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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Réaffirmons la vocation européenne des Balkans

Près de Skopje (Macédoine du Nord), au printemps 2016

J’aime les Balkans occidentaux. L’histoire de l’Europe s’y est écrite, souvent tragiquement. Et une part de son destin s’y joue. J’ai sillonné inlassablement et avec passion ces pays durant des années. J’allais à la rencontre des Français qui y sont établis, dans les capitales et souvent bien au-delà, vers des réalités locales volontiers méconnues des radars politiques et médiatiques. Ces voyages étaient également l’occasion d’échanger avec les autorités et les forces politiques des pays visités. En juin 2014, j’avais reçu à l’Ambassade de France à Skopje le leader de l’opposition Zoran Zaev, au moment où la future Macédoine du Nord s’enfonçait dans une crise profonde sous la férule autoritaire du Premier ministre nationaliste Nikola Gruevski. Cette conversation m’avait beaucoup marqué. Zoran Zaev craignait d’être arrêté. Il m’avait dit avec émotion son attente de l’Europe, au nom de la démocratie, au nom de l’Etat de droit à construire, pour l’avenir même de son pays. Zoran Zaev est aujourd’hui Premier ministre et Nikola Gruevski est en exil en Hongrie.

L’Europe est un espoir commun à tous les peuples des Balkans. Il faut l’entendre et le comprendre. L’Europe est la condition de leur développement économique, du vivre-ensemble et de la paix dans un espace où l’instabilité reste toujours une menace. Tant d’efforts ont été faits à Skopje et à Tirana ces dernières années. Songeons au courage qu’il aura fallu à Zoran Zaev et à l’ancien Premier ministre grec Alexis Tsipras pour trouver un compromis sur le nom de Macédoine du Nord, signer tous deux l’accord de Prespa en juin 2018 et le faire ratifier par leurs Parlements, où les choses n’étaient pas nécessairement acquises. Prenons la mesure des profondes réformes économiques et budgétaires conduites par le Premier ministre Edi Rama en Albanie dans un climat politique difficile et souvent surchauffé. Ce sont autant de preuves que le chemin vers l’Europe est pris et il revenait à l’Union européenne de le reconnaître en autorisant l’ouverture formelle des négociations d’adhésion avec la Macédoine du Nord et l’Albanie. Il n’en a malheureusement rien été.

Le veto opposé par la France à l’ouverture des négociations d’adhésion m’a beaucoup peiné. Je ne le comprends pas. Certes, le processus d’adhésion à l’Union est bureaucratique et par trop automatique. Certes, l’Union doit réformer ses règles internes de fonctionnement. Tout cela est juste, mais fallait-il fermer la porte à des négociations dont on sait qu’elles dureront au bas mot une dizaine d’années et qu’elles contribuent d’expérience à la stabilisation et au progrès de l’Etat de droit dans les Etats candidats ? Ce refus renvoie tous les Etats des Balkans, et pas seulement la Macédoine du Nord et l’Albanie, à leur perception récurrente de vivre aux marges de l’Europe et d’en être méprisés. Cette perception est redoutable car elle alimente toutes les rhétoriques nationalistes. Le refus européen ouvre aussi le champ libre à la Russie, à la Turquie et à la Chine, trop heureuses de voir l’Europe se désintéresser d’une région qu’elles ont à l’inverse et depuis longtemps identifiée comme stratégique. Pour cette raison également, le refus d’ouvrir les négociations d’adhésion est une erreur.

Il existe un scepticisme français à l’égard des Balkans, qui traverse les formations politiques, d’hier et d’aujourd’hui. J’avais pu l’éprouver en bataillant des années à la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale pour que l’avenir européen des Balkans occidentaux puisse y faire l’objet d’un débat. En fin de législature, j’avais été chargé avec mon collègue Jean-Claude Mignon, ancien président de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, d’un rapport sur cette question, trop tardif pour qu’il puisse avoir un impact utile. Dans ce rapport (www.pyleborgn.eu/2012-2017/presentation-du-rapport-parlementaire-sur-les-balkans-occidentaux-et-letat-de-droit), Jean-Claude Mignon et moi soulignions la vocation d’adhésion à l’Union européenne des pays des Balkans occidentaux et le travail de réforme nécessaire dans chacun de ces pays pour y parvenir, en particulier sur les questions d’immigration et de sécurité. Nous insistions également sur le besoin pour la France de s’affirmer dans une région où elle est insuffisamment présente depuis des années, à la différence d’autres pays européens. Le défi n’en est que plus grand désormais…

