
Ces derniers jours, une interrogation sur ce qu’il me reste de vie professionnelle m’a rendu triste. Ce n’est pas facile d’être un travailleur sénior, d’être perçu comme un coût et aussi comme un vieux. Je ne me sens pourtant pas vieux, mais je dois accepter que la perception des autres soit malheureusement différente. Par coïncidence, parce que je devais voyager vers les vallées pyrénéennes, j’ai eu le temps dans le bus, l’avion et le soir, seul à l’hôtel, de repenser à ce qu’a été ma vie. J’ai longtemps couru vers de multiples destinations, entre gares et aéroports. J’ai usé des tas de valises. J’avais toujours en tête des heures de départ et d’arrivée. J’avais aussi des collaborateurs qui, me voyant filer, se demandaient si j’arriverais à bon port. Comme une certaine poisse m’a toujours accompagné, ces souvenirs de voyage restent vifs et parfois mémorables. C’est une vie trépidante que j’ai menée et que j’ai aimée. J’en ai vu du pays, parcourant la France, l’Europe et le monde. Je n’ai jamais été lassé des découvertes, des gens rencontrés, des villes et des géographies nouvelles qui s’offraient à moi. J’y ai vu une chance formidable. Je crois que j’ai cultivé un esprit Tintin, filant vers la Syldavie ou la Bordurie comme vers l’aventure. Et comme je n’ai pas encore 77 ans, cet esprit demeure, envers et contre tout.
Tout n’était pas écrit ainsi. C’était même l’inverse. Longtemps, j’ai vu les autres partir. J’ai grandi dans le Finistère. Ma région était davantage celle vers laquelle on allait que celle dont on partait. Dans la famille, nous avions des oncles, tantes, cousins et cousines en Normandie, dans le Val de Loire, en Auvergne, en Alsace et à Paris. L’été venu, parfois aussi aux petites vacances, ils nous rendaient visite. C’était pour moi toujours une fête. Un jour cependant, il leur fallait partir, rentrer, retourner à leurs vies d’outre-Bretagne, nous laisser. Je me souviens de leur voiture devant notre maison, chargée de passagers, de victuailles et de souvenirs. Il fallait sourire, mais j’étais triste. Ils allaient me manquer. On s’embrassait. « A la prochaine fois », se disait-on. « Prudence », ajoutait ma grand-mère, comme pour se rassurer. Puis la voiture démarrait doucement, des mains s’agitant hors des fenêtres pour un dernier au revoir, avant de tourner au coin de notre rue et de disparaître de notre vue. Je revois encore la R16 bleue ciel de mon oncle d’Argentan et la R12 beige de mon grand-oncle de Blois prendre ainsi la route du retour. Je grimpais alors dans ma chambre et il me fallait un petit moment pour surmonter la tristesse. Je les imaginais traversant les paysages de France, heureux je l’espérais.
Je me disais qu’un jour peut-être, je prendrais moi aussi le chemin du monde. J’avais une soif de découverte. Mon père n’aimait pas la route. Pour lui, un périple de 400 kilomètres était un très grand voyage. Pourtant, il était de ceux qui parlaient le mieux des beautés du monde, que les destinations soient proches ou lointaines. Longtemps après ces années de jeunesse, lorsque je vivais en Californie et que la nouvelle d’un tremblement de terre était arrivée jusqu’en Bretagne, il m’avait demandé de lui décrire dans quel sens la secousse était intervenue. Je me souviens aussi de son émerveillement lorsque je m’étais rendu au phare des Capelinhos sur l’île açoréenne de Faial, là où un volcan était sorti de la mer à l’époque de ses études de géologie. Je lui ai souvent ramené de petites roches des coins par lesquels je passais. A un grand-oncle dans le Pays Bigouden qui m’avait avoué qu’il découvrait le monde par procuration avec moi, j’envoyais des cartes postales à chacun de mes voyages. J’avais vécu mes jeunes années avec les récits et les images des autres, observant mon petit globe terrestre pour les destinations lointaines et une vieille carte Michelin élimée pour les sorties hexagonales qui viendraient peut-être. C’était pour moi, devenu adulte, le moment de raconter et de partager.
Tout cela m’est revenu cette semaine. Ceux qui partaient, parce que je les aimais, m’avaient donné envie de voir la France et le monde. Je l’ai fait. Dans mon interrogation triste sur la vie incertaine de travailleur sénior, je me suis surpris à penser un instant que j’avais peut-être été un imposteur, que je n’avais pas mérité cette chance. Une petite marche vivifiante dans les rues d’Andorre-la-Vieille m’a remis quelque temps après l’esprit à l’endroit. Cette vie, je l’ai voulue, je l’ai construite et ce ne fut pas toujours simple. Je me suis rappelé aussi que si je l’ai vécue intensément, c’est que j’avais le goût des gens. Si l’on peut voyager seul, et ce fut souvent mon cas, aucune expérience n’est heureuse sans l’envie des autres. J’ai glissé cette part d’humanité, que je tiens de mes parents, dans ma vie de voyageur et de citoyen. C’est pour cela, travailleur sénior, puis retraité demain, que je continuerai, même si j’aime désormais autant revenir que partir. Le Finistère est mon ancre. Lorsque ma voiture quitte la maison de mon enfance et que je vois la silhouette de ma maman s’éloigner, une autre peine m’étreint. Sans doute est-ce cette peine qui étreignait aussi ceux qui partaient, à part que je ne le savais pas encore. Je l’ai compris depuis. Je n’ai pas à rougir de ce que ma vie a été. J’ai à la vivre pleinement.
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