
C’est l’été et je cours au bord de la mer. Cela a commencé en Galice à la fin du mois de juillet et l’effort se poursuit désormais à l’Ile-Tudy et à Sainte-Marine. L’effort est d’ailleurs un bien grand mot tant le plaisir de courir dans l’air marin est là. C’est un bonheur que je retrouve chaque année et dont je ne me lasserai jamais. J’aime la douceur du vent, le soleil qui vient et les flagrances enivrantes des plantes et des fleurs qui poussent dans les dunes. J’éprouve un sentiment de sérénité, rassurant et enveloppant. J’ai arpenté pas mal de chemins marins dans ma vie, mais ce sentiment-là me ramène toujours vers un coin cher à mon enfance, la plage où nous allions en famille lorsqu’arrivait le mois d’août : l’Aber, dans la presqu’île de Crozon. De Quimerc’h, notre village, il y avait une trentaine de kilomètres. Nous passions Rosnoën, le pont de Terenez, Tal-ar-Groas, avant d’amorcer la descente vers une étendue de sable qui, à marée basse, me paraissait aussi infinie qu’irréelle. Il y avait une île à gauche de la plage avec des ruines de fortifications qui faisaient naître dans mon esprit d’irrésistibles rêves de châteaux. Avec les cousins de mon âge, nous nous y étions parfois aventurés, dans un esprit de Club des Cinq, au risque parfois de quelques éraflures et piqûres de chardons. C’était le prix de l’héroïsme estival et enfantin.
Pour aller jusqu’à l’île, nous remontions la plage. De là me vient ce souvenir puissant des flagrances des plantes et des fleurs des dunes. Tout me paraissait immense : les lieux, la mer, le soleil, nos passions et nos rires. Lorsque la mer se retirait, il fallait marcher loin pour la retrouver. Nous remplissions des seaux de petits coquillages trouvés dans le sable que nous ne mangerions jamais. Nous les rendions à l’océan au moment de partir. Et lorsque la mer montait, nos modestes châteaux de sable ne résistaient guère aux rouleaux de la Baie de Douarnenez. Ce furent des années durant des bains vivifiants. Nous ne nagions pas vraiment, nous sautions dans les vagues, plongions à travers elles, tout heureux d’apparaître de l’autre côté sans savoir qu’une autre vague nous ramasserait juste après et nous ferait glisser vers le rivage. La plage n’était pas surveillée et nous étions attentifs, instruits par nos parents de rester prudents. Un jour, j’eus la grande peine de voir s’envoler le bateau gonflable précieusement gagné dans une station-service Fina. Il fila, poussé par un coup de vent soudain, et je n’eus pas la force de nager après lui. C’eut été dangereux. Je le voyais partir devant moi, dans ses couleurs bleues, rouges et blanches, sans pilote. Je l’ai longtemps imaginé en route vers l’Amérique.
La plage de l’Aber a été mon théâtre d’été joyeux. C’est à l’Aber que j’ai appris à jouer au volley. C’est aussi à l’Aber que j’ai appris à jouer à la pétanque, avec des boules certes plastifiées, mais un authentique cochonnet dont nous n’étions pas peu fiers. Je n’étais brillant ni au volley ni à la pétanque, mais l’important était de participer. Gagner n’avait pas grand sens, rire en avait beaucoup plus. Il m’arrivait aussi d’aller fureter dans la dune seul, lorsque les adultes s’étaient assoupis. J’allais à travers les sentiers que je connaissais vers le petit ruisseau qui se jetait dans la mer à la hauteur de l’île, l’esprit et l’imagination en éveil. Ces promenades improvisées me ravissaient et elles duraient parfois un petit temps. Je revenais souvent avec une petite pierre, un petit galet, quelque chose à montrer tel un trophée. Mes escapades contemplatives étaient pardonnées. Sur la plage, le bonheur l’emportait sur l’autorité. Il y avait dans notre petit groupe familial trois générations, dont un grand-oncle qui mettait autant d’attention à montrer qu’il excellait dans les vagues qu’à ne pas y perdre ses lunettes. Il y avait aussi les oncles et les tantes, les sportifs avec les ballons et ceux qui préféraient les serviettes d’éponge et le bain de soleil. Et les cousins qui n’attendaient que le signe de jouer jusqu’à la fin du jour.
Ces souvenirs ont une bonne cinquantaine d’années désormais. Certains acteurs de la plage ne sont plus là, mais j’aime les retrouver en écrivant ces lignes et en pensant à eux. Avec les cousins, nous avons ces souvenirs en commun. Il y a des lieux qui sont à jamais des repères dans une vie et l’Aber a cette force pour moi. A tel point d’ailleurs que j’y associe le souvenir d’une grande-tante qui, pourtant, ne s’y rendait jamais. Elle n’aimait pas trop la mer. Elle nous attendait au retour à Quimerc’h, curieuse de savoir ce que nous y avions fait, en bien et certainement un peu en cachette aussi. Elle attendait nos réponses l’air sérieux, une tapette à mouche à la main, aplatissant sans merci sur la toile cirée le malheureux volatile qui passait en cours de conversation avant de l’expédier d’un brillant revers à destination du plancher déjà encombré par d’autres insectes passés à trépas. La tante n’aimait pas les mouches. Il fallait éviter de se prendre les cheveux dans le ruban collant suspendu au plafond en quittant sa cuisine. Mais elle nous faisait rire, un peu parce qu’elle en avait envie et plus souvent aussi malgré elle. Elle nous parlait abondamment de sa plantation d’échalotes en haut du jardin, son pendant estival de nos aventures à l’Aber. Et comme la tante avait du charisme, toute la famille parlait d’échalotes.
Je n’ai pas encore été à l’Aber cet été. Il me reste deux semaines. Sur la plage vivent mes souvenirs. J’ai besoin de les retrouver. Les dunes de l’Aber ont été pour moi bien plus que des dunes. Elles ont été un passage, un éveil, une transmission, une expérience pour longtemps et finalement pour toute une vie. Il m’est arrivé d’y emmener mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes, visitant le Finistère d’une pointe et d’un cap à l’autre. Sans doute est-ce parce qu’ils étaient trop jeunes que je ne leur ai pas encore tout raconté de ce que ce lieu signifie pour moi. La photographie de la page de couverture de mon blog les y montre pourtant, courant après un ballon. Marcos avait 7 ans et Pablo 5 ans. C’était une fin octobre, c’était joli, mais le plus beau ciel de l’Aber, c’est celui du mois d’août, lorsque les couleurs violettes du soir annoncent les dernières semaines de l’été, celles que j’ai toujours trouvé les plus belles. Je devrai leur raconter tout cela. J’ai un rêve, un espoir : que la crise climatique n’abime pas l’Aber, que la cupidité immobilière ne vienne pas souiller un paysage merveilleux et que cet espace unique qui habite tendrement mes souvenirs et mes rêves depuis tant d’années demeure pour les générations à venir. La beauté fait la force des images et des histoires que je veux partager.
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