Une chose est sûre : il n’y a pas de progrès européen sans confiance, sans débat, sans concertation, sans compromis. Tout cela fait défaut à l’Europe en ce moment et il est permis de s’en inquiéter. Je partage la volonté européenne du Président de la République. Il ne peut y avoir d’Europe faible dans le monde contemporain. Je redoute cependant l’écart entre l’ambition, souvent affirmée de manière fracassante, et la réalité prosaïque des faits. A trop faire cavalier seul, on peut ne plus voir grand monde derrière soi en se retournant. Ne laissons pas les Balkans occidentaux verser dans la désespérance, réaffirmons leur destin européen et mettons-y les moyens, y compris financiers. L’élargissement ne doit pas devenir un tabou. Lorsque j’étais député, je me rendais dans les cimetières du front d’Orient, là où reposent des milliers de soldats français. A Bitola en Macédoine du Nord, à Korça en Albanie, c’est leur mémoire que je voulais honorer. Et aussi la promesse de l’Europe, qui vit sur ces terres pétries d’histoire, là où ont commencé des guerres, là où il faut construire l’avenir, le leur, le nôtre.

Dans le cimetière français de Korça (Albanie), hommage aux soldats tombés sur le front d’Orient (septembre 2016)
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Sur ma route

Il y a un peu plus d’un an, je me suis inventé une nouvelle vie professionnelle : petit entrepreneur, enseignant, conférencier, conseil en stratégie d’entreprise. Rien de ce que je fais aujourd’hui ne ressemble à ce que fut ma vie hier (et même avant-hier). Avant d’être député, j’avais toujours été salarié, travaillant pour de grandes entreprises internationales. Je gagnais bien ma vie, j’avais un statut, un boss quelque part en Europe ou aux Etats-Unis, une équipe, des collègues, des collaborateurs. J’étais jeune. Je ne le suis plus. Quittant le mandat parlementaire, j’ai compris durement que le temps avait passé. Trop vieux pour retrouver ma vie d’avant. Les choses ne sont certes jamais dites aussi brutalement, mais c’est pourtant ainsi qu’il fallait les comprendre. Je me suis retrouvé chez moi, seul, avec toute une vie à reconstruire. Une vie professionnelle, j’entends, car la vie familiale et personnelle, je l’avais et Dieu sait qu’elle est importante, primordiale même, quand viennent le revers de fortune et l’infinie solitude qui l’accompagne.

Je me suis accroché. Ne pas pleurer sur la malchance ou l’oubli, d’autant que je n’avais que rarement connu de moments difficiles jusqu’alors. J’avais eu de la chance, fait de bons choix, osé lorsqu’il le fallait. Puis la roue a tourné. Il ne sert à rien d’invoquer des circonstances ou des personnes à blâmer, au risque d’occulter ses propres erreurs aussi, et des erreurs, j’en fis. Notamment celle de ne pas cultiver mes réseaux professionnels lorsque j’étais parlementaire. La conquête d’un mandat est une aventure exaltante. Son exercice est passionnant, c’est ainsi que je l’ai vécu. La perte d’un mandat est à l’inverse une épreuve, comme un travail de deuil. Il faut dépasser les regrets et la peine, ne rien oublier des bons moments et surtout regarder devant. J’ai créé ma petite entreprise, commencé à enseigner ou plutôt à partager ma passion du droit, puis des missions de conseil sont venues peu à peu. Je suis profondément reconnaissant à ceux qui m’ont fait confiance. Ils ne me connaissaient pas. Si je suis reparti sur la route, c’est avec eux et pour eux.

Aujourd’hui, le temps s’écoule entre un petit bureau sous les toits de ma maison de Bruxelles et les missions. Le fil qui relie ces vies successives, c’est le bonheur du contact humain, le goût des gens. Plus que tout, j’aime ces moments d’échange, comme hier avec les étudiants de Grenoble. Ou avec les patrons de PME, les élus locaux ou les responsables associatifs. La vraie vie, en somme, avec la passion, les idées, la volonté d’entreprendre et de faire. Ma route me conduit vers de grandes villes de France, mais surtout vers de plus petites et vers le monde rural. Je suis de ce monde-là. J’aime la France des TER, des routes départementales et des petits hôtels (au point parfois d’en être le seul client). J’aime la France de la presse locale. Ma toute première expérience professionnelle fut un stage au Télégramme de Brest. 30 ans et plus après, on ne se refait pas : ouvrir le Dauphiné, Sud-Ouest ou les DNA au réveil est un bonheur. Palper le papier, tourner les pages avec gourmandise, apprendre, s’informer et parfois s’émouvoir reste un moment privilégié.

