même devant ses élèves lycéens à Quimper.

Le temps file vite. 11 années ont passé depuis cette heureuse nuit de décembre 2014. C’était le 26 décembre à 23 heures 56. J’étais tellement heureux d’avoir une petite fille. Nous avions regardé l’horloge à plusieurs reprises avec mon épouse pour être certain de déclarer le bon jour de naissance de Mariana. J’étais allé fièrement à la Maison communale de Uccle le lendemain matin, puis quelque temps après au Consulat de France. Nous en avions fait de même auprès du Consulat d’Espagne. Une jeune Européenne était née avec la Belgique, la France et l’Espagne en commun dans son berceau citoyen. Comme ses frères, Mariana vit au croisement de ses cultures et au contact amical des autres. Je vois en elle non pas un bout d’Espagne, de France ou de Belgique, mais toute l’Espagne, toute la France et toute la Belgique, jusqu’au soutien fidèle aux Diables Rouges en plus de la Roja et des Bleus. Reste cependant la difficulté des matches opposant ces équipes. Qui soutenir ? Les deux, chacune pour une mi-temps ! A la pause, on change de maillot. C’est cette joie qui me transporte, ces rires, ces éclats et cette espièglerie qui reviennent lorsque je repense aux années écoulées. Les années d’enfance sont fondatrices et tellement précieuses. Elles irrigueront, j’en suis sûr, le chemin de vie joyeux de Mariana.

Finale du Championnat de France de rugby (2019)