La France est un pays génial, généreux et fragile. C’est un pays qui doit se réformer, c’est aussi un pays qu’il faut entendre. Si le langage de vérité est nécessaire, la pédagogie l’est tout autant. Aucune réforme, aucun contrat social n’est pérenne s’il n’est pas expliqué, partagé et justifié. La réalité de la France est tout à la fois celle d’une Nation unie et d’une collection de territoires dont les différences et les volontés multiples, loin de constituer des handicaps, forment au contraire une immense richesse. La France est diverse et cette diversité est notre chance. Je crois volontiers à sa place dans le récit national. Les Français ont la passion de l’égalité. Il ne faut ni l’ignorer, ni la brocarder. Car l’égalité est la condition du vivre ensemble, d’un territoire à l’autre, d’une réalité à une autre. Il ne peut, il ne doit y avoir en France de relégation territoriale, sociale et générationnelle. Or, cette relégation existe et il faut la combattre. L’inégalité de destin est un poison. C’est à la racine qu’il faut s’y attaquer, en valorisant les initiatives locales, en les soutenant aussi.

Sur ma route, il y a des visages et des histoires, des itinéraires inédits et surprenants, des gens qui se battent, des gens qui y croient. Là où je me rends, je vois tant d’idées, tant de projets, tant d’entrepreneurs qui osent et qui se lancent. Je ne suis plus dans la vie publique. Je suis parmi eux et quelque part, je suis aussi l’un d’entre eux. Je les écoute, je les défends. Je n’ai pas de grands moyens. Lorsque l’on recommence tout, on n’a pas finalement grand-chose si ce n’est l’envie, l’énergie, et c’est déjà beaucoup. Au fond, il faut se serrer les coudes, s’allier, agir ensemble. « Sky is the limit », c’est vrai, à condition cependant que le chemin qui conduise au ciel (ou plutôt au succès!) ne soit ni trop tortueux, ni décourageant. C’est l’une des leçons, la première sans doute, que je retiens de cette nouvelle vie. Nelson Mandela disait : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends ». Je m’aperçois aujourd’hui qu’il avait sacrément raison. Sans doute est-ce pour moi encore trop tôt pour gagner, mais certainement pas pour apprendre.

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Contre la collapsologie, contre le conformisme, ensemble pour le climat

Il y a quelques mois, l’interview d’un ancien (et lointain) Ministre français de l’Environnement annonçant pêle-mêle l’effondrement de la civilisation et la fin du monde m’avait laissé sans voix. Il était question de disparition de l’électricité et donc d’Internet, de guerres probables et de survie en autarcie, à proximité d’un étang… Ce témoignage m’avait glacé, non parce que j’y adhérais d’une quelconque manière, mais par la collapsologie libérée et folle qu’il véhiculait. En un mot, et pour parler trivialement, nous serions tous foutus, nous qui vivons en ce moment et les rares qui vivraient après nous. C’est bien sûr la liberté des uns de s’exprimer et d’argumenter, voire de faire peur. Et c’est la liberté des autres que de dire que tout cela est juste dingue et qu’il est essentiel, face au péril climatique, de garder plus que jamais raison et foi en l’avenir. Car le catastrophisme ne pousse pas au sursaut, mais au contraire au renoncement et à la déprime, et c’est tout l’inverse qu’il nous faut.

La Terre n’est pas foutue, même si elle est mal en point et que nous en sommes responsables. Ce n’est pas dans l’annonce de la fin imminente du monde que l’on se révèle écologiste et amoureux de la vie, mais dans l’énergie déployée à lutter concrètement contre le péril climatique. Depuis le Sommet de Rio il y a bientôt 30 ans, une immense prise de conscience est intervenue chez ceux qui, acteurs gouvernementaux, industriels ou financiers, détiennent une bonne part de la réponse et avaient longtemps vécu dans le déni. Le combat admirable des ONG et la mobilisation continue sur les réseaux sociaux ont contribué décisivement à cette évolution, au moment où l’opinion publique prenait la mesure des dangers du réchauffement climatique et de la nécessité pour chacun d’entre nous de modifier profondément nos comportements. Les progrès sont peut-être lents, les égoïsmes nationaux et autres calculs diplomatiques sont critiquables, mais la volonté est là et elle est essentielle.

Je crois en la science, en la recherche, en la technologie, en l’industrie. En l’homme, en la liberté et en la responsabilité. J’ai la conviction que la transition écologique ne se fera utilement que dans le cadre du marché et du libre-échange. L’économie administrée et le vieux débat sur la fin du capitalisme n’offrent aucune perspective d’action. Il n’est plus temps de s’affronter, mais de convaincre, d’unir les forces et les initiatives, d’aller chercher le résultat en se gardant d’opposer les uns aux autres, en décernant les mauvais points et les certificats de respectabilité. La responsabilité sociale de l’entreprise est fondatrice et elle est désormais une réalité. Lorsque les fabricants de climatiseurs s’unissent pour éliminer de leurs produits les gaz hydrofluorocarbures, à l’effet de serre redoutable, il faut les saluer. Lorsque les armateurs s’engagent à réduire la vitesse de leurs porte-conteneurs et à renoncer à emprunter la route du Nord entre l’Europe et la Sibérie, il faut en faire de même.

Je crois en la justice sociale comme je crois en la liberté. Je n’oppose pas l’une à l’autre. La justice sociale est la condition non seulement de l’appropriation de l’objectif climatique et de son acceptabilité, mais fondamentalement de son efficacité. En d’autres termes, pour faire écho au slogan des Gilets Jaunes, la fin du monde et la fin du mois sont liées. Nous ne sommes déjà pas égaux face à la crise climatique, nous ne le sommes pas davantage face aux décisions prises pour la combattre. Je suis partisan d’une taxe carbone élevée, pas par fétichisme de l’impôt, mais parce que l’outil fiscal est tout simplement déterminant pour changer nos comportements. Je l’avais exprimé en début d’année sur ce blog : www.pyleborgn.eu/2019/04/oui-a-la-taxe-carbone. A 30€ la tonne de CO2, les comportements commencent à changer. A 70€, la substitution vers les solutions décarbonées est faite. Nous en sommes malheureusement loin encore, des 70€ comme des 30€.

La taxe carbone ne produira tous ses effets que lorsque son caractère redistributif aura été sanctuarisé. L’an passé, l’augmentation de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (Ticpe) est ce qui avait attisé les colères et lancé le mouvement des Gilets Jaunes. Sait-on que seulement 20% des recettes de la Ticpe étaient fléchées vers les dépenses afférentes à la transition écologique et que 80% de ces recettes finançaient par conséquent des dépenses qui n’avaient strictement rien à voir avec elle? C’est cela qui est incompréhensible, intolérable et qui relève même, disons-le, de la sortie de route politique. Car c’est une évidence que changer de voiture ou de mode de chauffage est infiniment plus difficile avec un petit budget familial qu’avec un gros. La transition sociale est la condition de la réussite du passage d’une économie reposant encore largement sur les énergies fossiles vers des choix décarbonés. Ce combat reste à livrer et à gagner.

Je suis avec beaucoup d’intérêt les travaux de la Convention citoyenne pour le climat. Depuis le début du mois d’octobre, 150 Français tirés au sort travaillent sur les moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 30% d’ici à 2030. C’est un format utile, loin des contradictions et des calculs de court terme que j’avais pu parfois connaître dans la vie parlementaire. Ceci ne rend que plus regrettable à mes yeux que le retour d’une hausse de la taxe carbone en soit absent. C’est comme si la crise de l’an passé avait tétanisé toutes les volontés sur cette mesure pourtant décisive. Or, comment peut-on parler utilement d’impôt à la Convention citoyenne en évitant la question de la taxe carbone et, à travers elle, celle du financement des transferts sociaux nécessaires pour réussir la transition vers une économie décarbonée? Au risque de n’aborder qu’insuffisamment la réflexion opérationnelle sur l’adaptation urgente de la fiscalité française à la lutte contre la crise climatique.

Aucun sujet ne doit être tabou, même lorsqu’il est difficile, précisément parce qu’il est difficile. Défions-nous de la collapsologie d’un côté et du conformisme de l’autre. Les deux sont des impasses. Si urgence il y a, et c’est le cas, c’est maintenant qu’il faut agir et donc maintenant qu’il faut s’unir. Nous vivons un moment de bascule de l’histoire de l’humanité, qui requiert des choix courageux. S’écouter, se faire confiance, convaincre, accepter de se laisser convaincre, voilà autant d’attitudes nécessaires pour progresser vers les solutions et les résultats. J’ai retrouvé la question climatique sous l’angle de l’entreprise après l’avoir pratiquée durant plusieurs années dans la vie parlementaire. Je mesure les progrès accomplis, l’évolution des attitudes. Je juge sévèrement la pusillanimité et l’exercice parfois incantatoire de la parole publique. Mettre les actes en accord avec l’ambition, j’y crois. Pas parce qu’il serait politiquement correct de l’assurer, parce que je sais ce que la coalition des volontés peut produire de meilleur.

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C’était Poupou

Je suis un enfant des années 1960, qui s’est éveillé aux joies et bonheurs du vélo vers 7-8 ans. Les héros de mes jeunes années s’appelaient Merckx, Ocana ou Thévenet. Et bien sûr Raymond Poulidor, que j’appelais « Poupou » comme à peu près tout le monde à l’époque. L’annonce de sa mort ce 13 novembre m’a profondément peiné. Plus qu’un coureur, plus qu’un champion, c’était un homme, une vie, un exemple que j’avais appris à aimer. Il y avait chez Raymond Poulidor une simplicité, une bonhommie, une immense gentillesse. C’est l’histoire d’un homme qui s’était élevé par le vélo et qui, au-delà l’une longue carrière, était resté un personnage populaire, présent sur le Tour de France, reconnu par des générations, y compris par celles qui ne l’avaient jamais vu sur la selle.

Pourquoi aimait-on Poupou? Parce qu’il était sympa, parce qu’il incarnait d’une certaine façon cette France rurale et généreuse, cette France des campagnes et de l’été dans laquelle nous nous reconnaissions tant. Sans doute un peu aussi parce qu’il était un glorieux second, jamais vainqueur du Tour, 8 fois deuxième, sans même avoir eu la chance de pouvoir porter un jour le mythique maillot jaune. Il avait été l’adversaire d’Anquetil, puis celui de Merckx. Entre le retrait de l’un et l’avènement de l’autre, Poupou n’avait juste pas eu de pot, battu par moins bon que lui, victime des circonstances et d’une solide poisse. Comme lors de cette chute en 1968 qui le laissa le visage en sang et le nez cassé sur une route du Sud-Ouest alors que filaient le peloton et le Tour qui lui tendait les bras.

Il serait injuste pourtant de ramener Raymond Poulidor à un champion qui ne gagnait jamais. Car des courses, il en a gagné, et de belles. Poupou était un puncheur, au démarrage sec en montagne. Il grimpait très bien et tenait son rang contre la montre. J’ai vu Poupou gagner, mais oui, et je m’en souviens comme si c’était hier! C’était au printemps 1974, en nocturne, sur les routes d’Ergué-Gabéric au critérium de la Vallée Blanche. Poupou avait fait le dernier tour à fond, lâchant ses concurrents dans le dernier virage de la côte de Stang-Ven, là où je me trouvais avec mon père. Deux ou trois heures plus tôt, s’échauffant, il avait ralenti à notre hauteur et mon père lui avait lancé : « Alors, Raymond, çà va ? ». Souriant, il nous avait répondu : « Mais oui, mais oui ». J’avais 9 ans et j’étais aux anges.

C’était Poupou. Et c’était nous aussi. Pleurer Poupou, c’est pleurer une époque, un temps lointain, de beaux souvenirs. C’est garder au cœur les valeurs qui ont fait le cyclisme et construit sa légende, au premier rang desquelles la dignité et la sportivité. Raymond Poulidor était un personnage incroyablement humain. Son amitié d’après le vélo avec Jacques Anquetil avait montré que la rivalité d’un temps pouvait faire place à une toute autre histoire après. Au Panthéon de mes souvenirs, il restera à jamais un maillot Gan-Mercier et un vélo mauve, les souvenirs de belles courses et de bras tendus, d’applaudissements et de regards émerveillés. Un homme s’en est allé, mais sa trace demeurera. Quelque part, sur mon vélo, au coin des routes et des chemins, il y aura toujours Poupou.

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